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Portrait

Dans les plis secrets de Simon Hantaï

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Il est celui qui a disparu. Celui qui a, pendant quinze ans, imposé un silence de plomb aux nombreuses et prestigieuses demandes d’expositions – tournant le dos volontairement à un marché de l’art féroce. Simon Hantaï est aussi l’un des rois de la peinture du XXe siècle, inventeur génial des toiles pliées que l’on reconnaît au premier coup d’œil. À Rouen et au Bourget, ses peintures et ses sérigraphies nous (re)plongent dans sa démesure. Portrait.
Edouard Boubat, Simon Hantaï dans son atelier, devant les œuvres intitulées les “Meuns”
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Edouard Boubat, Simon Hantaï dans son atelier, devant les œuvres intitulées les “Meuns”, 1967

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© Archives Simon Hantaï / ADAGP, Paris / Photo : Édouard Boubat

« La toile, me semble-t-il, a toujours été pour Hantaï « un champ de fouille », c’est-à-dire quelque chose d’infiniment plus complexe et plus compact qu’une simple étendue conventionnelle de format rectangulaire où viendrait s’encadrer le jeu des formes et des couleurs. » Publié en 1998, L’Étoilement est le livre qui a ramené Simon Hantaï (1922 – 2008) sous les projecteurs, le peintre n’ayant accepté d’exposer à nouveau qu’à la condition sine qua non d’être accompagné par la publication du texte de l’historien Georges Didi-Huberman. En retrait du monde, l’artiste a multiplié dans le dernier quart de sa vie les rencontres et les discussions avec des gens de lettres, comme Hélène Cixous et Gilles Deleuze. Et c’est ainsi que son œuvre se comprend au mieux : avec les mots, avec la pensée, qui complètent l’approche que l’on a très spontanément de cette peinture si séduisante, si simple à appréhender. Car Hantaï a bien plus à livrer qu’une méthode répétée.

Simon Hantaï, Manteau de la Vierge
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Simon Hantaï, Manteau de la Vierge, 1962

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huile sur toile • Fondation Gandur, Genève • © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet / © ADAGP, Paris

L’Étoilement apparaît comme un témoignage vibrant, au contact d’une sensibilité plastique hors norme, qui explique notamment l’origine superbe des pliages : un rituel de famille.

Pénétrant dans le secret de l’artiste, les intellectuels ont mené avec lui, et avec les nombreuses lettres qu’il leur envoyait – comme des offrandes sacrées –, un travail réflexif sur des décennies de travail… L’Étoilement apparaît ainsi comme un témoignage vibrant, au contact d’une sensibilité plastique hors norme, qui explique notamment l’origine superbe des pliages : un rituel de famille.

Hantaï y raconte : « Quand j’étais enfant, toujours pour les fêtes, les jupes et les tabliers de ma mère, il fallait les repasser. Alors, on les repassait, et on séchait au même moment. C’est-à-dire, on mettait sur le sol des rouleaux, tout mouillés, on faisait des pliages, au carreau, et on commençait à rouler, et on roulait ça quelques fois une demi-heure ; ou une heure, et au fur et à mesure que le tissu séchait, la coloration se transformait en une toute autre matière, dans la mesure où il devenait de plus en plus sec et de plus en plus miroité ». C’est pourquoi, lors de sa rétrospective de 1976 au musée d’Art moderne (Paris), Hantaï présente en guise de biographie une photographie de sa mère, vêtue de son tablier aux plis soignés, face à l’image d’un tableau photographié avant son dépliage.

Vue de l’exposition “les noirs du banc, les blancs du noir” à la galerie Gagosian au Bourget
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Vue de l’exposition “les noirs du banc, les blancs du noir” à la galerie Gagosian au Bourget

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© Archives Simon Hantaï / Adagp, Paris, 2019 / Photo : Thomas Lannes, Courtesy Gagosian

L’espace donne à voir l’aura stupéfiante de peintures qui évoquent des nuées d’oiseaux, des feuilles emmêlées, une canopée de motifs entrecroisés…

Douze ans après sa mort, Simon Hantaï voit son œuvre exposée au sein de l’importante galerie Gagosian, installée dans d’anciens hangars au Bourget (Seine-Saint-Denis). L’espace est immense, vertigineux, et donne à voir l’aura stupéfiante de peintures qui évoquent, on l’aura beaucoup dit, des nuées d’oiseaux, des feuilles emmêlées, une canopée de motifs entrecroisés. Évidemment, lorsque l’on songe à sa pudeur, à son désir de silence, le contexte de Gagosian paraît presque excessif, avec ses prix frôlant le million d’euros et sa réputation mondiale.

