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Vernissage du premier Salon International Dada dans la librairie du Dr. Burchard à Berlin. Debout, de gauche à droite : Raoul Hausmann, Otto Burchard, Johannes Baader, Wieland et Margarete Herzfelde, George Grosz, John Heartfield – Assis : Hannah Höch et Otto Schmalhausen, 1920
© BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK
Dans l’art comme dans la vie, les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Quatre ans seulement : c’est le temps qu’il aura fallu au dadaïsme pour s’affirmer comme l’un des mouvements les plus emblématiques du début du XXe siècle. Fulgurant, provocateur, contradictoire et bien sûr politique, Dada (fondé en 1916 à Zürich par Hugo Ball, Tristan Tzara, Emmy Hennings et Marcel Janco) agit sur les avant-gardes européennes meurtries par la Grande Guerre comme du poil à gratter !
Raoul Hausmann et Hannah Höch, pendant l’exposition Dada, 1920
© Apic / Getty Images
En 1920, en Allemagne, après quatre années d’expérimentations artistiques, de prises de position politique – et aussi de folles soirées –, Dada allait enfin connaître son avènement… Mais aussi, son déclin. C’est à l’occasion d’une fête que l’idée de la première – et dernière – foire internationale Dada est née. Les représentants de la mouvance berlinoise y rencontrent le marchand d’art Otto Burchard, un spécialiste de la céramique chinoise « analogue à une baleine à peu près fiable », selon les mots de l’historien de l’art Leopold Reidemeister. Celui-ci propose au groupe de lui prêter l’espace de sa galerie, ainsi que 1 000 mark. Enthousiaste, le trio George Grosz, Raoul Hausmann et John Heartfield pilote l’événement et rassemble 175 « productions dadaïstes » de pionniers du mouvement (Johannes Baader, Hannah Höch, Hans Arp, Max Ernst…). Le 30 juin 1920, la Erste Internationale Dada-Messe ouvre ses portes.
Si l’on a perdu la trace de beaucoup d’œuvres exposées (sans doute ont-elles été détruites après l’exposition), de précieuses photographies, prises le soir de l’inauguration par un photographe professionnel engagé spécialement pour l’occasion, témoignent de la portée politique de l’événement. Placardées aux murs de la galerie, des affiches, semblables à des pancartes, annoncent : « Dada est politique », « À bas l’art – À bas la spiritualité bourgeoise » ou encore « Dada est le contraire de tout ce qui est étranger à la vie. »
Couverture du catalogue de l’exposition Dada, 1920
Galleria Pictogramma, Rome • © Bridgeman Images
Les dadaïstes s’en prennent à l’expressionnisme, accusé de n’être qu’une escroquerie, mais aussi aux grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art occidental.
Profondément marqués par la Première Guerre mondiale, les « agitateurs-dada », comme ils se dénommaient eux-mêmes, s’en prennent allègrement à l’Allemagne et à son armée, à l’image de l’imposante toile d’Otto Dix (aujourd’hui détruite) au titre grinçant : Apte à gagner sa vie à 45%, représentant des mutilés de guerre qui arborent fièrement leur médaille. Suspendu au plafond, un mannequin d’officier, l’Archange prussien de John Heartfield et Rudolf Schlichter dont la tête est remplacée par celle d’un cochon, se balance au dessus des visiteurs !
À cette révolte politique s’ajoute le rejet de la bourgeoisie et de ses codes esthétiques. Les dadaïstes s’en prennent à l’expressionnisme, accusé de n’être qu’une escroquerie, mais aussi aux grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art occidental. Dans le catalogue de l’exposition, Raoul Haussman s’en donne à cœur joie : il barre des reproductions d’œuvres de Sandro Botticelli et de Pierre Paul Rubens, taxées de « vieux chefs-d’œuvre » tandis que Grosz harangue : « Assez de vieux fumier ! » ou encore « Le Moyen Âge empeste jusque dans le XXe siècle ! ». Le Douanier Rousseau (figure modèle des expressionnistes), et même Pablo Picasso, en prennent aussi pour leur grade. Leurs œuvres se trouvent couvertes de collages, qualifiés ironiquement « d’améliorations ».
Raoul Hausmann, Ein Bürgerliches Pracisionsgehirn ruft eine Weltbewegung Hervor (Un cerveau bourgeois de précision provoque un mouvement mondial), 1920
Collage sur papier Japon • 36,2 × 28cm • Coll. particulière • © Christie’s Images / Bridgeman Images
À Berlin, comme partout en Europe, le mouvement se dissout mais sa joyeuse irrévérence continue de nourrir les avant-gardes, à commencer par le surréalisme.
L’accrochage des œuvres dans la galerie abolit quant à lui toute forme de hiérarchie entre peintures, collages et objets imprimés. Les épais cadres dorés et prétentieux côtoient d’autres plus sobres, petits et grands formats recouvrent les cimaises du sol au plafond. Clou du spectacle, Le Grand Plasto-Dio-Dada-Drama de Johannes Baader, une architecture – ou plutôt un amoncellement chaotique de bric à brac – sur cinq étages, conçu comme un monument pour l’humanité rassemble des objets de toutes sortes (du baril de poudre à l’extrait d’un journal). À ses côtés trône un mannequin proclamant sur une affiche prophétique : « Dada vaincra ».
L’événement, s’il fut largement ignoré par les spécialistes, trouve un certain écho dans la presse qui s’amuse de ces joyeux provocateurs, qualifiant Dada de « crise de fou rire ». Dans le courrier des lecteurs, les visiteurs s’offusquent, voyant dans cette « Messe » une violente offense à « l’âme allemande ». L’année suivante, les organisateurs sont quant à eux poursuivis par le Reich pour atteinte à l’armée et George Grosz est condamné à une amende. L’exposition, qui devait se tenir également à New York, ne connaît finalement pas de deuxième acte. Bientôt, à Berlin, comme partout en Europe, le mouvement se dissout mais sa joyeuse irrévérence continue de nourrir les avant-gardes, à commencer par le surréalisme. Dada a bel et bien vaincu… vive Dada !
À lire :
L'art de l'exposition. Une documentation sur trente expositions exemplaires du XXe siècle
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