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César à Venise en 1995
© Graziano Arici / Leemage
S’il ne figure pas à l’affiche de la toute première exposition qui prépare, en mai 1960, à la galerie Apollinaire à Milan, l’avènement de ce groupe de jeunes artistes réunis par Pierre Restany, César rejoindra bel et bien la bande des Nouveaux Réalistes. À bien des égards, son adhésion en 1961, au moment de la publication du second manifeste du mouvement, intitulé À 40° au-dessus de Dada, est pleinement compréhensible : toute sa sculpture trempe en effet dans le cambouis du réel pour, sans pincettes, lui prêter des formes brutes et morcelées. Ce qui correspond à la lettre au Nouveau Réalisme. Qui, selon les termes de Restany, veut exalter « la beauté de la nature urbaine, industrielle et publicitaire ». Pour le critique d’art à peine trentenaire à l’époque, « la ville, la fabrique, le tissu du quotidien, le monde industriel, la voiture, la production de masse deviennent », dans les œuvres des artistes qu’il défend, « une source de poésie et de langage ». Très loin du lyrisme futile et fuyant de la « peinture de chevalet », celle de l’École de Paris, alors dominante, les Nouveaux Réalistes se saisissent d’un monde en pleine transformation.
Le 27 octobre 1960, au domicile d’Yves Klein, ils sont une poignée à suivre Restany dans son entreprise : Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Yves Klein, Martial Raysse, Daniel Spoerri, Jean Tinguely et Jacques Villeglé signent au bas du texte manifeste de la Déclaration constitutive du Nouveau Réalisme. L’année suivante, en même temps que César, Mimmo Rotella, Niki de Saint Phalle et Gérard Deschamps rejoignent le mouvement, avant Christo en 1963. Entretemps, Yves Klein s’en est allé, fâché que Restany se réclame de l’héritage de Dada.
César, Niki de Saint Phalle, Pierre Restany et Arman en 1993
© André Morain
La vie de groupe, artistique ou pas, est ainsi faite de dissensions, de lâchages, de zèle et de malentendus. Chacun y adhère pour des raisons qui ne sont pas toujours celles que retient l’histoire de l’art. Le cas de César en l’occurrence est un cas d’école. D’abord parce que ses toutes nouvelles œuvres, les premières Compressions automobiles présentées avec un parfum de scandale au Salon de mai à Paris en 1960, ne sont pas pour rien dans le déclic théorique de génie de Pierre Restany. L’art se fait chez les ferrailleurs ou dans la rue, non dans la réclusion idéale d’un atelier. Et il se fait à partir des matériaux du quotidien, de fragments de la vie sociale et industrielle (des carcasses de bagnoles, mais aussi des affiches de panneaux publicitaires…).
César dans son atelier devant des César, trophées de l’Académie du cinéma français, 1975
© Michel Delluc / Presse
Au-delà de l’expression sincère d’une conviction artistique et théorique, un manifeste et la constitution du groupe des Nouveaux Réalistes n’en représentent pas moins un joli coup médiatique. En 1975, bien après la dissolution du groupe (une dernière exposition anniversaire pour les dix ans eut lieu en 1970), Restany entretient la légende en en parlant comme d’une « aventure fulgurante, un éclair dans l’histoire de l’art » qui, « en trois ans, a radicalement bouleversé et changé le climat artistique parisien ». Or, quand il adhère au mouvement, César jouit d’une notoriété immense, incomparable avec celle de ses petits camarades. Durant la seule année 1969, il connut le succès avec une exposition à la galerie Claude Bernard, une participation à la Documenta II de Kassel, tandis que le Museum of Modern Art de New York présentait quatre de ses sculptures dont le Torse, pièce de 1954 acquise par le musée dans la foulée. À qui dès lors profite son adhésion ?
« César nous servait de caution sérieuse. C’était un vrai artiste, lui, un type sérieux, vous voyez. »
Arman
Arman, dans un documentaire tourné dans les années 1970, Mode d’emploi, les Nouveaux Réalistes, le reconnaît avec une joviale franchise : « César nous servait de caution sérieuse. C’était un vrai artiste, lui, un type sérieux, vous voyez. Restany était ravi. Ravi. Tu te rends compte de l’aubaine ? C’est comme un type qui commence, qui crée un mouvement tout à fait nouveau maintenant et qui prend un type connu, un Rauschenberg, un Jasper Johns, qui cautionne complètement le mouvement. » Également interviewé dans le documentaire, César avance, avec non moins de franchise, une des raisons de son adhésion, une de ces raisons-là que l’histoire de l’art retient peu parce que cela ne fait pas sérieux. « On était du Midi, clame et rit César. C’est comme à l’armée. Quand tu es à l’armée, tu n’es plus corse, marocain ou marseillais, t’es un type du Midi. Il y a ce côté je crois. Je vis à Paris depuis plus de trente ans, et ça fait trente ans que je vis avec des types du Midi. »
César et Pierre Restany à Marseille en 1973
Courtesy Galerie Ferrero, Nice
« Pour travailler, il faut avoir un certain degré de bêtise. Parce qu’être trop intelligent peut vous empêcher aussi de travailler, non ? »
César
Les Nouveaux Réalistes, aux yeux du bon vivant César, c’est un clan de potes du Sud. Pas un truc d’intellectuels. C’est d’ailleurs l’autre point d’achoppement entre Pierre Restany et lui. Lui ne se réclame jamais d’une quelconque théorie ni ne se paie de rhétorique ou de longs développements. Casque de soudeur remonté sur le crâne, les moustaches au poil, l’accent marseillais chantant, il reçoit la télévision française en juillet 1969, un an après Mai 68 donc. Le journaliste lui demande s’il s’intéresse « à la société, aux théories, tout ça… » Et César de répondre : « La société m’intéresse, mais les théories ne m’intéressent pas. Je ne suis pas un théoricien. Vous savez, pour travailler, il ne faut pas trop penser. Parce que si on pense trop, on ne fait plus rien. Pour travailler, il faut avoir un certain degré de bêtise. Parce qu’être trop intelligent peut vous empêcher aussi de travailler, non ? Enfin j’imagine. Heureusement pour moi, je ne suis pas tellement intelligent. Comme ça, je peux consacrer des heures à faire un certain travail sans réfléchir. »
César, L’Esturgeon, 1954
Fer forgé et soudé • 81 × 340 × 58 cm • Coll. MNAM / Centre Pompidou, Paris • © Centre Pompidoun MNAM-CCI / Georges Meguerditchian / dist. RMN-GP / presse
Sans doute César force-t-il le trait. Mais à ses yeux, son travail de sculpteur, métallo, manuel pèse plus lourd dans la balance que n’importe quel manifeste, fût-il écrit par celui qui allait devenir pour longtemps son complice et son plus fidèle exégète, Pierre Restany (qui publie par exemple, dès 1975, une monographie de César).
César. La rétrospective
Du 13 décembre 2017 au 26 mars 2018
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
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