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Lens

Au Louvre-Lens, l’exil exploré de l’Antiquité à nos jours dans une exposition tentaculaire

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Publié le , mis à jour le
D’Adam et Ève aux migrants d’aujourd’hui, de la mythologie à la réalité, le Louvre-Lens propose une troublante exposition sur l’exil. Qui multiplie les dialogues entre art ancien et contemporain, entre littérature et art, et fait venir dans l’espace d’exposition des objets intimes récoltés auprès d’exilés résidant dans la région. Un travail titanesque, orchestré par l’historienne de l’art Dominique de Font-Réaulx et mené avec cœur.
Edouard Manet, L’évasion de Rochefort
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Edouard Manet, L’évasion de Rochefort, vers 1881

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Huile sur toile • 79 x 72 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris • © GrandPalaisRmn / Photo Franck Raux

Difficile de ne pas y songer. Ces derniers jours, les images de Libanais quittant en toute hâte le sud du pays ont hanté les actualités – ils sont déjà un million à avoir abandonné leur domicile pour échapper aux bombes. Pendant ce temps, en Europe, différents gouvernements font de la lutte anti-immigration un sujet phare de leurs débats et décisions. L’exil est donc, plus que jamais, un sujet brûlant. Auquel s’attaque avec brio le Louvre-Lens dans une exposition tentaculaire, sensible, tout-terrain, qui met au pluriel les « Exils » dans son titre, et dont le parcours s’étend de l’Antiquité égyptienne à nos jours.

Gustave Courbet, Château de Chillon
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Gustave Courbet, Château de Chillon, 1874

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Huile sur toile • 86,5 × 113,5 cm • Coll. musée Départemental Gustave Courbet, Ornans • © Musée Départemental Gustave Courbet / Photo Pierre Guenat

Dominique de Font-Réaulx, commissaire de l’exposition, nous le dit en préambule : cela fait des années qu’elle réunit, patiemment, textes et documents autour de ce thème éminemment politique. Elle s’y est attachée en étudiant Gustave Courbet, artiste qui a fui la France pour se réfugier en Suisse après la Commune de Paris. Le parcours, thématique et non chronologique, apparaît riche de cette collecte patiente et bigarrée, opérant des va-et-vient constants entre les arts anciens et contemporains, entre les continents, entre les styles et les pratiques plastiques.

Mythes fondateurs

Dès la première salle, voisinent une fragile carriole emplie de ballots en wax par Barthélémy Toguo (né en 1967) et un fragment d’ostracon (support d’écriture) égyptien du XIIIe siècle avant J.-C. racontant l’histoire de la fuite dans le Conte de Sinouhé. Le lien à la littérature et aux mythes est d’emblée très fort. Marc Chagall (1887–1985) dessine Adam et Ève chassés du paradis. Théodore Chassériau (1819–1856) s’intéresse à la fuite de Caïn. Leandro dal Ponte (1557–1622) peint l’arche de Noé, et Antoine Carrache (1583–1618) le Déluge, ce dernier choisissant de mettre l’accent sur la détresse des hommes plutôt que sur la catastrophe.

Barthélémy Toguo, Exodus
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Barthélémy Toguo, Exodus, 2013

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Vélo, remorque, tissu, bidons en plastique, balai • 220 × 360 × 160 cm • Coll. particulière • Courtesy Bandjoun Station et Galerie Lelong & Co, Paris, New York © ADAGP, Paris 2024

« Ma patrie, une valise / ma valise, ma patrie. »

Mahmoud Darwich

Rapidement, émergent quelques grands gestes plastiques. Marco Godinho (né en 1978) et son installation de dizaines de cahiers de notes immergés dans la mer Méditerranée (Written by Water, 2013) donne à imaginer les histoires qui s’y écrivent, les mouvements des hommes par-delà les vagues. La mer est d’ailleurs un motif puissant de la migration. Comme le rappelle l’écrivain Kamel Daoud dans un texte commandé pour le catalogue, pour les Maghrébins, « ‘partir’, c’est toujours traverser la mer, pas le désert du Sahara. (…) L’exil possède donc une couleur bleue. » Elle apparaît ainsi chez Édouard Manet (1832–1883), qui peint L’Évasion de Rochefort (1881) [ill. en une] en dédiant presque toute la toile à la représentation des flots ; l’embarcation semble bien modeste face à la mer mouvementée qui l’entoure… Face à lui, Miriam Cahn (née en 1949) peint avec effroi les corps noyés, existences invisibles qui se perdent dans l’indifférence (Mare Nostrum, 2008).

