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RIVESALTES

Josep Bartolí, l’incroyable destin d’un artiste en exil

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Publié le , mis à jour le
Bâti sur les ruines de l’un des plus grands camps de concentration de Républicains espagnols, le mémorial du camp de Rivesaltes, près de Perpignan, rend hommage à Josep Bartolí. Ce dessinateur, qui a fui l’Espagne franquiste, a connu l’enfer des camps avant de fuir outre-Atlantique – où il fut l’amant de Frida Kahlo – et de s’adonner à la peinture. L’exposition, qui s’inscrit dans la continuité du film d’animation d’Aurel, Josep, primé aux Césars, dresse le portrait de son auteur à jamais marqué par l’exil.
Josep Bartolí, Spain is different
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Josep Bartolí, Spain is different

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Peinture sur toile • 39x52 cm • Coll.Joëlle Lemmens • © photo : Jordi Canyameres

14 février 1939. Josep Bartolí est à l’affût. La traversée du Col de Lamanère, aux côtés des troupes républicaines, est périlleuse. Combien sont-ils ce jour-là à avoir pris, comme lui, la route de l’exil dans le froid ? Ça, Josep ne le sait pas. Il a fui son pays avec pour seul bagage une unique certitude. Sa chère Maria, enceinte de leur enfant, est partie quelques jours plus tôt d’Espagne en train. De l’autre côté de ces montagnes hostiles, elle l’attend.

Militant républicain, caricaturiste et fondateur d’un syndicat de dessinateurs de presse, Josep Bartolí (né à Barcelone en 1911) fait partie du demi-million de réfugiés espagnols qui ont fui, en quelques jours seulement, le régime autoritaire de Franco. En France, on s’inquiète de voir arriver ce que la presse nomme sans ménagement les « hordes rouges ». À la hâte, dans le Sud, on « bâtit » des camps. Ou, plutôt, à l’aide de barbelés, on élève des enclos dans lesquels quelque 350 000 Républicains seront internés, hommes, femmes et enfants. Par un décret de 1938, qui autorise l’internement administratif de personnes représentant un « danger potentiel » pour la France, ils sont considérés comme « étrangers indésirables ».

Josep Bartolí, Fuerzas Vivas
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Josep Bartolí, Fuerzas Vivas

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Dessin • 38,2 × 19,8 cm • ©Archives municipales de Barcelone

Sous son crayon, les exilés ne sont plus que des silhouettes faméliques à la mine émaciée, qui ploient sous d’épaisses couvertures.

Après avoir transité par les camps de Lamanère, de Saint-Cyprien et d’Agde, Josep est transféré à Rivesaltes, à côté de Perpignan. Partout, il a cherché Maria. En vain. Dans ces baraques de fortune seront aussi regroupées des familles juives, pour beaucoup étrangères, et des tziganes, avant leur déportation à Auschwitz. Les conditions de vie sont difficiles, l’hygiène désastreuse. Aux poux et à la malnutrition s’ajoutent les maladies comme la gale et la diphtérie, qui font des ravages. Josep, épuisé, contracte quant à lui le typhus. Maria, il le sait désormais, n’est jamais arrivée en France… Son train a été bombardé par l’armée allemande avant d’atteindre la frontière. Josep est hospitalisé, il guérit et retrouve bientôt l’enfer des camps de concentration français, cette fois à Bram.

Dans un carnet, qu’il tient hors de la vue des gardiens, il dessine. Sur le papier, en quelques traits nerveux, il fige la violence de cette vie sordide où l’attente et l’incertitude finissent par ronger les nerfs de ses compagnons d’infortune. Sous son crayon, les exilés ne sont plus que des silhouettes faméliques à la mine émaciée, qui ploient sous d’épaisses couvertures. Bartolí représente la fureur des gardes, des scènes d’adieux déchirants à travers les fils barbelés… Les mêmes barbelés qui retiennent les cadavres meurtris de ceux qui ont tenté coûte que coûte de fuir. Une « œuvre de résistance », selon ses mots, que Josep publiera en 1944 dans un livre intitulé Campos de concentración 1939–194… Un ouvrage puissant qui marque l’émergence d’un genre alors inédit : le reportage graphique.

Josep Bartolí, Gonzalez Salgar
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Josep Bartolí, Gonzalez Salgar, 1939

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Dessin • 39,5 × 31,8 cm • © Archives municipales de Barcelone

De retour au Mexique, Frida Kahlo lui envoie des lettres enflammées, gorgées de désir et de sensualité.

Après plusieurs tentatives, Josep parvient finalement à fuir au Mexique, où il écrit un nouveau chapitre de sa vie . Comme de nombreux compatriotes, c’est ici qu’il a trouvé refuge et qu’il tente de se reconstruire. Le dessinateur se rapproche alors d’artistes engagés dans la révolution mexicaine. Parmi eux, il rencontre une certaine Frida Kahlo. Installé à New York en 1945, Josep la retrouve en convalescence après une lourde opération. Naît alors entre les deux artistes un amour fou, une passion qui perdurera jusqu’en 1952, soit deux ans avant la mort de Frida. De retour au Mexique, cette dernière lui envoie des lettres enflammées, gorgées de désir et de sensualité.

