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Charles Giraud, Musée Napoléon III, galerie des céramiques au musée du Louvre, 1866
Huile sur toile • 97 x 130 cm • DR
Les choses étaient déjà – en partie – écrites. Né à Rome en 1809 sous les meilleurs auspices, le petit Giampietro Campana allait devenir directeur du mont-de-piété du Vatican, l’institution de charité facilitant les prêts d’argent sur gage aux plus démunis. Tout comme son père et son grand père auparavant. Son destin était tout tracé : la charge étant héréditaire, elle allait lui assurer, dès 1833, sa place dans la bonne société. Mais Giampietro surpassera ses ancêtres, tant par sa réussite sociale que financière. Avant d’être emporté vers la chute par sa passion de collectionner, folle, déraisonnable.
Le Printemps, Fin du Ier siècle ap. J.-C
Cette fresque antique est désignée dans le catalogue Campana sous le nom de Primavera. Une restauration récente a révélé que la figure avait initialement le buste dénudé, une corbeille dans la main gauche et un pan de sa tunique dans la droite.
Fresque • Coll. musée du Louvre, Paris © RMN-GP / Stéphane Maréchalle / presse
L’homme a le goût de l’argent et le sens des affaires, mais aussi l’amour de l’art et de l’histoire, raisons pour lesquelles il cumule les activités bancaire, immobilière, archéologique et artistique. Il commence à fouiller à tout juste 20 ans, sur ses terres de Frascati. Puis il n’arrêtera plus jamais, les chantiers le menant à l’intérieur comme en périphérie de Rome, et jusque dans différentes régions de la Péninsule, au gré des législations et des opportunités. Il œuvre notamment à Tusculum et à Ostie pour le compte de l’administration pontificale, ainsi qu’en Italie centrale. Sa préférence va à l’antique Étrurie, qu’il fouille dès 1831 : notamment à Cerveteri, où est exhumé le Sarcophage des époux stupéfiante et monumentale urne funéraire en terre cuite figurant un couple banquetant, et à Véies, où est mise au jour une tombe peinte, dite depuis « Campana ». L’archéologue ne rate aucune occasion de s’agréger à des sociétés savantes, de financer un chantier ou de s’associer à des propriétaires fonciers. Ce filon juteux a le triple avantage de lui permettre d’assouvir sa curiosité pour l’Antiquité, de s’enrichir considérablement et d’agrandir son réseau ; il l’exploitera jusqu’à s’y brûler les ailes…
Dans les années 1830, il commence ainsi à sérieusement étoffer le noyau de la modeste collection familiale, constituée par son grand-père (antiques) et son père (monnaies), en achetant des terres cuites et des bijoux. Jusqu’à son procès en 1857, sa collection sera à son image, vivante, trépidante même, en perpétuelle évolution au gré des ventes, des rachats, des échanges et des dons. Ne cède-t-il pas ses monnaies et médailles chez Sotheby’s à Londres, en 1846, pour en acquérir d’autres ? À la même période, il se met aussi à acheter de l’art moderne, sculpture, arts décoratifs et peinture. L’influence de son épouse, Emily Rowles, écrivain et fille d’un riche entrepreneur britannique, sera sur ce point décisive, de même que l’arrivée massive sur le marché des très beaux tableaux de la collection du cardinal Fesch, oncle de Napoléon Ier. Il s’enflamme vite pour les primitifs italiens, et les plus réputés tant qu’à faire… « Il cherche des grands noms, assure Laurent Haumesser, l’un des commissaires de cette exposition-fleuve. Dans sa correspondance, il dit vouloir un Masaccio, un Michel-Ange et des Raphaël, pour leur beauté bien sûr, mais également pour leur valeur marchande. » Rien de moins ! Dont acte : il achètera l’un des trois grands panneaux de la célèbre Bataille de San Romano de Paolo Uccello, aujourd’hui au Louvre. Au total, il va amasser quelque 600 tableaux, retraçant l’histoire de la peinture italienne jusque vers 1700.
Paolo Uccello, La Bataille de San Romano La contre-attaque de Micheletto da Cotignola, vers 1438
L’un des chefs-d’œuvre de la collection de peintures du marquis, qui en fit l’acquisition en 1848.