Exils au pluriel

L’exil, c’est aussi celui de Victor Hugo (1802–1885) dans les îles anglo-normandes (« Tout s’est-il envolé ? Je suis seul, je suis las »), illustré par quelques encres sur papier. Celui de Taysir Batniji (né en 1966), Palestinien devenu Français, dont la valise grande ouverte apparaît emplie de sable, son poids faisant écho aux vers du poète palestinien Mahmoud Darwich : « Ma patrie, une valise / ma valise, ma patrie. » Mais c’est aussi celui d’Eugène Delacroix (1798–1863), intérieur cette fois-ci : après la révolution de 1848, bouleversé, il se met à peindre exclusivement des bouquets de fleurs, qui traduisent un impérieux besoin de retrait du monde.

Taysir Batniji, Sans titre
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Taysir Batniji, Sans titre, 1998 – 2021

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Valise et sable • Dimensions variables • Coll. MAC VAL, musée d’art contemporain du Val de Marne, Vitry-sur-Seine • © ADAGP, Paris 2024 © MAC VAL / Photo Aurélien Mole

L’exil est multiple ; il s’incarne encore à travers des objets issus d’aucune collection muséale (une robe, un maillot de foot) mais appartenant à des personnes exilées et récupérés par des élèves de l’École du Louvre grâce à une collaboration avec différentes associations du territoire. Chaque objet est associé à un récit. « Ce projet a été pour nous l’occasion d’expérimenter pour la première fois des principes nouveaux qui devraient changer profondément le rapport du musée avec ses contemporains », analysent les étudiants Théo Lourenço et Victorine Sauvage. « Traditionnellement conçu comme un producteur de savoirs, le musée est également un lieu de questionnements et d’échanges plutôt qu’une instance délivrant des réponses, surtout un lieu ouvert, où chacun est invité à trouver sa place. »

Une exposition riche en ressources

La scénographie, en étoile, provoque une déambulation tout en allers-retours. Au centre, une grande table invite à s’asseoir pour lire les ouvrages du poète chilien Pablo Neruda, de la dessinatrice franco-iranienne Marjane Satrapi, de l’écrivain britannique Joseph Conrad. Des casques permettent d’écouter des extraits de l’Odyssée d’Homère ou encore du texte Nous autres, réfugiés (1943) de la philosophe Hannah Arendt. Mine de rien, du fait de sa longueur et de cette mini-bibliothèque en cœur de parcours, on passe beaucoup de temps dans Exils. Jusqu’à traverser le chapitre le plus bouleversant du parcours, dédié aux camps de réfugiés et intitulé « Nulle part »

Entrée de l’exposition “Exils – Regards d’artistes” au Louvre Lens
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Entrée de l’exposition “Exils – Regards d’artistes” au Louvre Lens

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© Louvre Lens / Photo Frédéric Lovino

Où Antoni Clavé (1913–2005) dessine, pour tromper l’ennui mais avec une immense humanité, ses compagnons d’internement ; où Mathieu Pernot (né en 1970) photographie avec dignité le camp de Mória sur l’île de Lesbos en Grèce ; et où Pascale Consigny (née en 1973) peint Calais en plusieurs huiles sur toile, impressions fugitives, précaires, glacées et désolées, réalisées d’après un film fait sur place un jour de 2015.

Enfin, Marco Godinho et ses centaines de tampons  « Forever Immigrant » sur le mur s’envolent vers la sortie. L’œuvre a été réalisée sur place avec les participants de la collecte : elle défie l’autorité des tampons administratifs, et crée une nuée cosmique résistant aux discours de haine actuels. L’émotion est grande ! Souhaitons que l’exposition rencontre le succès qu’elle mérite ; que ses immenses artistes, venus du monde entier, fassent comprendre au plus grand nombre que la complexité de l’expérience de l’exil ne saurait se heurter à un simple mur de rejet.

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Exils. Regards d'artistes

Du 25 septembre 2024 au 20 janvier 2025

www.louvrelens.fr

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