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Cosmographie 23°08’14”S 68°14’6”W / PLEIADES
© Félicie d'Estienne d'Orves / ADAGP, Paris 2022
« C’est une exposition qui parle de lumières, de cosmologies », explique-t-elle de sa voix calme et assurée. Le titre ? « Soleils martiens », évocation de ces multiples mondes extraterrestres qui hantent son travail depuis une dizaine d’années. Son art, dit-elle « tente de créer des liens entre nous et ces horizons ». Ce sont des installations lumineuses, narratives, scientifiques, qu’elle se garde bien d’expliquer ou de vanter au fil du parcours. Elle préfère transmettre sa passion du cosmos, ses échanges avec les astrophysiciens…
« Soleils martiens », première exposition monographique de Félicie d’Estienne d’Orves
Le Lieu unique, Nantes • © David Gallard
Décembre 1995. Le télescope spatial Hubble tourne ses capteurs vers la Grande Ourse et effectue plus de 300 prises de vues d’une zone jusque-là inexplorée et peu prometteuse. Sur ces images assemblées en une seule photographie, des points lumineux extrêmement faibles… ce sont des milliers de galaxies et de soleils ! Une révélation exceptionnelle, si marquante aux yeux de Félicie d’Estienne d’Orves (née en 1979) qu’elle en a emprunté le nom (Deep Field, soit Champs profond en anglais) pour intituler sa toute première œuvre de l’exposition : une loupe à hauteur de rétine, débouchant sur la diapositive de la fameuse photographie éclairée par la lueur flamboyante d’une bougie. Il s’agit là, avec poésie, de confronter cet « outil ancestral et ces technologies qui s’accélèrent. » Entrée en matière réussie.
« Soleils martiens », première exposition monographique de Félicie d’Estienne d’Orves
Le Lieu unique, Nantes • © David Gallard
La suite du parcours se déroule dans l’obscurité la plus totale. Les installations lumineuses n’en sont que plus scintillantes, à commencer par ce petit tableau de LED, rayé de teintes vives : c’est le spectre de lumière d’une supernova, une explosion d’étoile. En mourant, l’astre fait jaillir une lumière si puissante qu’il s’en dégage du rouge, de l’orangé et une pointe de bleu. L’artiste s’enflamme, et nous avec, davantage encore devant ce bout de météorite déniché dans une tombe en Chine, cristallisé depuis des millions d’années. On peut y admirer cette fantastique texture minérale dévoilant un motif en croisillons, grâce à une loupe sur laquelle est gravée une phrase en latin empruntée à l’astronome allemand Christian Huygens (1629–1695) : « Ils ont rapproché les lointaines étoiles de nos yeux ».
Félicie d’Estienne d’Orves nous donne à imaginer ce que nous ne verrons probablement jamais…
C’est là précisément ce qui passionne l’artiste, et même l’obsède : ces mondes si éloignés qu’ils sont nimbés de mystère, parfois invisibles depuis la Terre. Alors Félicie d’Estienne d’Orves nous donne à voir, à imaginer ce que nous ne verrons probablement jamais. Comme un coucher de soleil sur Mars ! Dans la grande halle du Lieu unique, un écran géant et panoramique projette l’image d’une zone désertique sur la planète rouge. Sensation de solitude immédiate. « C’est un moyen de traiter de la vie et de la mort. De la continuité », conclut l’artiste, rappelant aussi que le soleil ne se « couche véritablement jamais ».
Exposition « Soleils martiens » de Félicie d’Estienne d’Orves
Le Lieu unique, Nantes • © David Gallard
Durant une heure environ, celui-ci descend lentement, teintant ce ciel inhabituel au son métallique d’une pièce musicale créée par la compositrice française Éliane Radigue (née en 1932). « Il a fallu imaginer, inventer » avoue-t-elle. Sauf ce halo bleu surplombant le soleil à la fin du film, copié d’une photographie prise sur Mars durant une mission de la NASA. Sans oublier toutes ces précieuses informations scientifiques réunies auprès d’astrophysiciens de la Nasa et d’un spécialiste du Laboratoire de Météorologie Dynamique de Jussieu, qu’elle a intégrées à un moteur de jeu vidéo pour simuler ce paysage extraterrestre.
« Je n’ai pas fait d’études scientifiques » préfère-t-elle souligner. Car si elle passe la majorité de son temps à s’instruire auprès d’astronomes et à effectuer des recherches poussées, Félicie d’Estienne d’Orves a un CV artistique bien rempli couronné du prix international 2018 de la Fondation Vasarely. Issue de l’école des Arts décoratifs de Paris, elle y a effectué un master en recherche interactive, se passionnant pour le Land Art dont les installations en pleine nature sont façonnées à l’aide de végétaux ou minéraux…
« Soleils martiens », première exposition monographique de Félicie d’Estienne d’Orves
Le Lieu unique, Nantes • © David Gallard
Ainsi, à défaut de ne pouvoir s’aventurer sur les dunes martiennes, elle s’est rendue dans des contrées reculées du globe pour « communiquer avec les étoiles » : en 2016 et 2017, c’est en plein désert d’Atacama, au Chili, où se trouve un observatoire astronomique, qu’elle a projeté un laser coloré de haute puissance dans le ciel, ciblant d’abord les Pléiades puis le trou noir de notre galaxie. En résulte de puissantes photographies marquées d’une oblique parmi les constellations [ill. en Une]. « C’est une autre posture face à l’inconnu, sans volonté de domination ou de colonisation », remarque avec justesse Eli Commins, le directeur du Lieu unique. En intercesseuse, Félicie d’Estienne d’Orves a l’œil rivé là-haut pour nous souffler ici-bas ce que disent ces soleils lointains. Au sol, vers la sortie, elle a fixé un miroir de sorcière, portail direct vers l’espace intersidéral… On s’y jetterait bien avec elle, vers ces ailleurs prodigieux dont elle nous a donné le goût de l’exploration.
Félicie d’Estienne d’Orves. Soleils martiens
Du 20 mai 2022 au 28 août 2022
Le Lieu unique • Quai Ferdinand Favre • 44000 Nantes
www.lelieuunique.com
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