Détrempe sur bois • 182 x 317 cm • Coll. & © musée du Louvre, Paris / RMN-GP / Jean- Gilles Berizzi
« Il a dépensé des sommes folles qui l’ont amené à mélanger les comptabilités, à taper dans la caisse du mont-de-piété. »
Françoise Gaultier
Suivre les péripéties de la collection Campana permet de se faire une idée des mentalités et des pratiques de l’époque. « Fort des revenus que lui assuraient les fouilles, Campana a commencé à investir massivement sur le marché de l’art, dès la fin des années 1830, avant que cela ne monte en puissance dans les deux décennies suivantes, explique Laurent Haumesser. En 1850, il était devenu une sorte d’acheteur prioritaire : le principal client du marché romain, et un acquéreur très actif à Florence et à Naples. Il avait un réseau considérable d’approvisionneurs, de conseillers et d’acheteurs partout dans la Péninsule. Il a dépensé des sommes folles qui l’ont amené à mélanger les comptabilités, à taper dans la caisse du mont-de-piété, avec des ennuis financiers et judiciaires à la clé. » Pour Françoise Gaultier, directrice des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Louvre, « sa collection était certainement la plus importante du XIXe siècle, par son ampleur et par son histoire, directement liée à la volonté de Giampietro Campana. Une collection énorme et complète dans tous les domaines : des vases par milliers, mais également des marbres, des sculptures, des peintures par centaines et tant d’autres choses encore ! »
Sarcophage des époux, vers 520–510 av. J.-C
Cette pièce maîtresse des antiquités étrusques qui ont fait la réputation de la collection Campana a été découverte à Cerveteri, en excellent état de conservation. Seuls manquaient la main gauche de l’homme et le vase avec lequel la femme verse du parfum sur la paume de son époux.
Cerveteri (nécropole de Banditaccia) • Coll. & © musée du Louvre, Paris / dist. RMN-GP / Philippe Fuzeau / presse
Campana a même recherché les moules des terres cuites antiques, des pièces très humbles et des fragments, ce qui est rare à l’époque, avec un goût encyclopédique pour les séries. Enfin et surtout, le marquis a un dessein politique, lui qui vit de l’intérieur les événements de l’unification italienne : enfant du Risorgimento, il adhère pleinement au concept naissant de patrimoine italien et espère pouvoir lui donner corps. Sa collection sera le moyen de servir son sentiment d’appartenance à la nation et d’illustrer chacune des époques de son histoire à travers ses productions matérielles.
Au XIXe siècle, les chefs-d’œuvre d’une collection sont ses marbres antiques. Campana possède la statue colossale de Jupiter et le buste d’Antinoüs actuellement conservés au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, ainsi qu’un fragment de l’Ara Pacis aujourd’hui au Louvre.Selon Laurent Haumesser, « il les avait mis en valeur dans le jardin de sa villa du Latran, et ce de manière à rivaliser avec les plus anciennes familles patriciennes romaines. Des photos en témoignent ! C’est un monde à la Balzac : le moment où les banquiers prennent le pas sur les grandes familles aristocratiques. » De fait, les prestigieuses collections des Borghese, Ludovisi ou Aldobrandini se font doubler par celles des Torlonia (banquiers du Vatican) et de Campana…
Le marquis veille naturellement à la présentation des œuvres, réparties entre ses différentes demeures. Grand soin est donné à la scénographie. Par souci à la fois d’étude et de publicité, Campana veille toujours à bien documenter ses chantiers de fouilles et sa collection. Les amateurs la connaissaient bien, qui ne manquaient pas de la visiter dès qu’une occasion les amenait à Rome, à l’instar du prince Charles de Prusse, du général John Ramsay, ou de sir John Gardner Wilkinson, le père de l’égyptologie britannique qui décrit le premier le Sarcophage des époux en 1849. Campana n’avait pas souhaité le publier de son vivant, contrairement à ses habitudes !
Campana a, la plupart du temps, publié sur ses fouilles : ici celles du columbarium de Pomponius Hylas (Ier siècle), découvert à Rome, en 1831.
© DR
Sentant l’étau se resserrer autour de lui, dans les années 1850, le marquis active sa politique d’étude et de documentation. Toujours dans un souci d’érudition, mais également pour anticiper la vente au meilleur prix de certaines pièces. Il fait écrire les plus éminents spécialistes dans les catalogues répertoriant les différentes « classes » de sa collection, emploie les photographes et illustrateurs les plus renommés pour donner de la visibilité, et donc de la valeur, à la dizaine de milliers d’objets en sa possession. Il espère encore que se séparer de ses chefs-d’œuvre lui permettra de se tirer du bourbier financier dans lequel il s’enfonce chaque jour un peu plus. Mais les autorités pontificales ne l’entendent pas de cette oreille et il n’y coupe pas : le 28 novembre 1857, après plusieurs alertes et contrôles fiscaux, il est arrêté et écroué à la prison San Michele.
Vue aquarellée de la salle des terres cuites au mont-de-piété de Rome, en 1851, extraite de l’un des ouvrages édités par Campana pour promouvoir sa collection.
