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Kiki Smith, affublée d’un chapeau colombien, pose fièrement devant l’une des nombreuses sculptures d’étoile qui ornent son atelier à Manhattan.
© Ernesto Román
Kiki Smith, Rapture, 2001
Inspirée par la Vénus émergeant de la conque d’un coquillage, Kiki Smith sculpte une femme naissant du ventre d’un loup : une ode à la femme et à son harmonie avec le cosmos.
Bronze • 170,8 × 157,5 × 66,7 cm • © Richard Max-Tremblay
Elle aurait pu nous recevoir au cœur des reliefs verdoyants des Catskills, à 200 kilomètres de New York. Car voilà quelques années que Kiki Smith a trouvé refuge à la campagne, dont la faune et la flore sont devenues ses principales sources d’inspiration. Elle n’a toutefois pas renoncé à son pied-à-terre à New York, situé sur une avenue paisible de l’East Village, à l’abri des klaxons et des sirènes. Elle nous en ouvre les portes par une tiède après-midi d’été. Flanquée de ses assistants, elle bricole minutieusement une sculpture à l’aide de cure-dents. Un trophée pour un prix, nous explique-t-elle, qu’elle envisage de décliner en plâtre ou en gravure. Pour se livrer à la tâche, nul besoin de silence ou de recueillement : artiste touche-à-tout, à la croisée entre l’art et l’artisanat, Kiki Smith a l’habitude de travailler en équipe afin de mettre au jour ses idées, qu’elle décline dans un vaste éventail de techniques, de la tapisserie à la verrerie, en passant par la gravure. « Cela crée des instants de partage et de vivre-ensemble, comme lorsqu’on parle tout en faisant de la couture », explique-t-elle, les yeux étincelants. Fille du sculpteur minimaliste Tony Smith, elle se souvient encore des heures passées à assembler, à ses côtés, des maquettes en carton pour ses œuvres. C’est dans son ombre qu’elle a commencé sa carrière, en 1976, à New York. Jusqu’à ce que sa disparition, quatre ans plus tard, la délivre du jeu des comparaisons. C’est alors un fardeau plus lourd, celui de la mort, qui commence à peser sur son œuvre.
À New York comme dans les Catskills, Kiki Smith a fait de ses demeures ses lieux de travail. Dans son salon, elle assemble minutieusement une sculpture à partir de cure-dents.
À New York comme dans les Catskills, Kiki Smith a fait de ses demeures ses lieux de travail. Dans son salon, elle assemble minutieusement une sculpture à partir de cure-dents.
© Ernesto Román
Une invitation salutaire à s’affranchir des tabous liés au corps et à en accepter les limitations, à l’heure où l’avortement, l’homosexualité et le sida divisaient l’opinion publique.
Fascinée par l’ambiguïté du corps, enveloppe à la fois puissante et fragile, elle décide alors d’en étudier l’anatomie. Un ouvrage classique du chirurgien britannique Henry Gray (Gray’s Anatomy, 1858), dont elle reproduit les illustrations en sculptures, sérigraphies et dessins, lui en fournit une première approche, qu’elle complète par une formation de technicienne médicale. Un deuxième tournant survient en 1988, lorsque le sida emporte sa sœur Beatrice. Les fluides corporels deviennent dès lors omniprésents dans son travail. Cherchant à leur conférer une matérialité, elle leur construit des bocaux dûment étiquetés, qu’elle agence rigoureusement sur des étagères : 12 bocaux de sang (correspondant à 6 litres, le volume mobilisé par le corps humain), mais aussi des échantillons de pus, vomi ou sperme… À partir des années 1990, elle les associe à la figure humaine – notamment féminine – qu’elle sculpte en proie à ses instincts les plus vils, accrochée à une traînée d’excréments ou une coulée d’urine. Une invitation salutaire à s’affranchir des tabous liés au corps et à en accepter les limitations, à l’heure où l’avortement, l’homosexualité et le sida divisaient l’opinion publique.
Kiki Smith
© Ernesto Román
On aurait donc pu s’attendre à une artiste torturée, accablée par le poids de la mort. Pourtant, Kiki Smith, tunique vaporeuse et sandales bleu électrique, a une présence apaisante et lumineuse. « Parfois, quand je repense à certains de mes anciens projets, j’ai un peu honte », sourit-elle. C’est aujourd’hui la force créatrice de la nature – et quelquefois, sa dégénérescence – qui l’occupe. Celle-ci constitue d’ailleurs la thématique de son dernier projet, qu’elle confectionne patiemment tout au long de notre échange : « Il s’agit d’un hommage aux étoiles . Ce sont elles qui, en explosant, ont créé les métaux sur la Terre », explique-t-elle.
Pas étonnant, donc, qu’elle ait glissé partout cet astre merveilleux : sur le buffet, sur un mur ou parmi les nombreux tatouages qui ornent ses poignets. Le pouvoir symbolique des cailloux la captive tout autant : « Ils cristallisent la compression de la matière », s’émerveille-t-elle. Autrefois, elle en aurait rempli des boîtes entières au gré de ses voyages, mais préfère aujourd’hui leur ériger des petits autels. L’un d’eux trône sur la commode : deux pierres juchées sur un piédestal, qu’elle a tendrement entourées de galets et de minéraux.
Kiki Smith, Woman with Dog, 2003
Tendre baiser ou attaque féroce ? Dans sa série consacrée au Petit Chaperon rouge, Kiki Smith interroge les rapports de force inhérents aux contes pour enfants.
Porcelaine • 30,5 x 32,4 x 14 cm • © Photo Kerry Ryan McFate / © Kiki Smith / Courtesy Pace Gallery, New York - Londres-Hong Kong
La sexagénaire semble avoir conservé la candeur de la jeunesse – son regard aiguisé est capable de déceler la magie dans les détails les plus triviaux.
Bercée par les contes des frères Grimm et les récits bibliques, Kiki Smith s’amuse à en combiner l’iconographie, les codes et les histoires. Tantôt afin d’en subvertir les rapports de force : le Petit Chaperon rouge, hybridé avec sainte Geneviève (patronne de Paris et dompteuse de loups), étreint son prédateur ou émerge victorieusement de ses entrailles. Tantôt pour les humaniser : en sculptant Marie-Madeleine enchaînée au sol, tiraillée entre les mondes matériel et spirituel, ou la Vierge Marie, en écorchée. Mais surtout afin de rendre justice aux femmes que l’histoire a maltraitées : Lilith, première femme d’Adam, expulsée du jardin d’Éden pour insubordination, ou les sorcières injustement menées au bûcher.
Cette représentation des personnages féminins, auxquels elle confère une silhouette désexualisée et volontairement « neutre », lui a valu d’être assimilée à des artistes féministes comme Nancy Spero ou Sally Mann. Une catégorie dont elle tempère toutefois la portée : « Je suis une artiste femme, américaine, âgée de 65 ans. Je parle de mon vécu. Mon travail n’est pas didactique », nuance-t-elle.
Dès la fin des années 1990, oiseaux, chats ou insectes, dont elle apprécie la puissance et la vulnérabilité, sont plus présents dans son oeuvre. Ici, avec sa sculpture en bois peint à la main, Loaf (2018).
Dès la fin des années 1990, oiseaux, chats ou insectes, dont elle apprécie la puissance et la vulnérabilité, sont plus présents dans son oeuvre. Ici, avec sa sculpture en bois peint à la main, Loaf (2018).
© Ernesto Román
N’essayez pas de lui coller des étiquettes. Fidèle à ses instincts, Kiki Smith insiste : elle ne fait que « suivre son œuvre là où elle la mène ». D’une humilité rare, elle compare son rôle à celui d’une observatrice qui se limiterait à synthétiser les expériences « frappant sa conscience, tels des faisceaux de lumière ». C’est pourtant une artisane infatigable que l’on découvre à l’œuvre, dont les idées affleurent en flux continu.
Le spectacle de la nature dans les Catskills, qu’elle redécouvre inlassablement, a insufflé une vague de calme dans son travail. Et lui a imposé un changement d’échelle : là où Kiki Smith disséquait vertigineusement le corps, elle le contemple désormais par rapport à l’immensité du cosmos. Un effet de l’âge ? La sexagénaire semble pourtant avoir conservé la candeur de la jeunesse – son regard aiguisé est capable de déceler la magie dans les détails les plus triviaux. Et surtout sa soif d’utopie : celle d’une humanité sans genre ni race, réconciliée avec le cosmos.
Kiki Smith à Paris, première !
La toute première exposition monographique de l’artiste américaine en France, orchestrée par Camille Morineau, directrice des expositions et des collections de la Monnaie de Paris, rassemble une centaine d’œuvres tous médiums confondus – bronze, plâtre, porcelaine, verre, papier, cire, tapisserie – couvrant les trente dernières années de sa carrière. Elle dévoile à l’occasion deux créations inédites : de gigantesques comètes, érigées sur un piédestal. À l’exception d’une salle thématique dédiée à sainte Geneviève, l’artiste a préféré privilégier un parcours non linéaire afin d’offrir de nouvelles grilles de lecture de son œuvre. Tournée vers la sculpture et les femmes artistes, la programmation de la Monnaie s’aligne en tout point avec la figure de Kiki Smith. D’autant plus que cette dernière y est liée par une série de coïncidences, notamment son intérêt pour la monnaie précoloniale, dont elle a constitué une collection au fil des années.
Kiki Smith
Du 18 octobre 2019 au 9 février 2020
Monnaie de Paris • 11, quai de Conti • 75006 Paris
www.monnaiedeparis.fr
Catalogue
Coéd. Silvana Editoriale / Monnaie de Paris • 32 €
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