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Nicolas Poussin, La Peste d’Asdod, 1630
Huile sur toile • 148 x 198 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris • © RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau
Nicolas Poussin, La Peste d’Asdod [détail], 1630
Une « mort noire » haute en couleur
Une mère à la chevelure éparse, la peau blême – voire verdâtre –, agonise près de son enfant défunt. Un nouveau-né s’apprête à téter son sein découvert et infecté, mais il en est empêché par un homme se bouchant le nez pour se prémunir de l’odeur pestilentielle… Sous le pinceau de Nicolas Poussin, l’expression « mort noire » souvent utilisée pour désigner l’épidémie, prend tout son sens à la vue de cette épouvantable scène du premier plan. Pourtant, la vivacité de la palette du peintre est ici déroutante : robe rouge carmin, chiton ocre jaune et drapé bleu distraient le regard des chairs contaminées. Une manière de sublimer l’horreur.
Huile sur toile • 148 x 198 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris
Nicolas Poussin, La Peste d’Asdod [détails], 1630
Quand les souris dansent…
Seul sur le rebord du temple ou errant à plusieurs au pied des marches, des souris battent le pavé aux deux extrémités de l’œuvre, encerclant les personnages condamnés à une mort certaine. Car ce sont bien des rongeurs (le plus souvent, des rats), et plus précisément les piqûres de leurs puces, qui transmettent la peste à l’Homme. L’artiste évoque ainsi cette présence nocive en les disséminant dans l’espace du tableau, tout en peignant des personnages fortement distraits. Sont-ils seulement conscients du danger qu’ils représentent ? Rien n’est moins sûr.
Huile sur toile • 148 x 198 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris
Nicolas Poussin, La Peste d’Asdod [détail], 1630
La catastrophe finale
L’Arche d’alliance, surmontée d’anges dorés, trône superbement à l’entrée du temple divin. La statue du dieu Dagon, quant à elle, vient de s’affaisser sur son socle, la tête décapitée et la main gauche tranchée, anéantie par le courroux de Dieu. Derrière, le rideau vient de tomber. Comme au théâtre, des applaudissements s’imposent : c’est en effet un dénouement digne d’une tragédie grecque, à la manière de Corneille ou de Racine, qui se joue sur la toile ! Comme une remise en perspective littéraire de la terrible actualité qui frappe alors Milan.
Huile sur toile • 148 x 198 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris
Nicolas Poussin, La Peste d’Asdod [détail], 1630
Foule sentimentale
Ils implorent, se pétrifient, s’insurgent, témoignent : la foule peinte au milieu de l’œuvre résume à elle seule le génie de Nicolas Poussin, virtuose des drapés et des coloris, expert dans les compositions et surtout, maître absolu des expressions humaines. À chaque figure, s’associe une gestuelle, un élan, des habits, un sentiment. Cette habileté lui vaut le surnom de « peintre des gens d’esprit », car Poussin s’adresse à un public averti, une élite intellectuelle qui lui reconnaît, de son vivant, une éloquence certaine.
Huile sur toile • 148 x 198 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris
Nicolas Poussin, La Peste d’Asdod [détails], 1630
Résonnance architecturale
Du temple des Philistins, il ne reste que des ruines. À celles-ci, sont adossés un homme, puis une femme agonisant sur un fût de colonne. Tels des naufragés attendant leur dernier souffle… Bien plus qu’un décor de peinture classique, l’architecture grecque détruite se veut ici un écho à la détresse humaine, se donnant en spectacle pour nourrir le tragique de la scène. La capitale italienne et ses ruines romaines ont sans doute joué un rôle inspirant pour Nicolas Poussin.
Huile sur toile • 148 x 198 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris
Nicolas Poussin, La Peste d’Asdod [détail], 1630
Pas de quartier
Il était jeune, grand et musclé. Mais la maladie l’a emporté. Sa dépouille est désormais transportée par deux hommes puissants vers un mausolée orné de fleurs fraîches. La peste atteint tous les âges, toutes les conditions physiques et classes sociales… L’artiste met un point d’honneur à couvrir l’intégralité de son morbide sujet, peignant ainsi les différentes étapes de l’épidémie, depuis l’infection par les rongeurs à la mise au tombeau, en passant par l’agonie à même le sol. Glaçant.
Huile sur toile • 148 x 198 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris
Nicolas Poussin, La Peste d’Asdod [détail], 1630
Une composition implacable
Au fond du tableau, du haut de leur palais, des bourgeois s’apitoient sur le sort désespéré des malades qui agonisent sur les trottoirs. Une percée mène vers un obélisque et un paysage de montagne, baigné d’une lumière crépusculaire. Tant de profondeur, tant de moribonds… Cette construction savante faite de différents plans est due à un long travail préparatoire : Poussin avait pour habitude de fabriquer des maquettes et des figurines pour décider du placement de ses personnages. L’observateur peut ainsi entrer en « délectation », c’est-à-dire contempler les moindres détails et subtilités voulus par l’artiste. L’immersion est totale.
Huile sur toile • 148 x 198 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris
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Dans le Premier livre de Samuel, la peste est une malédiction envoyée par Dieu pour punir les Philistins d’avoir dérobé l’Arche d’alliance – contenant les Tables de la Loi de Moïse – qui appartenait aux Israélites. La statue de leur dieu nommé Dagon, gardant le temple d’Asdod dans lequel est fièrement entreposé le trésor, se brise alors sous la colère divine… Nicolas Poussin s’inspire ici d’un épisode biblique pour témoigner d’un événement contemporain : l’épidémie de peste bubonique qui décima l’Italie entre 1629 et 1631, également appelée la « grande peste de Milan ». Classicisme oblige, il nous plonge au cœur de la Grèce antique à grand renfort de chitons colorés et de fragments de colonnes doriques : « Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses », considère-t-il…