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2013, Jeff Koons par Martin Schoeller
© Martin Schoeller/AUGUST
La star américaine invitée à hanter les collections du Mucem ? L’idée peut sembler incongrue. De prime abord, quel rapport entre ses sculptures rutilantes et les humbles objets du quotidien préservés par l’institution marseillaise ? Il faut sans doute chercher la réponse du côté du pop, du populaire : l’auteur du fameux Rabbit, le lapin le plus connu de l’histoire de l’art, a construit tout son programme artistique autour de ces notions, exploitant dans ses sculptures et peintures la beauté bizarre de banals bibelots kitsch ou de jouets d’enfants bon marché. « J’ai fait ce que les Beatles auraient fait s’ils avaient fait de la sculpture, argue-t-il. Jamais personne n’a accusé les Beatles de faire de la mauvaise musique, même s’ils étaient grand public. C’est ce que je veux faire. »
Jeff Koons, Self-Portrait, 1991
Marbre • 93,3 × 52,1 × 36,8 cm • © Jeff Koons
Voilà donc notre abonné au scandale érigé en défenseur du patrimoine des plus humbles ? Aurait-il finalement grandi ? Se serait-il assagi, celui qui n’a jamais craint d’éberluer certains critiques avec ses ébouriffantes provocations ? Celui qui balançait à la face du monde le postérieur de sa muse des années 1990, la Cicciolina ? Premier people de l’art, Jeff Koons ne s’est jamais fait chantre de la discrétion : ce sont Dalí et ses délires égotistes qui l’inspirent avant tout. Du peintre catalan, celui qui a érigé de simples aspirateurs au rang de nobles sculptures a retenu l’habileté à devenir silhouette médiatique autant que plasticien ; la façon superbe, aussi, d’utiliser sa vie privée dans son œuvre. Surtout, il en a tiré une leçon essentielle : savoir faire de l’ironie un art suprême, qui permette de devenir, à défaut d’éternel, insaisissable. Transformation de sa propre figure en ready-made merveilleusement marketé…
Vous reprendrez bien un doigt de provocation ? Ou l’artiste comme self-made mythe. Le bad boy avait abondé sa propre légende en s’invitant à la cour de Versailles. Prince de l’argent au pays du Roi-Soleil, la rencontre au sommet jouait du clash comme de l’infiltration. Le processus est repris au Mucem, grâce au prêt d’une vingtaine de ses œuvres par la Collection Pinault. Le Balloon Dog et le Lobster se lancent ainsi dans une nouvelle conversation avec le folklore de nos campagnes, d’appeaux en épis de faîtage. Tous ces chefs-d’œuvre d’apparence modeste, mais d’une folle inventivité, que recèlent les réserves du Mucem : des trésors d’artisanat hérités du musée des Arts et Traditions populaires de Paris. Tantôt formel, tantôt poétique, le dialogue semblerait presque évident. Son Michael Jackson and Bubbles ne doit-il pas beaucoup à l’art de la porcelaine dans sa version la plus kitsch ? Quel motif plus populaire que sa Pink Panther câlinée par une blonde sexy ?
Jeff Koons avec sa femme, Justine, et leurs six enfants
© Martin Schoeller/AUGUST
Sa saga n’a-t-elle d’ailleurs pas commencé dans un magasin de décoration ? C’est là, dans la boutique de papa, que le petit Jeffrey expose ses premières toiles : des copies de grands maîtres. Dès l’enfance, il sait à qui emprunter le meilleur. Héritier du pop art, mauvais élève de dada et du surréalisme, conceptuel à force de faire travailler les assistants par dizaines, Koons forme sa stratégie esthétique à Wall Street autant qu’aux beaux-arts de Chicago.
« J’ai une certaine croyance en l’exploitation de moi-même au maximum, et je veux le maximum de l’humanité. »
Jeff Koons
Trente ans après, le voilà devenu le premier courtier en matières premières qui fasse partir en trémolos les commissaires-priseurs de Christie’s et Sotheby’s. Il est même devenu, en 2019, l’artiste vivant le plus cher au monde. Dans les années 1990, il brandissait son phallus comme un sceptre sur fond de paradis. Dans les années 2000, il nous tend un cœur rouge et enrubanné. Mais l’énergie reste la même. Et le désir aussi : une « volonté politique de communiquer avec les gens ». Le gaillard est obstiné : il n’hésite pas à déranger cinquante scientifiques – dont un Prix Nobel – pour parvenir à faire tenir en équilibre un ballon de basket dans l’eau (il a raison, ces pièces lui donnant un accès direct à la notoriété dès 1985) ; il peaufine pendant des années les peintures et les moules de ses fameuses sculptures imitant des jouets gonflables pour la série « Celebration ».
Jeff Koons dans sa chambre.
Sur le mur, de gauche à droite : Jupiter et Antiope, de Nicolas Poussin, Quatre pommes, d’Édouard Manet, Deux personnages (Marie-Thérèse et sa soeur lisant), Tête de femme (Dora Maar) de Pablo Picasso, et Les Idées claires, de René Magritte.
© Stefan Ruiz
L’illusion doit être absolue, et il ne renonce pas avant d’y parvenir. Opiniâtre jusqu’à la dépression, frôlant la faillite dans les années 1990 à force de perfectionnisme, Koons est un soldat du kitsch, un kamikaze du fun, un guérillero prêt à passer au napalm les notions de bon et de mauvais goût. L’essentiel : l’efficacité. Que ce soit en bois sculpté, en porcelaine de Sèvres ou en verre de Murano. Vulgaire, facile, putassier, macho ? Peu importent les injures, Koons est prêt à tous les sacrifices pour épater le chaland. « Le public est mon ready-made », lance-t-il parfois. « Je ne veux pas avoir l’air abusivement compétitif, confiait-il en 1992, mais j’ai une certaine croyance en l’exploitation de moi-même au maximum, et je veux le maximum de l’humanité. »
En d’autres termes, dans le Taschen publié en 1992, le critique Jean-Christophe Ammann écrit de Koons qu’il a « le sens de la fin du monde […]. Comme tous les artistes, c’est un moraliste. Depuis les régions glacées de l’artificiel, il allume la flamme de la vie ». Et cela lui réussit à merveille : à 66 ans, l’homme poursuit une carrière toujours fulgurante, malgré de nombreux cahots sur son chemin. Koonsien est même devenu à New York un adjectif assez courant. Il faut dire que cet enfant terrible de l’Amérique exploite avec gloutonnerie tout son patrimoine. Buster Keaton, Hulk, Popeye : toutes les pop-stars du continent sont passées dans son atelier. Et Koons le diabolique en a fait des bibelots géants qui cristallisent les paradoxes d’un temps. Feu d’artifice, testostérone et divertissement : telle pourrait être une de ses mille recettes.
Jeff Koons – Œuvres de la Collection Pinault
Du 5 mai 2021 au 18 octobre 2021
Mucem - Musée des Civilisations et de la Méditerranée • 1 Esplanade J4 • 13002 Marseille
www.mucem.org
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