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Jennifer Allora & Guillermo Calzadilla, Land Mark (Foot prints), #11 – Set 1 (détail), 2001-2004
Coll. particulière • Courtesy de l'artiste et galerie Chantal Crousel, Paris / © Allora & Calzadilla
« Franz avait lu dans France Soir qu’un Américain avait mis 9 minutes 45 secondes pour visiter le musée du Louvre. Ils décidèrent de faire mieux. » La scène, culte, est tirée du film Bande à part réalisé par Jean-Luc Godard en 1964 : elle suit la course folle de trois personnages en noir en blanc entre les œuvres centenaires… Et dit tout d’une époque qui regarde avec ennui les dorures et les rideaux lourds de l’art établi. Elle sera reprise par Bernardo Bertolucci dans The Dreamers en 2003, puis par les artistes JR et Agnès Varda dans leur documentaire Visages villages en 2017, comme le symbole inaltérable d’une rébellion de l’âme. Car si l’art est vivant, fait de sang et de sueur, il se laisse aussi aisément enfermer dans des boîtes pour être vendu au prix fort. La marche se pose donc en premier lieu comme un défi lancé au marché – dont elle n’est séparée que par un accent, et par une myriade de possibles insaisissables.
Innocents: The Dreamers réalisé par Bernardo Bertolucci, 2003
© Moviestore Collection Ltd / © Alamy – Hémis
Dada est descendu du piédestal de l’œuvre pour initier une dynamique, potentiellement accessible à tout-un-chacun. Mode d’emploi : emparez-vous du monde, œuvrez dans la ville.
Réédité dans une version augmentée en février 2020, Walkscapes. La marche comme pratique esthétique (Babel) a été écrit en 2002 par l’architecte Francesco Careri (membre du groupe italien Stalker, qui a multiplié les actions urbaines) comme une réévaluation de l’architecture et de la ville par le prisme de la marche. Celle-ci produit, selon lui, des paysages et des architectures, des vides et des pleins : « Le problème de la naissance de l’architecture, tant comme principe de structuration du paysage que comme architecture de l’espace intérieur, est lié au parcours erratique et à son évolution nomade ». Et si les architectes l’avaient sans doute oublié avant qu’il ne l’écrive, les artistes et les poètes en avaient pris pleinement conscience, grâce à une série d’actions et d’ouvrages qu’il recense avec bonheur. C’est ainsi qu’il décrit l’apparition, au tout début du XXe siècle, des marches ni religieuses ni rituelles, nées dans l’esprit d’artistes qui voulaient lier l’art au banal.
Tristan Tzara, Prospectus « Excursions et visites DADA », 1921
© AKG
Tout commence le 14 avril 1921. Grâce à la diffusion de prospectus, Dada donne rendez-vous au public à Paris devant l’église Saint-Julien-le-Pauvre, pour la première « visite » de sa Grande Saison Dada – une série d’actions publiques, dont cet épisode marquera l’histoire de l’art du XXe siècle en initiant « une forme d’anti-art » faite d’excursions à travers la ville banale, Dada revendiquant le fait de choisir un lieu sans intérêt particulier, ignoré des guides touristiques. « C’est grâce à Dada que s’est fait le passage de la représentation de la ville du futur à l’habitation de la ville banale », écrit Careri. Autrement dit, Dada est descendu du piédestal de l’œuvre pour initier une dynamique, potentiellement accessible à tout-un-chacun. Mode d’emploi : emparez-vous du monde, œuvrez dans la ville.
Le surréalisme suivra le mouvement, troquant les visites de Dada pour des déambulations rêveuses, avec l’ambition de partir à la recherche d’endroits à explorer et où se perdre pour « ressentir sans fin la sensation d’un merveilleux quotidien ». Les artistes surréalistes accorderont alors une grande place au hasard… S’attirant quelques années plus tard les foudres des lettristes puis des situationnistes, qui « réfutent l’idée d’une séparation entre la vie réelle aliénante et ennuyeuse et une vie imaginaire merveilleuse : c’est la réalité elle-même qui doit devenir merveilleuse ». Eux voudront marcher en groupe, et inventeront les dérives comme « moyen de se soustraire à la vie bourgeoise ».
De gauche à droite : Franck Scurti, Street Credibility, 1998 / Herman de Vries, Journal from a visit to leros and patmos, 1996-1998
Coll. Frac Alsace / © Adagp, Paris 2020 / Photo Klaus Stöber / Coll. Frac Bretagne / Photo Hervé Beurel / © Herman de Vries
« La marche a quelque chose qui anime et avive mes pensées ; je ne puis presque penser quand je reste en place. »
Jean-Jacques Rousseau
Plus d’un demi-siècle plus tard, le thème agite toujours les esprits. Actuellement présentée au FRAC PACA de Marseille, l’exposition « Des marches, démarches » explore les pratiques contemporaines de cet art du mouvement. Elle débute avec une référence à Jean-Jacques Rousseau par l’artiste Bruno Di Rosa, qui déroule sur une longue ligne fine les mots des Rêveries du promeneur solitaire (1778) : le philosophe fut en effet le premier à mettre en mots une marche créative et stimulante. « La marche a quelque chose qui anime et avive mes pensées ; je ne puis presque penser quand je reste en place », écrira-t-il notamment.
