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Katharina Grosse, Splinter (détail), 2022
acrylique sur contreplaqué, mur et sol • 1 750 x 1 000 x 2 200 cm • © Adagp, Paris, 2022. Photo © Fondation Louis Vuitton / Marc Domage
Il a fallu une certaine audace à ces cinq artistes, encore souvent peu connus en France, pour jeter la peinture (et eux-mêmes) dans le vide de l’immense espace d’exposition qu’est la Fondation Louis Vuitton. Mais cette audace est au cœur de leur pratique. Et ils l’ont mise à l’épreuve par ce premier geste qui a constitué pour chacun d’eux, selon des modalités diverses, à pousser le tableau hors des limites restreintes de son cadre. Qu’il s’agisse des grands drapés de Sam Gilliam, des peintures méthodiques de Niele Toroni, des toiles torturées du punk Steven Parrino, des échelles spatiales chamboulées par Katharina Grosse ou des muraux poétiques de la jeune Megan Rooney : aucun d’eux n’a prétendu être en la matière un précurseur. La peinture sans le tableau, si l’on ose dire, remonte à la nuit des temps, à l’art rupestre qui prend l’espace de la caverne et le relief de la roche pour terrain d’expression ou bien à la technique de la fresque qui vient épouser, se lier au mur dès l’Antiquité, sans rappeler les intrusions sauvages du graffiti dans les interstices des villes contemporaines.
Niele Toroni, Empreintes de pinceau no 50 répétées à intervalles réguliers de 30 cm, 1997
acrylique sur toile • 300 × 140,5 cm chacune • collection fondation Louis Vuitton, Paris • © Photo Hen-ning Kaiser/picture alliance via Getty Images ; © ADAGP, Paris, 2022/Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris.
Une abstraction très collée au monde, pleine d’électricité et de rage dans sa beauté libre.
Plus près de nous, rappelle Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton et commissaire de cette vigoureuse exposition, « les artistes invités s’inscrivent dans cette filiation de la modernité inventée en France et en Europe au XIXe siècle et au début du XXe siècle, au moment où précisément la couleur allait se libérer ». Et de poursuivre : « C’est dans un champ nord-américain que s’est établi, dès les années 1950, le relais déterminant, du côté de l’expressionnisme abstrait et du color-field painting, où l’emprise de la couleur opérait à une tout autre échelle, désormais spatiale. » Les œuvres présentées dans les hauts volumes du bâtiment de Frank Gehry, avec lequel jouent certaines d’entre elles, ont ceci de particulier qu’elles renouent avec les fils de cette peinture dans l’espace à une époque où les tableaux, et notamment figuratifs, ont les faveurs de la mode, du marché et des salles d’exposition. D’autant plus que cette peinture étendue ou expansive, pourrait-on dire, se traduit par des formes abstraites, quand c’est la figuration qui, dans ce début de XXIe siècle, tient plutôt le haut des cimaises. Une abstraction très collée au monde, pleine d’électricité et de rage dans sa beauté libre.
Sam Gilliam, Carousel (détail), 1970
acrylique et poudre d’aluminium sur toile • 304,8 × 2042 cm • Coll. Madison Museum of Contemporary Art
Doublement insolite (et à contre-courant), « La Couleur en fugue » se met ainsi au diapason d’œuvres qui, s’aventurant sur un terrain inconnu, non borné, irrégulier, naissent d’un désir d’expérimenter. Des gestes nouveaux vont être mis en œuvre, des manières d’intégrer des paramètres extérieurs (la lumière du lieu d’exposition, ses volumes, ses arêtes, la circulation du public entre les murs), des manières d’accrocher donc, pour que l’appréhension en soit immersive, peut-être, en tout cas moins statique et frontale. Plus prosaïquement, ce sont les mouvements du peintre non plus devant mais autour (voire en plein cœur) de sa surface de travail qui vont devoir être repensés, plus ou moins spontanément. Sam Gilliam dépose ainsi sa toile sans châssis à même le sol et virevolte autour, tandis que Megan Rooney ainsi que Katharina Grosse n’hésitent pas, à la manière des peintres en bâtiment, à travailler depuis une nacelle lancée dans les altitudes, parfois vertigineuses, de leur lieu d’exposition.
L’œuvre prend alors une dimension performative et, une fois achevée, le moment de son exécution prend une importance tout aussi cruciale que celui de son exposition. Chacune des deux artistes le raconte à sa manière : la création de ces œuvres fut le fruit d’une chorégraphie singulière – y compris avec l’élévateur qui leur permet de se hisser haut –, un corps-à-corps avec les murs qui se fait aussi caresse dans les pastels pleins de suavité que Megan Rooney a méticuleusement appliqués puis poncés in situ, jour après jour, enfermée pendant plusieurs semaines dans l’une des « chapelles » de la Fondation, terrorisée par la tâche mais aussi par les fracas du monde et de la guerre en Ukraine, dont elle se trouvait là pourtant préservée.