Resté aux États-Unis, Josep, bien qu’encore marqué par les atrocités, entame une nouvelle révolution. Celle-ci n’est ni politique ni sociale : il se lance, corps et âme, dans l’aventure de la couleur. Et sans doute Frida y est-elle pour quelque chose… Josep collabore pour des revues telles que Reporter ou The Saturday Evening Post. Malgré la rivalité avec les illustrateurs américains tels que l’immense Saul Steinberg (qui a signé quelques Unes mythiques du New Yorker), il impose son style et effectue de nombreux voyages, sur le continent américain comme en Europe. En parallèle, Bartolí s’adonne de plus en plus à la peinture, influencé par ses nouveaux copains avec qui il refait le monde attablé au Cedral Bar. Leurs noms ? Jackson Pollock, Willem de Kooning, Mark Rothko, Philip Guston…

Josep Bartolí, “Bum bum” et “Triomfador”
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Josep Bartolí, “Bum bum” et “Triomfador”, (1987)

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Peintures sur toile • À gauche : Coll. Joëlle Lemmens / À droite : Coll. Mémorial du Camp de Rivesaltes • © photos : Jordi Canyameres

Cette École new-yorkaise lui inspire des œuvres tournées vers l’abstraction, dans lesquelles la figure n’est jamais totalement absente. Son premier thème de prédilection est d’ailleurs le portrait. Sur le mode de la critique sociale, l’artiste créera tout au long de sa carrière une galerie de personnages hauts en couleur, du trafiquant d’armes et de drogue au fabricant de pantalons, en passant par le vétéran de guerre. Bartolí puise dans l’histoire de l’art, en particulier celle du XIXe siècle, des motifs récurrents. Dans sa série Batallas, dépeignant de sordides scènes d’exécutions, il convoque les célèbres Tres de Mayo et Dos de Mayo de Goya. Du maître espagnol encore, il reprend le motif du nu couché, à l’image de la fameuse (et sulfureuse) Maja. Ces femmes traduisent les positions féministes de l’artiste, qui, à travers son art, a maintes fois déploré le machisme ambiant.

Josep Bartolí, Sans titre, extrait de l’ouvrage Caliban
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Josep Bartolí, Sans titre, extrait de l’ouvrage Caliban, 1971

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Dessin • Coll. Mémorial du Camp de Rivesaltes • © Jordi Canyameres

L’engagement et les positions humanistes de Josep Bartolí se lisent dans cette peinture dense, parfois presque pâteuse. En prise avec les conflits qui traversent la société américaine, son œuvre se teinte toujours d’un discours politique, comme avec La Faim, une série qui met en scène des corps de chiens ou de loups à la silhouette décharnée, évoquant inévitablement ses années d’internement en France. Il retrace aussi, dans les années 1960, les grands conflits qui ont secoué le monde depuis la guerre d’Espagne et s’élève contre le racisme dans un livre illustré intitulé Caliban, en référence au personnage de La Tempête de Shakespeare. Josep retrouve le trait fin et fiévreux de ses jeunes années en Espagne. Il porte en lui ses souvenirs de jeunesse et ses souffrances non pas comme un fardeau, mais comme le bagage d’un artiste qui n’a finalement connu d’autre patrie que l’exil.

Josep et son neveu George Bartolí, commissaire de l’exposition « Josep Bartoli. Les couleurs de l’exil »
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Josep et son neveu George Bartolí, commissaire de l’exposition « Josep Bartoli. Les couleurs de l’exil », 1992

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Coll. Pastor/Bartoli

Dans l’exposition qui lui est consacrée au mémorial du camp de Rivesaltes trône, comme un symbole, l’une de ses valises d’infatigable voyageur, accompagnée des mots de l’écrivain Klaus Mann, fils de Thomas Mann : « La seule question actuelle, la seule qui ait de l’importance : un monde naîtra-t-il de cette guerre, où les gens de ma sorte, cosmopolites d’instinct et par nécessité, médiateurs spirituels, précurseurs et pionniers d’une civilisation universelle, seront chez eux ou partout ou nulle part. » Sur cette terre balayée par la tramontane, où, après les Républicains espagnols, les juifs et les tziganes, furent internées – dans la France de De Gaulle – des familles entières de harkis, la précieuse parole des témoins résonne. Avec elle, perdure la mémoire. Elle siffle comme le vent, impitoyable et vivante.

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Josep Bartoli. Les couleurs de l’exil

Du 23 septembre 2021 au 19 septembre 2022

www.memorialcamprivesaltes.eu

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À voir : "Josep"

Par Aurel

Film d’animation • 1 h 20 • 2020

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