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Daniel Steegmann Mangrané, Phasmides, 2012
Courtesy Daniel Steegmann Mangrané / © Daniel Steegmann Mangrané
Daniel Steegmann Mangrané
Courtesy Daniel Steegmann Mangrané / Courtesy galerie Esther Schipper, Berlin / Photo Andrea Rossetti / © Daniel Steegmann Mangrané
Se fondre dans le monde : voilà ce que les phasmes, insectes qui ressemblent à s’y méprendre à des feuilles ou à des petites branches, font si bien. Daniel Steegmann Mangrané (né en 1977) s’est intéressé à ces petites bêtes sculpturales et a rapidement découvert, en lisant l’écrivain passionné de biologie Roger Caillois, qu’elles revêtaient une telle apparence moins pour se cacher des adversaires (car elles sont de toute façon dévorées) que pour s’intégrer à leur environnement naturel… Une forme d’existence qui l’inspire beaucoup.
Lors de la dernière Biennale de Lyon, l’artiste a marqué les esprits en présentant un sublime vivarium inspiré des formes souples des vases de l’architecte et designer moderniste Alvar Aalto. Monumental, celui-ci contenait tout un écosystème de plantes et de fleurs où évoluaient, lentement, quelques phasmes. Les végétaux avaient été choisis avec soin pour convenir à l’appétit des insectes, et les visiteurs pouvaient s’approcher au plus près des ondulations du verre pour apercevoir les trajectoires des créatures. Un spectacle envoûtant, d’une grande lenteur, qui mettait en évidence l’émotion d’un artiste attentif.
Daniel Steegmann Mangrané, 16 mm, 2008–2011
Vidéo (4,52 min) • 16 mm • Courtesy Daniel Steegmann Mangrané / Courtesy galerie Mendes Wood DM, Saõ Paulo, Bruxelles, New York / © Daniel Steegmann Mangrané
Au fil de ses projets, il expose de petites plantes recouvertes de motifs à la feuille d’or, recouvre un mur de végétation, crée des sculptures aériennes, comme des écritures spatiales.
Dès ses plus jeunes années, le Barcelonais observe la nature avec patience, et se rêve biologiste. Il raconte volontiers avoir été obsédé par les forêts tropicales – une passion qui ne l’a jamais quitté puisqu’il a déménagé en 2004, à l’âge de 27 ans, pour vivre au Brésil… à deux pas de la forêt, qu’il filme dès 2008 en accordant le déroulement de sa pellicule à la vitesse du travelling – idée superbe. Au fil de ses projets, il expose de petites plantes recouvertes de motifs à la feuille d’or, recouvre un mur de végétation, crée des sculptures aériennes, comme des écritures spatiales.
Ses influences ? Deux chocs, alors qu’il est encore étudiant, au sein de la Fondation Antoni-Tàpies (Barcelone) : les œuvres des artistes brésiliens Lygia Clark (1920–1988) et Hélio Oiticica (1937–1980). Daniel Steegmann Mangrané comprend, en maniant les structures géométriques de Lygia Clark, que l’objet d’art est vecteur de fluidité, qu’il est un flux qui transforme le spectateur, qui s’empare de son corps et de ses impressions. Un sentiment très intuitif, qui se rapproche de celui d’une balade en forêt : les sens sont stimulés, on prête l’oreille au bruit des pas sur la terre qui craque, on sent les odeurs d’humidité et de végétation, le regard se perd sur la lumière qui passe à travers les branches…
Vue de l’exposition “Ne voulais prendre ni forme, ni chair, ni matière” à l’IAC de Villeurbanne
Courtesy Daniel Steegmann Mangrané / Photo Teresa Estrada / © Daniel Steegmann Mangrané
C’est exactement ce que l’on ressent en pénétrant dans les salles d’exposition de l’Institut d’Art Contemporain (IAC) de Villeurbanne. Ici, tout est complètement blanc – la forêt est radicale, minimaliste, perceptive. Seule la lumière, qui pénètre par des ouvertures, modèle les lieux et fait apparaître les pans de murs ajoutés, les prothèses aux fenêtres et les faux plafonds. Les zones d’ombres créent un mystère dense dans lequel on hésite presque à s’aventurer ; des lignes s’échappent au fond des salles, des arrêtes s’entrecroisent et nous mènent de mur en mur, comme dans un labyrinthe sensoriel.
Vue de l’exposition « Ne voulais prendre ni forme, ni chair, ni matière » à l’IAC de Villeurbanne
Courtesy Daniel Steegmann Mangrané / Photo Teresa Estrada / © Daniel Steegmann Mangrané
Immédiatement, l’attention du visiteur est activée par la puissance du geste. Chacun sent son propre corps, entend son propre souffle et fait l’expérience d’un lieu-œuvre, qui casse la frontière habituelle entre l’espace muséal et l’extérieur : intimement lié au monde, il vit, comme une membrane architecturale, avec la lumière du jour – et, dans une salle singulière, avec les ombres des arbres projetées sur une vitre semi-opaque. Une vidéo de 2013 complète le parcours : on y voit des phasmes, élégants, sans son, déambuler à travers des branches et des papiers pliés.
Daniel Steegmann Mangrané n’est pas un invité comme les autres… « Nous avons dû repenser entièrement notre fonctionnement », relève un membre de l’équipe. Chacun doit faire très attention à l’heure de son réveil, puisque les horaires de l’IAC changent désormais tous les jours, selon l’évolution de l’ensoleillement. Le 17 février, jour d’ouverture de l’exposition, les premiers visiteurs étaient accueillis de 12h16 à 15h57 ; le 28 avril, deux heures de plus leur seront accordées, de 11h06 à 17h07. Bien évidemment, le vernissage, d’ordinaire organisé en soirée, a dû se faire un dimanche, pour profiter de la lumière du jour.
Daniel Steegmann Mangrané, Vue de l’exposition « Ne voulais prendre ni forme, ni chair, ni matière » à l’IAC de Villeurbanne
Courtesy Daniel Steegmann Mangrané / Photo Teresa Estrada / © Daniel Steegmann Mangrané
Quant aux médiateurs, leur mission est inhabituelle : l’artiste souhaitant laisser le visiteur vierge de tout propos avant et pendant sa visite de l’espace, ceux-ci doivent intervenir en dernier, et dialoguer avec chacun selon l’expérience vécue. Seul indice en préambule, donné à l’accueil : un recueil de poèmes de Stela do Patrocínio, une poétesse brésilienne qui a passé trente années de sa vie en hôpital psychiatrique, où elle déclamait des poèmes à voix haute et en rythme. Une femme a enregistré ce spectacle si particulier, et Daniel Steegmann Mangrané a choisi ces quelques mots pour introduire son parcours. Le recueil commence ainsi : « J’étais gaz pur, air, espace vide, temps ». Prophétique…
Daniel Steegmann Mangrané. Ne voulais prendre ni forme, ni chair, ni matière
Du 20 février 2019 au 28 avril 2019
Institut d'art contemporain Villeurbanne / Rhône-Alpes • 11 Rue Docteur Dolard • 69100 Villeurbanne
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