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César, Blu Francia 490, 1998
Compression d'automobile, tôle peinte • 170 x 84 x 80 cm • © SBJ / Photo Alex Soto
À la télévision, sur Antenne 2 (une chaîne datant de bien avant l’invention du Net), lors de la cérémonie de remise des trophées de l’Académie du cinéma, auxquels il donna son nom, César avait toujours droit à son gros plan. La France entière le reconnaissait. Mine bonhomme, barbe rieuse, silhouette ronde, il tranchait avec le port altier et glamour des stars du grand écran. Il incarnait le grand artiste qui n’a pas oublié d’où il vient. Le type réconfortant et familier avec ce qu’il faut d’impressionnant et d’intimidant. Fils d’un père et d’une mère d’origine italienne, tenant un bar dans le quartier de la Belle de Mai à Marseille, César faisait œuvre chez les ferrailleurs et les chiffonniers, les maîtres verriers et les compagnons. Leurs techniques et leurs outils, l’arc à souder, la presse hydraulique puis la chimie des mousses polyuréthanes qui se répandront en bouillonnantes Expansions, sont aussi les siens.
César, Expansion – Bouilloire, 1967
Les Expansions, réalisées initialement en public et sous une forme éphémère, seront pérennisées par l’artiste, après qu’il a découvert comment durcir la mousse de polyuréthane. César, affutant sa technique, a toujours été avide de nouveaux matériaux.
Mousse polyuréthane, fer blanc • 41 × 39 × 22 cm • © SBJ / Photo Centre Pompidou, Paris – MNAM-CCIDist. RMN-GP / Photo Philippe Migeat
César, pouvait-on légitimement se dire autour du poste, César est des nôtres. D’autant que ses sculptures monumentales paradaient déjà en place publique. Le Centaure, dont la tête est un autoportrait, trône à Saint-Germaindes-Prés tandis que les Pouces se lèvent un peu partout, à La Défense, à Séoul en 1988, à l’occasion des Jeux olympiques, au milieu d’un rond-point à Marseille… Quant à ses Compressions, « elles sont une forme que n’importe qui peut visualiser à son simple énoncé (comme la tour Eiffel) », ainsi que ne craignait pas de l’écrire Éric Troncy, en 1998, à l’occasion de la dernière exposition qui s’est tenue du vivant de l’artiste au Consortium de Dijon.
Cette célébrité sans égale dans le milieu de l’art, César, pourtant, rechigna à l’endosser. En 1991, à un journaliste lui demandant ce que ça lui faisait « d’être un artiste reconnu et très médiatique », César répondait, boudeur : « Connu de qui ? J’ai 70 ans et le plus grand musée de mon pays, Beaubourg, ne m’a jamais exposé. » Fausse modestie d’un artiste qui enchaîne les expositions dans le monde entier, couvert d’honneurs jusqu’au Japon où il reçoit le Praemium imperiale ? Ou bien expression d’une blessure profonde et sincère ? César, en tout cas, n’ignore pas le snobisme des institutions et des conservateurs, cette aristocratie de l’art qui lui reproche sans doute d’en avoir trop fait ou, pire, d’avoir trop « refait ».
César dans son atelier avec un masque en plâtre du cardinal de Richelieu, en 1994.
© Akg-images / CDA / Guillemot
César est un sculpteur au four et au moulin, c’est-à-dire qu’il est de ceux qui, besogneux, prennent en charge toute la chaîne de fabrication, de la récupération du matériau à sa transformation, à sa retransformation.
Le Centre Pompidou, qui lui consacre cette rétrospective vingt ans après sa mort, fait amende honorable en soulignant qu’il « tarda à reconnaître en lui davantage qu’un maître du passé ». Pour autant, César n’est pas cité plus que cela par les jeunes artistes, pourtant prompts à dégainer les sources de leurs travaux, ni davantage par les jeunes commissaires, toujours prêts à exhumer des figures un peu oubliées, ni même par les galeries, qui n’hésitent pas à remontrer Julio Le Parc, Raymond Hains, Jacques Villeglé. La faute à qui, à quoi ? À cette célébrité encombrante qui empêche quiconque de prétendre sortir César de l’ombre, lui qui ne l’a jamais connue ? Ou bien à la difficulté à faire face aux questions ouvertes par la succession et dont la presse s’est régulièrement fait l’écho ? Plus sûrement au fait que l’œuvre de César est un « feuilleton à rebondissements » (Éric Troncy, encore). Feuilleton qu’il faut suivre de près si l’on veut saisir toute l’originalité d’une sculpture qui fut, dès la fin des années 1950, adoubée par Picasso, avant d’entrer dans le giron critique d’un Pierre Restany et des Nouveaux Réalistes (dans les années 1960), pour aujourd’hui être reconsidérée à l’aune du minimalisme américain.
César, Le Pouce, 1989
Le Pouce, chez César, est une ode au travail manuel et le signe optimiste que l’art est en prise avec le réel le plus tangible. Monumental, quand il est installé dans l’espace public (en l’occurrence devant le Centre Pompidou, le temps de l’exposition), il peut aussi se décliner en format poche (ou presque) comme dans cette version cristalline.
Cristal de verre, édition Baccarat • 42 × 23 × 23 cm • Photo Galerie Ferrero, Nice
César, en 1988 : « J’ai eu plusieurs vies, plusieurs maisons, plusieurs époques. Je ne renie rien. Je demande seulement qu’il y ait plusieurs lectures : on y trouvera l’académie, le besoin de renouvellement, le quotidien, le témoignage face à la civilisation industrielle, l’abstraction, la fascination des matières nouvelles, mon désir de remettre de l’ordre, mon besoin de détruire, de reconstruire. » L’exposition déroule les épisodes : les Fers soudés, les Compressions, les Empreintes humaines, les Expansions, les Enveloppages, moins connus, qui consistent à plier autour d’objets des feuilles de Plexiglas chauffées avant qu’elles ne se figent en plis et drapés baroques et translucides. Enfin, les fontes de fer, recyclages de pièces anciennes, viennent réaffirmer une revendication de l’artiste : « refaire des choses nouvelles », selon le titre de deux de ses dernières expositions, l’une à Cluny et l’autre à Dijon.
Les différents types d’œuvres ne se succèdent pas en ordre linéaire au cours de la carrière de César. Le rythme des épisodes est plutôt celui auquel obéit une matière toujours plus malléable à mesure des traitements qu’on lui inflige. Chauffer, souder, assembler, refroidir, compresser, pulvériser, colmater, couper : le répertoire des gestes et des expérimentations techniques de César est interminable. César est un sculpteur au four et au moulin, c’est-à-dire qu’il est de ceux qui, besogneux, prennent en charge toute la chaîne de fabrication, de la récupération du matériau à sa transformation, à sa retransformation. De ceux qui, les mains dans le cambouis, n’ont pas le temps de s’interrompre pour théoriser. L’intelligence de la main…
César, Enveloppage, 1971
Avec les Enveloppages, César donnait voix, disait-il, au « langage organique de la matière […]. Ce qui compte, c’est la beauté de la matière, et toutes les matières sont précieuses quand je leur parle : le pneu, l’or, le papier, la tôle. »
Machine à écrire et Plexiglas • 40 × 40×50 cm • Courtesy Fondation César, Bruxelles / © SBJ / PHoto Centre Pompidou, Paris – MNAM-CCI – Dist. RMN-GP / Photo Philipp Migeat
Casque de soudeur remonté sur le crâne, les moustaches au poil, la faconde méridionale, il reçoit la télévision française en juillet 1969, un an après Mai 68 donc. Le journaliste lui demande s’il s’intéresse « à la société, aux théories, tout ça… ». Et César de répondre : « La société m’intéresse, mais les théories ne m’intéressent pas. Je ne suis pas un théoricien. Vous savez, pour travailler, il ne faut pas trop penser. Parce qui si on pense trop, on ne fait plus rien. Pour travailler, il faut avoir un certain degré de bêtise. Parce qu’être trop intelligent peut vous empêcher aussi de travailler, non ? Enfin, j’imagine. Heureusement pour moi, je ne suis pas tellement intelligent. Comme ça je peux consacrer des heures à faire un certain travail sans réfléchir. »
Sans doute, César force le trait. Il s’est un peu mêlé de théorie quelques années auparavant, en adhérant au mouvement des Nouveaux Réalistes, réunis par Pierre Restany sous la bannière de « la beauté de la nature urbaine, industrielle et publicitaire ». Pour le critique d’art à peine trentenaire à l’époque, « la ville, la fabrique, le tissu du quotidien, le monde industriel, la voiture, la production de masse deviennent » dans les œuvres des artistes qu’il défend « une source de poésie et de langage ». Très loin du lyrisme futile et fuyant de la peinture de chevalet, celle de l’École de Paris, alors dominante, les Nouveaux Réalistes se saisissent d’un monde en pleine transformation. On a compris depuis que César, déjà reconnu à l’époque, servit de caution à ses compères. Arman le reconnut sans façon, déclarant : « César nous servait de caution sérieuse. C’était un vrai artiste, lui, un type sérieux, vous voyez. Restany était ravi. Ravi. Tu te rends compte de l’aubaine ? »
César, Aile, 1955
César commence dans l’art avec des Fers soudés, évoquant, dans le méli-mélo de chutes de métal
aux reflets chromatiques variés, des espèces animales ou bien des « ailes », motif qui défie la lourdeur du matériau.