Pourtant, le plaisir est infini – les visiteurs sont rares, et les toiles sont complétées par quelques photographies documentaires d’Antonio Semeraro, et par un film de 1986 signé Jean-Michel Meurice, Hantaï ou les silences rétiniens, qui montre l’artiste au travail, pliant ses toiles, passant sur elles un lourd rouleau pour qu’elles prennent l’empreinte de la peinture, les dépliant comme des fleurs sous le regard d’une caméra fascinée. Une petite fille passe dans le jardin du peintre, où l’étendue d’herbe est couverte de toiles colorées ; elle marche dessus, insouciante.

Simon Hantaï, Étude
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Simon Hantaï, Étude, 1969

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huile sur toile • 295,4 × 453,1 cm • © Archives Simon Hantaï / ADAGP, Paris / Courtesy Gagosian

Hantaï ne craint ni les traces de pas ni les rides du pliage, dont la surface blanche de la toile garde jalousement l’empreinte – il faut, pour les voir, s’approcher tout près des toiles, s’immerger dans la matière, dans la vie même de la toile. Le pliage permet au peintre de défier une tradition bien ancrée, jusque dans l’abstraction : rien ne s’y projette, ni un quelconque sujet, ni l’expression de son « moi ». Il est littéralement fasciné par les plis, dont il déclare : « Il est possible que l’histoire de la peinture ne soit que la question du pli ».

« Il est possible que l’histoire de la peinture ne soit que la question du pli. »

Simon Hantaï

Il y a le tablier maternel, donc, mais aussi une observation attentive des draps et des vêtements peints par Giotto, Piero della Francesca ou Fra Angelico. Autant de maîtres vus avec sa compagne Zsuzsa Biro pendant un long voyage en Italie, juste avant leur arrivée en France en 1948 et juste après leur départ de Hongrie, où ils ont tous deux étudié aux Beaux-Arts de Budapest jusqu’en 1946. Sa peinture n’est pas acculturée, au contraire, elle s’inscrit dans une myriade de possibles et de références.

Simon Hantaï, Sans titre, 1951 et Peinture, 1952-1953
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Simon Hantaï, Sans titre, 1951 et Peinture, 1952-1953

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Fondation Gandur, Genève • © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : André Morin © Archives Simon Hantaï / ADAGP, Paris, 2020

La variété des techniques qu’il aborde tout au long de sa carrière en dit long : le musée des Beaux-Arts de Rouen présente six toiles datées de 1951 à 1962 (prêtées pour l’occasion par la Fondation Gandur pour l’Art), qui montrent que le peintre, encore très jeune, expérimente. Il recouvre la toile de couleurs, recouvre encore, gratte, frotte, frictionne, malaxe. Proche des Surréalistes, dont il s’éloigne toutefois rapidement, le Hantaï du début des années 60 réfléchit et écrit sur une peinture libérée de tout message graphique. Les teintes sont sombres, les gestes répétitifs. Puis il découvre l’Américain Jackson Pollock et la technique du all-over.

Simon Hantaï, Meun
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Simon Hantaï, Meun, 1968

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huile sur toile • 213 × 230 cm • © Archives Simon Hantaï / ADAGP, Paris / Courtesy Gagosian

Les années 60 sont celles de ses premiers pliages, qui se déclineront au fil des années : il y aura les Tabulas, scandées de plis quadrangulaires, les Meuns aux taches de peintures plus rondes, plus étendues, les Panses et leurs formes ovoïdales… En 1982, il expose au CAPC de Bordeaux des Tabulas monumentales, qu’il découpe ensuite en plusieurs morceaux. En 1994–95, Hantaï, en plein retrait, détruit ou enterre des toiles dans son jardin en signe de protestation et de lutte contre la marchandisation de son travail. En 1996–97, il conçoit ses premières Sérigraphies, qui reprennent sur des supports verticaux des photos de toiles prises par Kamill Major en 1980 – les pliages se trouvent alors tout recroquevillés par l’effet de la perspective sur l’étendue blanche. Ce sont elles, et les Laissées, qu’il exposera pour son grand retour en 1998. Laissant au public la joie de voir un Hantaï plus vivant que jamais, éternel inventeur d’une peinture à l’aura infinie.

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Simon Hantaï, les noirs du blanc, les blancs du noir

Du 13 octobre 2019 au 21 mars 2020

gagosian.com

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Simon Hantaï : par où on ne sait pas

Du 17 janvier 2020 au 27 avril 2020

mbarouen.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Jackson Pollock Simon Hantaï

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