Megan Rooney, With Sun (détail), 2022
peinture d’intérieur, acrylique, peinture à la bombe, bâton à l’huile, pastel, crayon • © Megan Rooney, 2022 © Fondation Louis Vuitton / Charles Duprat
La peinture à la conquête de la liberté ? Assurément. Mais aussi, à la conquête de l’air ? Parce que, ainsi détaché d’un support dûment délimité, elle se lance pour ainsi dire entre terre et ciel, dans le vide de l’espace. « Encore utilisée par ces peintres, la couleur sera libre, explique en forme de manifeste Suzanne Pagé. Diversement manipulée, elle pourra même être agressée, maltraitée, violentée. Ailleurs, elle sera abandonnée et la couleur envahira directement murs, sols, plafonds, suscitant de nouveaux dialogues avec les supports les plus variés et, au-delà, avec le spectateur lui-même. » La peinture cherche bel et bien à occuper cette zone dématérialisée et impalpable qui sépare une paroi de celle d’en face, le sol du plafond.
Katharina Grosse, Splinter (détail), 2022
acrylique sur contreplaqué, mur et sol • 1 750 × 1 000 × 2 200 cm • © Adagp, Paris, 2022. Photo © Fondation Louis Vuitton / Marc Domage
N’étant pas fixés dans le corset d’un cadre, ils sont meubles, malléables et ne cessent de rectifier les lois de leur réception.
La Fondation Louis Vuitton, par ses proportions et son architecture, fort peu régulière, offre un territoire idéal à ces recherches aériennes qui étreignent ou plutôt effleurent le vide, et matérialisent ainsi quelque chose comme l’espace de rayonnement, voire l’aura de la peinture, ce voile lumineux, chromatique, par lequel elle touche à l’œil du spectateur. Avant, parfois, elle-même de s’évanouir et de disparaître à tout jamais. Car, et c’est l’élément qui consolide le caractère audacieux de ces travaux, certains d’entre eux sont éphémères et, la plupart, changeants selon l’endroit où ils sont montrés. N’étant pas fixés dans le corset d’un cadre, ils sont meubles, malléables et ne cessent de rectifier les lois de leur réception.
Steven Parrino, Blob (Fuckheadbubblegum), 1996
peinture émail sur toile, adhésif • dimensions variables • collection Consortium Museum, Dijon • © The Steven Parrino Estate © Fondation Louis Vuitton / Marc Domage
En tout cas, ils se veulent souvent insaisissables : impossible de déplacer la peinture murale que Katharina Grosse livre à la Fondation Louis Vuitton, attachée à ces lieux pour lesquels elle est conçue et qui semble frappée par un magistral coup de foudre tombé du ciel. En attendant, dès septembre prochain, la grande œuvre pérenne constituée de pétales de métal qu’elle suspendra dans le « canyon », vertigineux puits de lumière de l’édifice. Autre ambiguïté, celle de la matérialité sculpturale des peintures de Steven Parrino qui, même en trois dimensions, restent viscéralement picturales, non sans témoigner de la brutalité de l’acte de création, les toiles ayant été violemment déchirées puis tordues dans une étonnante reconfiguration de surface. Même violence du geste dans les grandes toiles imprégnées et totalement réactives de Sam Gilliam, le plus ancré dans le color-field de la bande des cinq.
Sam Gilliam, Carousel Form II, 1969
acrylique et poudre d’aluminium sur toile • 304,8 × 2 286 cm • Coll. Madison Museum of Contemporary Art • © Sam Gilliam / ADAGP, Paris 2022. Photo © Fondation Louis Vuitton / Marc Domage
« La Couleur en fugue », le titre le souligne joliment, met bien à l’honneur une peinture buissonnière qui ne tient pas en place, refuse le cadre matériel et relève de tout autre chose que d’un enjeu purement décoratif. « Si la dénomination induit d’abord la métaphore musicale, et avec elle l’idée de rythme, de danse, de mouvement, la fugue renvoie aussi à un état juvénile ivre de liberté où tout est possible, et à une fraîcheur libre d’attaches et de dépendances. Le monde est à découvrir, un monde est à réinventer. La couleur y aura son rôle, au plus près. C’est à ce carrefour sensible que se situent les cinq peintres retenus ici », prévient Suzanne Pagé. On pourra se revigorer au contact de cette stimulante chromothérapie.
La Couleur en fugue
Du 27 avril 2022 au 29 août 2022
Fondation Louis Vuitton • 8 avenue du Mahatma Gandhi • 75116 Paris
www.fondationlouisvuitton.fr
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