Suivent quelques références classiques, comme les photographies de corps en mouvement d’Eadweard Muybridge et d’Étienne-Jules Marey, une procession filmée par William Kentridge et des vidéos de Francis Alÿs, pape de l’art de la marche qui traîne des blocs de glace dans les rues ou se promène avec un pot de peinture percé. Puis, place aux projets fous : on retiendra l’Étude pour marcher sur la canopée nuageuse (2015) du très fantasque Abraham Poincheval, un relevé poétique de terres colorées signé Herman de Vries, Journal d’une visite de Leros à Patmos (1996–98), et les dessins étudiant les mouvements des autistes de Fernand Deligny.
Abraham Poincheval, Gyrovague, le voyage invisible, 2011 - 2012
Coll. Centre national des arts plastiques, Paris - La Défense • © Cnap / © Adagp, Paris 2020
C’est ce qui pousse les artistes à marcher : aller vers l’autre, aller vers l’altérité, vers l’inconnu.
Autre œuvre saisissante, celle de Paulien Oltheten, qui en 2018 s’est levée aux aurores pour passer une journée entre les tours de La Défense avec sa caméra, guettant les flots de travailleurs, filmant leur singularité, les abordant parfois : elle remarque par exemple que certains ne tiennent pas leur mallette comme les autres, ou lisent un livre en marchant, et les questionne sur leur histoire. Elle récolte des témoignages étonnants de poésie, et fait montre d’un esprit d’escalier très amusant qui la fait sauter d’un sujet à l’autre – plus que son corps, c’est alors son esprit qui est en mouvement. Ou plutôt, qui tâche de suivre les mouvements individuels constituant les flux urbains. Elle résiste, doucement mais sûrement, à l’exigence de productivité induite par un tel quartier, en révélant ses récits secrets. Voilà ce qui pousse les artistes à marcher : aller vers l’autre, aller vers l’altérité, vers l’inconnu.
Till Roeskens, Allemand installé à Marseille, a suivi le témoignage d’un homme de la région pour mettre en place un sentier ponctué d’œuvres, dont il restitue le tracé/cheminement en photos, en enregistrements audio et en un court ouvrage. L’artiste a ainsi voulu graver dans une œuvre un ensemble de savoirs topographiques qui allaient disparaître, tels que des noms de lieux, gardés uniquement dans la mémoire d’une poignée de locaux.
Martin Parr, ITALY, Venice, 2015
Impression pigmentaire contrecollée sur aluminium • 60 × 86 cm • © Magnum Photos, Paris / © Martin Parr
On notera que le MUCEM, situé à quelques minutes à pied du FRAC, ouvre le récit des déplacements à une échelle internationale dans son exposition « Voyages Voyages », dont le parcours explore des œuvres d’artistes exilés (Barthélémy Toguo), partant pour des voyages à la recherche de couleurs nouvelles (Paul Klee), ou ironisant sur un tourisme de masse abrutissant (Martin Parr)…
Mais c’est au MAC VAL que nous terminerons notre exploration de la marche : pour sa prochaine exposition intitulée « Le vent se lève » (ouverte à partir du 7 mars), le musée s’intéressera aux relations que les artistes entretiennent avec la terre et rassemblera « des œuvres qui traduisent la richesse et les paradoxes de ces liens, composés d’émerveillement, d’amour, de critique scientifique et sociétale, d’espoir et d’aveuglement, d’inspiration et de rêverie… Une histoire de l’art récente et jeune, en réaction aux états du monde par des artistes qui ne peuvent regarder ailleurs, un choix que nous sommes heureux de défendre ».
Tatiana Trouvé, Desire Lines, 2015
Peinture époxy, bois, corde, encre, huile • 350 × 950 × 760 cm • © Adagp, Paris 2020 / Photo Aurélien Mole
« Ce sont les parcours qui finissent par créer les chemins, et non l’inverse. »
Tatiana Trouvé
Angle d’attaque ? La marche, essentiellement politique cette fois-ci. Point de départ ? Les monumentales bobines des Desire Lines (2015) de Tatiana Trouvé, qui recensent « 212 grandes marches de l’histoire de la littérature, de la musique et de la poésie, des mouvements contestataires et progressistes », que chacun peut reproduire dans les allées de Central Park – auxquelles l’œuvre était initialement destinée. L’artiste suggère ici de poser nos pas dans ceux de nos ancêtres, des pas militants, esthétiques, riches de sens. Car, dit-elle, « ce sont les parcours qui finissent par créer les chemins, et non l’inverse ».
Des marches, démarches
Du 8 février 2020 au 23 août 2020
Frac PACA • 20 Boulevard de Dunkerque • 13002 Marseille
www.fracpaca.org
Le vent se lève
Du 7 mars 2020 au 17 octobre 2021
MAC VAL • Place de la Libération • 94400 Vitry-sur-Seine
www.macval.fr
À lire : "Walkscapes. La marche comme pratique esthétique"
Par Francesco Careri
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