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LAUSANNE

Francis Alÿs, des marches et des jeux d’enfants

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Invité à la Biennale de Venise en 2001, Francis Alÿs envoya à sa place un paon se promener dans les Giardini ! Facétieux, poétique, politique aussi, défiant la logique marchande du monde de l’art pour lui préférer des balades et des jeux d’enfants, Francis Alÿs orchestre et filme des micro-événements, révélateurs de la ville et de ses enjeux. À Lausanne, le musée des Beaux-Arts (qui mérite la visite rien que pour sa superbe architecture) lui consacre deux étages inoubliables.
Francis Alÿs, The Green Line ( Sometimes Doing Something Poetic Can Become Political, and Sometimes Doing Something Political Can Become Poetic)
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Francis Alÿs, The Green Line ( Sometimes Doing Something Poetic Can Become Political, and Sometimes Doing Something Political Can Become Poetic), 2004

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Vidéo, couleur, son, 17’41’’ • Courtesy Francis Alÿs, Peter Kilchmann (Zurich) et David Zwirner (New York, Londres, Paris, Hong Kong) Vidéo-still / © Francis Alÿs Studio

Ceci est tout, sauf une rétrospective. Car les deux étages du musée sont très nettement séparés – par un vertigineux escalier –, la commissaire Nicole Schweizer a pensé son exposition du Belge Francis Alÿs (né en 1959) en deux actes bien distincts, comme les deux faces d’une même pièce. Le premier se concentre sur le travail de l’artiste en Afghanistan, où il a séjourné huit fois et filmé des jeux d’enfants, et le deuxième sur ses marches, faites un peu partout dans le monde, à Mexico, sur le toit d’une maison à Hong Kong, à Londres… Entre les deux étages, une constante : un attachement à la vidéo, d’abord, qui enregistre et donne à voir des gestes modestes, et puis une immense attention à la ville, dont il peut modifier le cours en fixant un point haut dans le ciel, entraînant sans rien dire tout un groupe de passants à faire de même (Looking up, 2001), ou traînant un glaçon dans les rues jusqu’à ce qu’il fonde, laissant derrière lui d’éphémères traces humides (Paradox of Praxis 1 (Sometimes Making Something Leads to Nothing), 1997).

Francis Alÿs, Paradox of Praxis 1 ( Sometimes Making Something Leads to Nothing )
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Francis Alÿs, Paradox of Praxis 1 ( Sometimes Making Something Leads to Nothing ), 1997

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Vidéo, couleur, son, 9’54’’ • Courtesy Francis Alÿs et des galeries Peter Kilchmann (Zurich) et David Zwirner (New York, Londres, Paris, Hong Kong) Vidéo-still / © Francis Alÿs Studio

Formé en architecture à Douai puis à Venise, Francis Alÿs a rapidement délaissé les plans et les calculs pour s’intéresser, dès la fin des années 80, à la ville comme terrain de jeux, de vie, de travail. De violence aussi, comme en témoignent ses deux vidéos, présentées dos à dos, de soldats démontant puis réassemblant leurs armes (Sometimes Doing Is Undoing and Sometimes Undoing Is Doing (AK47-Sa80), 2013). L’un est Britannique, l’autre Taliban, et tous deux combattent en Afghanistan ; s’ils font les mêmes gestes, ce n’est que pour mieux s’opposer. Méticuleux, patients, tous deux s’emploieront bientôt à détruire – ainsi va la guerre. À la même période, Francis Alÿs a côtoyé des soldats et produit un très grand nombre de dessins et de notes, exposés ici comme en un cabinet où l’on peut s’asseoir pour les regarder patiemment, témoignages discrets d’un acharnement.

Une autre image de l’Afghanistan

L’Afghanistan a surtout été pour l’artiste un lieu de captations de jeux d’enfants. Dans la poussière d’une ruelle, un petit garçon joue avec un cerf-volant (2011), dont la blancheur et l’insouciance semblent lancer un appel à la paix à l’hélicoptère militaire qui traverse le ciel. La même année, Alÿs filme des garçons jouant au loup et à l’agneau, excluant tour à tour un camarade de la ronde – en miroir du monde des adultes où règnent des « codes d’inclusion et d’exclusion ayant cours au sein de tout groupe social », selon les mots du catalogue. La vidéo la plus importante de cette année-là est sans doute Reel-Unreel, soit la course effrénée de deux garçons dans Kaboul faisant rouler chacun une bobine, le premier déroulant le film, le deuxième le rembobinant. En les filmant à travers la ville, Alÿs montre une autre image de l’Afghanistan, que l’on connaît trop bien à travers les reportages évoquant la guerre : un paysage quotidien, peuplé de commerçants, de passants, dans des rues puis des montagnes… jalonnées de monceaux d’ordures.

Francis Alÿs, À gauche : Children’s Game #10 ( Papalote ) (2011). À droite : Reel-Unreel, 2011
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Francis Alÿs, À gauche : Children’s Game #10 ( Papalote ) (2011). À droite : Reel-Unreel, 2011

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Vidéo, couleur, son • À gauche : Courtesy Francis Alÿs et des galeries Peter Kilchmann (Zurich) et David Zwirner (New York, Londres, Paris, Hong Kong) Vidéo-still © Eye Filmmuseum, Amsterdam / À droite : Courtesy Francis Alÿs et des galeries Peter Kilchmann (Zurich) et David Zwirner (New York, Londres, Paris, Hong Kong) Vidéo-still / © Francis Alÿs Studio

Tout aussi spectaculaire, sa balade dans Ciudad Juárez en 2013, une balle en feu au pied…

 Car Alÿs ne tourne jamais le dos au monde, bien au contraire. Ses marches en témoignent au deuxième étage, où elles peuplent une salle entière, immense, d’écrans de différentes tailles, entre lesquels on circule. La dernière (Prohibited Steps, 2020) est spectaculaire : les yeux bandés, Alÿs s’occupe pendant le confinement en faisant le tour du toit d’un bungalow à Hong Kong, risquant à tout moment la chute. L’incertitude et la solitude de la période Covid-19 sont ici mises en évidence, en même temps que l’espace limité qu’impose Hong Kong à la liberté de ses habitants. Tout aussi spectaculaire, sa balade dans Ciudad Juárez en 2013, une balle en feu au pied, donne à voir la tension effroyable qui hante la ville, frontalière entre le Mexique et les États-Unis, cité de trafics de drogue et de meurtre.

Francis Alÿs, Retoque / Painting
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Francis Alÿs, Retoque / Painting, 2008

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Vidéo, couleur, son, 8’31’’ • Courtesy Francis Alÿs, Peter Kilchmann (Zurich) et David Zwirner (New York, Londres, Paris, Hong Kong) / Photo © Raúl Ortega

Plus léger, il se filme en 2004 une baguette de bois à la main, la faisant glisser et résonner sur les grilles de Londres en marchant d’un pas vif : le son étant pour l’artiste tout aussi important que l’image, il ajoute ici à la rumeur de la capitale quelques notes improvisées (qui peuvent, aussi, parler de propriété privée et d’interdictions en pagaille). Taquin, il se balade un jour de 2000 dans Mexico un pistolet à la main, attendant patiemment (c’est-à-dire une douzaine de minutes, ce qui est très long !) d’être arrêté par la police. De façon générale, l’artiste joue de gestes (très) simples dans des endroits (très) chargés politiquement, en « prise de risque permanente » nous souffle la commissaire. Comme lorsqu’il se balade en 2004 dans Jérusalem, un pot de peinture troué à la main, traçant au sol – mine de rien – la très problématique frontière avec Israël… Face à un monde infiniment complexe et violent, Alÿs distille ainsi du jeu, de l’étonnement et surtout de la poésie entre les murs du monde, comme en témoigne le titre de cette vidéo-performance (que nous traduisons) : Parfois faire quelque chose de poétique peut devenir politique, et parfois faire quelque chose de politique peut devenir poétique. Ou comment faire de l’art une forme tenace et toujours renouvelée de résistance.

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Francis Alÿs. As Long as I’m Walking

Du 15 septembre 2021 au 16 janvier 2022

www.mcba.ch

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