Article réservé aux abonnés

Château de Chambord

Jérôme Zonder, un génie du fusain à Chambord

Par

Publié le , mis à jour le
Jérôme Zonder a le fusain dans la peau et un cerveau brillant. De ses petits formats photoréalistes à de grandes visions brouillées constellées d’empreintes de doigts, son œuvre est un gigantesque portrait de l’Homme, de son histoire, de sa mémoire. Sa nouvelle exposition, « Devenir traces », investit le château de Chambord.
Jérôme Zonder, Sans titre
voir toutes les images

Jérôme Zonder, Sans titre, 2018

i

Oeuvre réalisée au cours de la résidence d’artiste à Chambord en mai 2018

Poudre de graphite, poudre de fusain sur toile • 430 x 400 cm • © Marc Domage

De sa tignasse noire agitée de frisottis électriques, les idées ambitieuses ne cessent de jaillir, poussées par un besoin viscéral d’occuper l’espace et de croquer l’humanité toute entière. Depuis une dizaine d’années, l’univers dense et bouillonnant de Jérôme Zonder ne cesse d’interpeller les amoureux du dessin tels que les collectionneurs Daniel et Florence Guerlain, Antoine de Galbert (fondateur de la Maison rouge) ou Christine Phal, créatrice du salon Drawing Now.

À 44 ans, le voilà invité en résidence à Chambord pour exposer pas moins de 140 dessins au fusain, réalisés pour beaucoup dans l’enceinte même de ce joyau de la Renaissance, fleuron des châteaux de la Loire ! Dans cet écrin royal, Zonder a disséminé ses œuvres tout autour de la colonne vertébrale du bâtiment (le célèbre escalier à double révolution attribué à Léonard de Vinci – deux escaliers entrelacés donnant l’illusion d’un seul, permettant à deux personnes de monter simultanément sans jamais se croiser) et dans deux salles adjacentes.

Jérôme Zonder, Les Fruits de McCarthy #1
voir toutes les images

Jérôme Zonder, Les Fruits de McCarthy #1, 2013

i

Fusain et mine de plomb sur papier • 24 × 32 cm • Coll. Dominique et Michel B

« J’ai exploré la question de la trace et de notre rapport à l’Histoire. En parcourant le château, je me suis aperçu que le temps y avait laissé de nombreuses marques depuis sa construction. Ces cicatrices sont aussi importantes que son architecture » explique Zonder. Parmi les nombreux graffitis gravés sur ses murs depuis l’époque de François Ier, l’artiste en a agrandi quelques-uns au fusain, dont une spirale pouvant évoquer un œil, une empreinte digitale, les anneaux de croissance d’un arbre ou le grand vortex de l’Histoire. Plus loin, des mains géantes, sillonnées de rides et de lignes surgissent des parois. La texture de la peau répond à celle des murs de pierre couverts de morsures, de zébrures et d’effritements…

Une empreinte de main laissée par les premiers hommes sur la paroi d’une grotte, des couvertures de magazines, le deuxième avion du 11 septembre fonçant sur l’une des tours jumelles : émergeant d’un sombre papier peint forestier, une centaine de dessins de petit format forment un grand récit de l’humanité. Au fusain et à la mine de plomb, ces reproductions réalistes d’images glanées par l’artiste (photographies trouvées sur internet, captures d’écran, coupures de presse) lui servent de stock d’inspiration pour de plus grands formats.

Jérôme Zonder, Les Fruits de L’histoire #12
voir toutes les images

Jérôme Zonder, Les Fruits de L’histoire #12, 2018

i

Mine de plomb et fusain sur papier • 24 × 32 cm • Courtesy de Jérôme Zonder et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

« J’aime le temps long du dessin qui me permet d’entrer dans l’image. »

Jérôme Zonder

De ces vignettes photoréalistes, Zonder glisse alors vers des images plus vastes, plus vivantes, plus accidentées, jusqu’au flou charbonneux de ses dessins à l’empreinte de doigt, traces de sa propre chair… Au cœur d’une salle obscure, de grands portraits, divinement éclairés, émergent de la pierre froide. Ces adolescents pensifs semblent habités par un flot d’images qui passent comme des ombres sur leurs visages… où les traces de doigts au fusain se mêlent à des morceaux de tissu collé. « J’aime le temps long du dessin qui me permet d’entrer dans l’image, de réfléchir à sa fabrication et à son sens tout en la créant. Ces portraits se sont construits lentement, par strates. Les lignes de l’Histoire forment comme des cicatrices sur la peau ». À côté d’eux, une grande sculpture de papier noir – la tornade de l’épopée humaine ? – projette sur le mur l’ombre d’une masse hérissée de visages et de mains…

Chez Zonder, le brassage des sources est vertigineux. Séries américaines, dessins animés japonais et selfies se mêlent à la grande peinture, du Massacre des Innocents de Poussin aux damnés de Jérôme Bosch. Deux des œuvres exposées (des forêts de mains tendues, dont une de format monumental – serait-ce une foule acclamant un dictateur, des déportés derrière des barbelés ou le cri de l’humanité toute entière, prise dans une même lutte pour la survie ?) s’inspirent de captures d’écran de la série télévisée The Walking Dead, terrible récit d’une apocalypse de zombies. Ex-humains devenus des monstres hagards et affamés, ces morts-vivants sont nos vanités contemporaines, de sinistres rappels de notre finitude…

Vue de l’exposition de Jérôme Zonder « Devenir traces » au Domaine national de Chambord
voir toutes les images

Vue de l’exposition de Jérôme Zonder « Devenir traces » au Domaine national de Chambord

i

© Marc Domage

Mais Zonder se surpasse avec les Blessés, série bouleversante de vingt-quatre portraits commencée en septembre 2017 en réponse aux attentats de Nice. « Il n’y avait pas d’images des victimes sur les lieux du drame. J’ai donc été chercher des photographies d’autres attentats, notamment en Algérie et à Boston, pour les représenter. C’était très prenant émotionnellement ». Des hommes, femmes et enfants blessés, altérés par l’Histoire, dont les visages se désagrègent jusqu’à une terrible abstraction. Des images cryptées, émiettées, dont on voudrait relier les pixels pour reconstruire la personne disparue. Imprégnés de fusain, les doigts déposent des traces de brûlé sur le papier. En quête désespérée de sens, on croit y voir des signes, des hiéroglyphes…

Chez Zonder, la violence fait partie de l’histoire humaine dont il veut brosser le portrait. Mais au fil des dessins, les drames alternent avec des signes positifs : un athlète noir levant le poing en hommage à Tommie Smith, Mitterrand et Helmut Kohl main dans la main… À quelques pas d’un Charlie Chaplin asservi par un robot dans les Temps Modernes, un bras bionique greffé à une soldate américaine vient prouver un autre usage possible de la machine, la capacité des hommes à surmonter l’adversité, à réparer, à construire, à créer. Capacité que l’art de Zonder incarne à merveille !

Arrow

Jérôme Zonder. Devenir traces

Du 10 juin 2018 au 30 septembre 2018

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi