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Bourg-en-bresse

Au monastère de Brou, le voile se dévoile

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Publié le , mis à jour le
Attention, sujet inflammable : le port du voile est associé, en France, à d’innombrables débats. Pour son exposition estivale, le monastère royal de Brou se place en retrait des polémiques et revient sur les multiples apparitions du voile dans toute l’histoire de l’art. Porté par une femme ou par un homme, par un religieux ou par une danseuse, cette simple pièce de tissu se révèle à coup sûr bien plus qu’un vêtement…
Marie-Denise Villier, Portrait présumé de Madame de Soustras
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Marie-Denise Villier, Portrait présumé de Madame de Soustras, 1802

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Huile sur toile • 146 x 114 cm • Coll. Musée de la chaussure, Romans • © RMN-GP / GIlles Berizzi

Le regard est lourd, habité de tristesse, de résignation et de colère contenue. Photographiées de force par un soldat français armé d’un appareil, les Algériennes de 1960 prennent la pose pour un instant, le temps de donner un visage à leur carte d’identité (établie par mesure de contrôle, et non de liberté). Derrière l’objectif, l’homme s’appelle Marc Garanger. Il a 25 ans, est en plein service militaire, et c’est lui qu’on a désigné pour photographier les villageois algériens. « C’est le visage des femmes qui m’a beaucoup impressionné. Elles n’avaient pas le choix. Elles étaient dans l’obligation de se dévoiler et de se laisser photographier. » Appuyées contre un mur blanc, les yeux cernés de khôl, elles fixent l’appareil, furieuses. « J’ai reçu leur regard à bout portant, premier témoin d’une protestation muette, violente. »

Marc Garranger, série « Femmes algé­riennes »
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Marc Garranger, série « Femmes algé­riennes », 1960

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Coll. Musée Nicéphore Niépce • © Musée Nicéphore Niépce

Ainsi le voile a pu apparaître, aux yeux de nombreux Occidentaux colonialistes, un symbole inquiétant : il permet de dissimuler le visage et, paradoxalement, d’échapper au contrôle. On le dénonce pour sa supposée aliénation antiféministe, en refusant de voir qu’il fait partie de millénaires de construction identitaire, qu’il est précieux aux générations de femmes qui le portent.

Lida Ghodsi, Intérieur, extérieur Téhéran
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Lida Ghodsi, Intérieur, extérieur Téhéran, 1970

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Coll. Musée des Confluences, Lyon • © Lida Ghodsi

Certes, certaines ont plaisir à l’enlever : sous l’objectif du photographe Marc Riboud, des musulmanes sans voile défilent devant leur nouveau président Habib Bourguiba en 1957, souhaitant le remercier de sa volonté d’émancipation des femmes. L’Iranienne Lida Ghodsi photographie quant à elle en 2009 des femmes aux deux visages, qu’elle fait cohabiter dans une seule et même image : l’un couvert, réservé à l’extérieur, l’autre nu, pour la maison. L’artiste, engagée, parle ici d’un « obstacle » entre les Iraniennes et l’État. Et souligne : « Elles sont toujours privées de ce premier droit humain : être libre. »

Car bien souvent, le voile a été porté comme un signe extérieur de domination. Le Nubien ou Saïd Abdallah de la tribu de Mayac, Royaume de Darfour, sculpté par Charles-Henri Joseph Cordier en 1848, a la tête couverte d’un foulard attaché. Nous sommes ici juste avant l’abolition de l’esclavage, et ce voile-là est le signe, imposé par les esclavagistes blancs, de la servitude du modèle. Plus tard, mais toujours dans une logique de domination blanche, les très controversés photographes Rudolf Lehnert et Ernst Landrock créent une entreprise de cartes postales implantée au Maghreb, qui dévoilent les femmes arabes dans des poses particulièrement offensantes : la tête couverte mais le corps nu. Pour ce faire, ils dénichent leurs modèles parmi les femmes ayant peu l’habitude de porter le voile, comme les prostituées. Les soldats français envoient alors de leurs nouvelles au dos de ces cartes véhiculant les fantasmes des colonialistes…

À gauche, “Le Nubien” (1848-1852) de Charles-Henri-Joseph Cordier et à droite, “Étude pour l’enterrement d’un rabbin à Fez” (vers 1920) de André Suréda
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À gauche, “Le Nubien” (1848-1852) de Charles-Henri-Joseph Cordier et à droite, “Étude pour l’enterrement d’un rabbin à Fez” (vers 1920) de André Suréda

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Coll. © MuMA, Le Havre et Musée Rolin, Autun • © MuMA, Le Havre / Charles Maslard. © Musée Rolin, Autun

Mais le voile ne se résume pas à ces myriades de questions politiques : il est aussi le signe du silence, du deuil, du secret. Auguste Préault sculpte par exemple vers 1842 un plâtre tout en rondeur, qui voit surgir parmi les plis un visage avec un doigt posé sur la bouche. Et dans l’Étude pour l’enterrement d’un rabbin à Fez peinte par André Suréda vers 1920, les visages endeuillés sont bien sombres sous leurs capuchons gris. Bien sûr, nombreuses sont aussi les religieuses et les vierges voilées, les femmes sur le point de se marier ou de communier – La Toilette de la communiante, saisie par l’objectif d’Henri Jamet au début du XXe siècle, montre une jeune femme entièrement dissimulée dans son vêtement blanc entraîné par le vent.

Mary-Louise, dite Loïe Fuller (1862-1928)
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Mary-Louise, dite Loïe Fuller (1862–1928)

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© adoc-photos

Parfois, le voile est le plus beau des accessoires, volatile et quasi magique dans ses effets d’optique. La danseuse Loïe Fuller en a fait sa spécialité au début du XXe siècle, lorsque son corps mouvant s’efface dans les mouvements gracieux et vifs de ses voiles colorés, faisant d’elle une fleur en plein épanouissement sensuel. Quelque temps auparavant, au tout début du XIXe siècle, pour la très élégante Mme Récamier et ses amies amatrices de jolies choses, le voile se portait « à la vestale », de façon légère, encadrant le visage de reflets pâles évoquant vaguement l’Antiquité. Et quand la comédienne Cate Blanchett, dans An Ideal Husband (réalisé par Oliver Parker en 1999), monte à cheval, le chapeau orné de voiles blancs, on comprend toutes les vertus esthétiques de cette petite pièce de tissu, de ses plis qui offrent aux artistes des possibilités virtuoses, sources de toutes sortes de fantasmes.

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Voilé.e.s Dévoilé.e.s

Du 15 juin 2019 au 29 septembre 2019

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