Les caisses du mont-de-piété avaient été vidées : au lieu des 859 313 écus inscrits sur les registres comptables, le coffre n’en contenait plus que 21 713… Le premier réflexe de sa femme est de prévenir Napoléon III par télégramme. Elle connaît bien le monarque : elle l’a rencontré lors de son exil londonien. Emily Rowles aurait même participé, avec son mari, au financement de son coup d’État en 1851… C’est un coup de semonce au Vatican, et bien au-delà. La presse italienne et internationale se fait largement l’écho de son procès – pour détournement de fonds publics (évalués à 900 000 écus) avec abus de pouvoir – puis de la dispersion de sa collection, à partir de 1861. Condamné pour vol à vingt ans de réclusion le 5 juillet 1858, Campana parviendra l’année suivante à convaincre le pape Pie IX de commuer sa peine en exil perpétuel, moyennant la cession de tout son patrimoine au bénéfice du gouvernement pontifical.
Si le « rêve d’Italie » du marquis est réduit à néant, celui des autres collectionneurs n’en est qu’exacerbé, à commencer par les têtes couronnées. « Toute l’Europe rêve encore d’Italie au XIXe siècle, assure Françoise Gaultier. Avant même que la collection Campana ne soit disponible, elle faisait rêver. Certaines des grandes puissances avaient d’ailleurs commencé à avancer leurs pions pour se l’approprier. Son partage entre le South Kensington Museum [ancêtre du Victoria & Albert Museum de Londres], le tsar Alexandre II et Napoléon III est révélateur de la persistance de ce mythe de l’Italie. Ce dernier achète une partie de cette collection comme Napoléon avait jeté son dévolu sur la collection Borghese à la génération précédente. Ce sont des gestes politiques forts. »
Sandro Botticelli, Vierge à l’Enfant, vers 1467–1470
Du temps de Campana, cette douce et lumineuse Vierge à l’Enfant était attribuée à Fra Filippo Lippi. Elle n’a été donnée à l’un de ses plus illustres élèves, Sandro Botticelli, qu’en 1954. Elle fait aujourd’hui figure d’emblème du musée du Petit Palais d’Avignon, où elle a été déposée en 1976.
Huile sur bois de peuplier • 72 × 51 cm • Coll. musée du Louvre, Paris / © L’oeil et la mémoire / Fabrice Lepeltier
En 1861, la France acquiert ce qui reste de la collection après les achats des Britanniques et des Russes, soit tout de même plus de 10 000 œuvres ! À peine arrivée à Paris, elle est exposée, en 1862, durant quelques mois, dans l’éphémère musée Napoléon III du palais de l’Industrie que l’empereur a fait construire sur les Champs-Élysées, à l’emplacement des actuels Petit et Grand Palais : on ne peut rêver meilleure vitrine ! La collection Campana fait l’objet de débats passionnés – son goût pour les séries et les fragments suscite les moqueries de la presse satirique – sur fond de rivalités politiques. Une fois n’est pas coutume, Ingres et Delacroix se retrouvent pour militer en faveur de sa non-dispersion.
Finalement, les partisans de l’empereur l’emportent : l’essentiel de la collection est envoyé au Louvre, tandis que des séries rejoignent les musées de province (en 1976, la plupart des tableaux italiens sont rassemblés au musée du Petit Palais d’Avignon). Quant au marquis, il meurt en 1880 dans un modeste appartement romain, sans jamais avoir obtenu la moindre révision de son jugement. Il contestait non pas sa peine mais l’estimation de la valeur de sa collection, qui, selon lui, aurait été bradée, et réclamait une compensation financière à l’État pontifical. On ne se refait pas.
Crue de chefs-d’œuvre au Louvre !
Pas moins de 500 œuvres des quelque 12 000 qu’a comptées la collection Campana sont rassemblées au Louvre. Sculptures, peintures, fragments, objets d’art, bijoux, aujourd’hui éparpillés à travers la planète et hier exposés dans les différentes demeures du sulfureux marquis. L’occasion unique de se faire une idée de ce qui fut la plus grande collection privée du XIXe siècle, inédite au vu de la quantité, de la qualité ainsi que de la diversité de ses pièces. Entre autres chefs-d’œuvre à contempler : le cratère d’Euphronios, le Sarcophage des époux, la Bataille de San Romano de Paolo Uccello et le buste d’Antinoüs. Ce dernier est prêté par le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, où l’exposition sera présentée durant l’été 2019.
Un rêve d'Italie, la collection du marquis Campana
Du 7 novembre 2018 au 11 février 2019
Musée du Louvre • Rue de Rivoli • 75001 Paris
www.louvre.fr
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Inaugurée en 1864, la présentation au Louvre de la collection Campana est un événement. Elle sera remaniée et déplacée cinq ans plus tard.