Fer soudé, tôle • 167 x 103 x 44 cm • © SBJ / DR
Aujourd’hui, oui, on commence à se rendre compte que son œuvre doit être affranchi du cadre trop étroit du Nouveau Réalisme. Bernard Blistène, directeur du musée national d’Art moderne en charge de l’exposition : « En insistant sur « la découverte de la nature industrielle et urbaine », sur l’appartenance de ces œuvres à l’univers technologique, Pierre Restany occultait la dimension formaliste de ces masses parallélépipédiques qui préfigurent, deux ans à l’avance, les recherches des sculpteurs minimalistes. » Les Compressions, est-il ainsi suggéré, pourraient n’être plus vues seulement comme des carcasses de bagnoles écrasées, bribes d’un réel cabossé, mais bien davantage comme des formes géométriques compactes, des blocs stressés, raides et autonomes. Des sculptures valant pour elles-mêmes, pour leur solidité et pour leurs effets de surface compliqués : quand la ligne d’un pare-chocs vient s’enrouler autour d’une portière surmontée d’une aile, la sculpture se fait abstraite et sa peau, ridée, devient un dessin.
Voire « une pièce musicale », selon l’artiste Lilian Bourgeat qui, en 1996, assista César pour son exposition à Cluny : « Devant les Compressions, on entend résonner les crissements métalliques de la casse qui les a fabriquées. Ces œuvres me rappellent Box with the Sound of Its Own Making (1961) de Robert Morris [une boîte en bois émettant le son de sa fabrication, enregistré par l’artiste conceptuel américain]. J’admire aussi le Pouce parce qu’il renvoie à la préhension de toute chose, aux gestes des hommes préhistoriques peignant avec leurs doigts. » A contrario, si Caroline Mesquita, récente lauréate du prix Ricard avec des assemblages de morceaux de métal, a pu être « intriguée par le travail de César, c’est pour ces gestes de sculpture où il n’y avait presque aucune action de la main : la mousse semblait se sculpter d’elle-même et les objets se métamorphosaient dans la compression. Les résultats formels sont incroyables. »
César, Blu Francia 490, 1998
Il n’y a pas qu’une espèce de Compressions : César a modulé le rôle de la presse et son propre pouvoir de décision, jusqu’à cette ultime série de 1998 où la tôle broyée fut renvoyée à l’usine Fiat pour y être peinte uniformément aux couleurs métallisées de la marque.
Compression d’automobile, tôle peinte • 170 × 84 × 80 cm • © SBJ / Photo Alex Soto
Les résultats chromatiques ne le sont pas moins. César fut aussi un grand coloriste. Dans son ultime série, la Suite milanaise compresse 15 Fiat, avant de les renvoyer à l’usine de Turin pour qu’elles soient repeintes dans les couleurs laquées et métallisées de la gamme de la marque italienne, couleurs qui donnent leur nom à chacune des pièces (Verde Wembley 396 ou Shock Red 165). On pourrait gloser sans fin sur ce protocole. Il revient à laisser la main et la palette à l’industrie et à ses cahiers de tendances. Il revient aussi à livrer une version pimpante et glamour des Compressions dont la peau avait plutôt pour coutume de gercer, de s’écailler et d’encanailler la sculpture, pour qu’elle soit de rouille et d’os (les fers donnent forme à des squelettes de créatures). Quoi ? César ne serait plus seulement ce sculpteur métallo, manuel, massif ? C’est l’un des enjeux de l’exposition : montrer que l’œuvre, délesté de la superbe et de la faconde de son auteur, fait bloc et pèse de tout son poids.
César. La rétrospective
Du 13 décembre 2017 au 26 mars 2018
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
Des découvertes et des chefs-d'œuvres
Au Centre Pompidou, les 50 années de création de l’artiste, mort à 77 ans, sont déroulées à travers 130 pièces présentées dans un espace débarrassé des cimaises afin que l’exposition entretienne un rapport franc et transparent avec la ville, comme celui que César avait noué avec le réel urbain. Organisée autour des grands cycles de l’artiste (des Fers soudés aux Compressions, des Expansions aux Empreintes humaines agrandies), ponctués de chefs-d’œuvre (la Victoire de Villetaneuse de 1965, la Compression Ricard de 1962, le Sein – dont le modèle était une danseuse du Crazy Horse –, sans oublier le Pouce ou les Expansions), la rétrospective laisse place aussi à quelques pans moins connus de l’œuvre, notamment les Enveloppages.
Catalogue éd. Centre Pompidou • 256 p. • 39,90 €
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Il n’y a pas qu’une espèce de Compressions : César a modulé le rôle de la presse et son propre pouvoir de décision, jusqu’à cette ultime série de 1998 où la tôle broyée fut renvoyée à l’usine Fiat pour y être peinte uniformément aux couleurs métallisées de la marque.