Article réservé aux abonnés
En 2018, Jean-Michel Basquiat (1960–1988) était mort depuis trente ans. Pour son ancien galeriste Yvon Lambert et pour Stéphane Ibars, responsable de la programmation de la Collection Lambert, il était évident qu’il fallait marquer le coup avec une exposition en forme de « pas de côté ». Et pourquoi pas parler d’amour ? Car on oublie souvent, à tort évidemment, que les toiles exposées, solitaires, sur les murs blancs des musées du monde sont nées de relations, amicales ou conflictuelles. Telle cette paire de sabots hollandais, offerts par Jean-Michel Basquiat à Yvon Lambert pour s’excuser de son absence un jour où le galeriste l’avait supplié d’être présent. Ce dernier s’inquiétait, tandis que l’artiste faisait du tourisme à Amsterdam… Un geste amical, irrévérencieux, mais surtout la preuve qu’il pouvait déployer son vocabulaire si singulier sur (absolument) n’importe quel support.
Affiche de l’exposition « Supercomb », 1988 / Vue de l’exposition « Basquiat Remix » avec She Installs Confidence and Picks his Brain Like a Salad au fond
© Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York
Choisir d’être peintre dans les années 1980, c’est délibérément tourner le dos aux avant-gardes, qui déclarent la peinture morte et enterrée. C’est aussi, bien sûr, regarder vers les grands maîtres : Jean-Michel Basquiat, qui va au musée depuis qu’il est en âge de marcher, fait apparaître de très nombreux signes de son adoration pour Pablo Picasso (1881–1973) dans ses toiles. Ainsi, le Young Picasso – Old Picasso de 1984 où il fait le portrait du peintre et le raye violemment, ou encore ses grandes compositions sophistiquées – avec toreros et masques colorés – le citent sans détours. En témoigne aussi cet âne, peint en 1984 sur une porte blanche, ici mis en parallèle avec La Chèvre (1950) de Pablo Picasso. Ces deux animalités résonnent comme deux esprits indomptables. Car Jean-Michel Basquiat a l’art et la manière de jouer, tel un DJ, avec ses références, faisant scratcher l’histoire de l’art moderne – d’où le titre de l’exposition, « Basquiat Remix ».
Jean-Michel Basquiat, Young Picasso – Old Picasso, 1984
Crayon gras et encre sur papier • 56,5 × 76,2 cm • © Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York
« Chez Picasso et Matisse, il y a ce même geste de réduction de l’art à quelque chose d’essentiel ; on voit ce que Basquiat a puisé dans la puissance iconographique de ces artistes-là », nous souffle le commissaire de l’exposition Stéphane Ibars, comme inlassablement fasciné par le peintre new-yorkais. Ainsi, le dessin préparatoire merveilleusement épuré du célèbre Intérieur, bocal de poissons rouges peint par Henri Matisse (1869–1954) en 1914 est ici placé à côté du cri d’amour Matisse, Matisse, Matisse (1983), sur lequel Jean-Michel Basquiat reproduit le fameux bocal (devant Notre-Dame de Paris !) en scandant le nom de son aîné. Comme si le jeune new-yorkais, entouré d’artistes conceptuels, explorait encore la modernité incarnée par Henri Matisse et Pablo Picasso, jusqu’à l’extase, jusqu’au défi. Plus qu’un DJ, il s’incarne en dernier explorateur d’un territoire évanescent.
Jean-Michel Basquiat, Matisse, Matisse, Matisse, 1983
Crayon gras et encre sur papier • 69,8 × 49,5 cm • Coll. Pierre Cornette de Saint-Cyr, Paris • © Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York
C’est chez Cy Twombly (1928–2011) qu’il trouve la force plastique qui fera sa signature. « Son indifférence à prouver sa virtuosité, à l’égal d’un Picasso et en dépit d’une pratique assidue du dessin, paraît avoir été légitimée par le travail de Twombly », écrit le conservateur américain Marc Mayer. C’est sans doute là que le parcours se fait le plus parlant : des trois dialogues mis en évidence, celui avec Cy Twombly touche au cœur, tant la proximité des gribouillis géniaux de l’un et des motifs mêlés de mots de l’autre fait sens et bouleverse. De la même façon que Cy Twombly a rendu sublimes des crayonnages désordonnés, il y a dans le travail de Jean-Michel Basquiat un mélange jouissif des codes de la peinture moderne, désossée et déstructurée, qu’il fait voisiner avec des héros de comics, des poèmes de rues, des clins d’œil au musicien de jazz noir Charlie Parker… Enfin, la rue et la culture noire côtoient les références occidentales. Jean-Michel Basquiat mène à bien « le projet moderniste d’effacement des frontières entre arts majeurs et arts mineurs, entre matériaux nobles et triviaux, entre artistes autorisés et exclus », appuie le commissaire. Cela, plus d’un demi-siècle après les premiers regards des artistes français sur l’art africain. Quelle claque.
Cy Twombly / Jean-Michel basquiat, Study, détail / She Installs Confidence and Picks his Brain Like a Salad, 1962 / 1988
Graphite et stylo sur papier / Huile et acrylique sur bois • 24,5 × 24,5 cm / 235 × 295 cm • Coll. particulière, Paris – dépôt à la Collection Lambert, Avignon / Coll. Donation Yvon Lambert à l’État français / Centre national des arts plastiques – Dépôt à la Collection Lambert • © Cy Twombly / © Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York
Basquiat Remix
Du 1 juillet 2019 au 29 septembre 2019
Collection Lambert en Avignon • 5 Rue Violette • 84000 Avignon
www.collectionlambert.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique