Article réservé aux abonnés
Nadja Buttendorf, Soft Nails, ♥ [ASMR] Kleincomputer Robotron KC87 ♥, 2018
Vidéo HD, son, 13:14 mn • © Nadja Buttendorf
L’ordinateur est soigneusement posé sur une pile de boîtes à pizza. À l’écran défilent des slogans publicitaires et des portraits d’hommes souriants, à qui tout semble réussir. Et pour cause : ils s’appellent Bill Gates, Steve Jobs, Mark Zuckerberg… et ce sont les rois de la Silicon Valley. La vidéo de Jennifer Chan, au kitsch et au sarcasme parfaitement assumés et dont l’esthétique rappelle autant un diaporama de photos de vacances qu’une présentation Powerpoint, fait indubitablement sourire, tandis qu’un constat amer se dresse, là, sous nos yeux : mais où sont les femmes ?
Jennifer Chan, *A total Jizzfest*, 2012
Vidéo, 3:22 mn, cartons à pizza • © Jennifer Chan
Qu’il paraît loin le temps où l’on envisageait l’informatique comme un milieu favorable aux femmes, comme l’expliquait en 1967 un article publié dans le magazine Cosmopolitan intitulé – comme l’exposition de la Gaîté Lyrique – « Computer Girls » ! C’est pourtant à cette époque qu’elles disparaissent peu à peu des radars, bientôt remplacées par l’ordinateur. Mais l’exposition le rappelle en préambule, il n’en a pas toujours été ainsi : des savants calculs d’Ada Lovelace, considérée comme la première codeuse du monde, au début du XIXe siècle, au programme de Margaret Hamilton qui a permis d’envoyer les hommes sur la Lune en 1969, en passant par le brevet de sécurisation de télécommunication sans fil (ancêtre du Wi-Fi et du Bluetooth) déposé par l’actrice et inventrice géniale Hedy Lamarr, les femmes ont largement contribué à l’essor de l’informatique, et plus largement des nouvelles technologies.
Caroline Martel, Le Fantôme de l’opératrice, 2004
Documentaire, 65 mn • Courtesy Productions Artifact / © Caroline Martel
Si le temps les a invisibilisées, les artistes nous invitent aujourd’hui à ouvrir les yeux sur leur histoire injustement méconnue. Dans son film documentaire Le Fantôme de l’opératrice (2004), Caroline Martel rend ainsi hommage aux « Demoiselles du téléphone », chargées d’établir les communications téléphoniques entre deux usagers. À partir d’une centaine d’extraits de films produits entre 1903 et 1989, la réalisatrice réunit ces « Toutes-Puissantes par qui les visages des absents surgissent près de nous, sans qu’il nous soit permis de les apercevoir », comme l’écrivait Marcel Proust dans les colonnes du Figaro en 1907, émerveillé par ces « Danaïdes de l’Invisible ». L’artiste franco-suisse Lauren Huret voit quant à elle, dans le corps des femmes mis en scène sur les réseaux sociaux – et en particulier celui de Kim Kardashian –, l’héritage de ces voix désincarnées dévouées à la technique. La starlette ainsi réduite à sa seule image, comme autrefois les opératrices à leur intonation ou à leur timbre, met son corps au service de la technologie, tout en créant du lien sur Internet.
Tabita Rezaire, Premium Connect, 2017
Vidéo HD, 13:04 minutes • Courtesy Tabita Rezaire / Courtesy Goodman Gallery, Johannesburg, Cape Town / © Tabita Rezaire
Le milieu de la technologie apparaît comme un terrain fertile aux discriminations, favorisées par les algorithmes qui reproduisent les systèmes de ceux qui les ont programmés.
Se souvenir du passé pour mieux appréhender le présent et surtout l’avenir technologique, voilà donc l’ambition des artistes réunies à la Gaîté Lyrique, qui, même si elles ne sont pas toutes militantes, ont pour point commun d’interroger les technologies numériques et leurs enjeux contemporains, comme la diversité. Le milieu de la technologie apparaît en effet comme un terrain fertile aux discriminations, favorisées par les algorithmes qui reproduisent les systèmes de ceux qui les ont programmés. Artiste, chercheuse et guérisseuse, Tabita Rezaire cherche ainsi à décoloniser Internet et ses flux unilatéraux, de l’Occident vers le reste du monde. Dans sa vidéo Premium Connect, elle met en lien le code binaire de l’informatique et les formules mathématiques sur lesquelles s’appuie le système divinatoire Ifa, pratiqué par les Yoruba au Nigéria. Erica Scourti démontre quant à elle le sexisme des algorithmes des moteurs de recherche qui, quand ils sont soumis à des photos de corps féminins (et en particulier des seins), suggèrent quasi systématiquement comment les améliorer…
Zach Blas, Jemima Wyman, I’m here to learn so :)))))), 2017
Installation vidéo 4 canaux, 27:33 min • Courtesy Zach Blas / Courtesy Jemima Wyman / © Zach Blas / © Jemima Wyman
Peut-on dès lors rêver à des technologies plus inclusives ? Rien de moins sûr au regard des premiers déploiements de l’intelligence artificielle, qui investit pourtant de plus en plus notre quotidien. En témoigne I’m here to learn so :)))))) des Britanniques Zach Blas et Jemima Wyman, qui met en scène une IA philosophe s’interrogeant, non sans sarcasme, sur l’avenir des chatbots. Le titre de cette imposante installation vidéo fait référence au premier tweet écrit par Tay, un chatbot (robot de conversation en ligne) lancé par Microsoft qui, par un processus d’apprentissage automatique, devait s’adresser aux millennials de Twitter. Victime de la malveillance des trolls sur le réseau social, elle s’était rapidement mise à tenir des propos racistes, sexistes et homophobes… Reste alors, comme Suzanne Treister et Elisabeth Caravella, à trouver refuge dans un ailleurs dystopique, un safe space peuplé de visions hallucinées et post-futuristes, et de bugs poétiques. Pour mieux hacker le patriarcat technologique.
Computer Grrrls. Histoire·s, genre·s, technologie·s
Du 14 mars 2019 au 14 juillet 2019
Gaîté Lyrique • 3bis Rue Papin • 75003 Paris
gaite-lyrique.net
Les événements autour de l'exposition
Des conférences, des ateliers et des performances
Week-end_03 : Dea Ex-Machina
Les samedi 18 et dimanche 19 mai
De la femme mécanique aux sexbots, des cyborgs aux avatars, ce week-end revisite l’imaginaire de la femme machine et explore la question du corps et de sa représentation dans l’univers numérique.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique