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Helge Reumann, Black Medicine, 2016
Crayon sur papier • 38 × 55,5 cm • © Helge Reumann
Au milieu des baraquements militaires et des bandes armées, Helge Reumann a construit son œuvre dans l’imaginaire de la guerre. Des armes de toutes sortes, en résine, peintes ou dessinées, sophistiquées ou converties à partir d’objets du quotidien. L’obsession de la violence angoisse, mais s’estompe pourtant dans les couleurs pop et le bouillonnement des encres hachurées. Le spectateur happé par la maîtrise formelle assiste à la construction d’un monde où l’ironie nuance la froideur, où la distance invite au rire au milieu des questionnements. « Avec les couleurs primaires, je m’interdis surtout les tons réalistes et cassés. Je veux à tout prix éviter le misérabilisme en contrebalançant le sérieux par l’artificialité colorée. Je conçois d’abord mon travail dans une dimension humoristique, c’est « mon Disneyland », précise Reumann, un parc d’attractions et de variations techniques où je convoque mes souvenirs d’enfance. »
Helge Reumann, Black Medicine, 2010
Acrylique sur bois • 125 × 125 cm • © Helge Reumann
Reumann détourne ses influences en thérapie.
À 52 ans, l’artiste s’est fait connaître pour ses audaces graphiques aussi bien en bande dessinée qu’en arts plastiques. Il publiait notamment en 2007 avec Xavier Robel Elvis Road, un cadavre exquis sous la forme d’un leporello (livre-accordéon). Depuis, malgré des publications régulières surtout dans des revues et des projets collectifs, le Black Medecine Book, paru l’an dernier, détonne par son ambition. Ce livre-somme entièrement muet rassemble des œuvres réalisées depuis 2010, en ouvrant l’éventail à différentes techniques : encre de Chine, peinture acrylique, crayons de papier, moulages en résine.
Inspiré par les barres HLM de la banlieue de Zurich où il a passé les premières années de sa vie, les films de science-fiction, les primitifs flamands ou encore la mythologie antique, Reumann détourne ses influences en thérapie. Si le titre fait référence à un manuel de self-défense publié dans les années 1980 par un auteur nippo-américain qui explique comment tuer quelqu’un à mains nues (il a d’ailleurs directement repris en dessin certaines photos du livre), Black Medecine Book sert aussi de point de départ à un programme analytique d’esthétique médicale, destiné aussi bien à l’auteur qu’au spectateur.
Helge Reumann, Black Medicine, 2014
Encre sur papier • 42 x 59,4 cm • © Helge Reumann
Dans l’exposition, les œuvres originales transposent la lecture intime du livre en reprenant le rythme narratif et la mélodie structurée par les résonances graphiques. « Je me documente beaucoup. Sur Internet, j’ai trouvé de nombreuses architectures, ainsi que des illustrations guerrières ultra-réalistes qui accompagnaient les figurines et les maquettes des jouets des années 1970. Une manière insidieuse d’apprendre aux enfants à aimer la guerre », explique l’artiste. Rassemblée sur un mur, la signalétique qui sert à introduire les chapitres du livre fonctionne comme un alphabet. On reconnaît la représentation modélisée de la psyché de Lacan, avec les anneaux de l’imaginaire, du réel et du symbolique, dans un motif qui saigne d’une encre noire, et dégouline sa mélancolie sur les autres œuvres.
« Je veux rester le plus neutre possible. »
Helge Reumann
Il y a aussi ce logo transformé et emprunté à une société danoise de conteneurs, dont l’étoile amputée de deux branches redessine un pieu, associé aux lettres « Had », un mot danois qui signifie « haine ». Faut-il prendre ces symboles au sérieux ? « Toutes les interprétations sont justes, je veux rester le plus neutre possible sans associer de texte aux images ni à l’actualité. J’extrais une idée ou un schéma qui se répètent dans l’histoire, de l’Antiquité à aujourd’hui », poursuit Reumann. Libre au spectateur d’écrire sa narration, guidé dans cet imaginaire en expansion centré sur les montagnes suisses truffées de réduits creusés dans la roche pour abriter la population.
Helge Reumann, Black Medicine, 2015
Résine rose • 210 × 210 × 60 cm • © Helge Reumann
Ce décor reproduit dans une maquette saumonée forme le noyau central autour duquel gravitent les œuvres. Sur un sommet, trois pylônes en voie de dissolution évoquent le Golgotha et la crucifixion du Christ, mais aussi le projet américain SETI pour la recherche de vie extraterrestre. « Plutôt qu’une dimension postapocalyptique, explique l’artiste, je montre un arrière-monde, un miroir parallèle où passé, présent et avenir se télescopent. » Dans l’instant figé avant la mort et le temps suspendu de l’explosion, les attributs sont échangés, les fusils remplacés par de simples bouts de bois, ressource primitive et promesse d’incendie, bois d’œuvre et de construction. Quant aux golems, robots en argile du passé, ils cèdent la place aux cyborgs et au transhumanisme ; aux hordes sans visages et aux tribus de clones formatés, silhouettes fanatiques aussi figées que les séries d’objets standardisés reproduits en résine. Alors qu’au loin des comètes et un volcan en éruption rappellent que la Terre reste hors de contrôle, l’humanité joue à la guerre, condamnée à œuvrer jusqu’à la nuit des temps à sa propre destruction.
Black Medicine - Helge Reumann
Du 7 avril 2018 au 19 mai 2018
Musée des Tapisseries • 28, place Des Martyrs de la Résistance • 13100 Aix-en-Provence
www.aixenprovence.fr
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