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MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS

La mode dopée au sport

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Publié le , mis à jour le
Pourquoi le sportswear est-il devenu ce phénomène mondial de la mode, jusque sur les podiums de la haute couture ? Une exposition du musée des Arts décoratifs raconte l’histoire de cette course de fond, où il est question de performance, de recherche de confort mais aussi d’émancipation des corps. Bluffant !
Jean-Paul Goude, <em>Course à pied</em>
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Jean-Paul Goude, Course à pied

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En tenue de bal sur la piste, les mannequins Margit, Ayumi Tanabe, Chantal Bolivar et Rebecca Botzem sont lancées à deux cents à l’heure. Sur une proposition de Jean-Paul Goude pour ELLE magazine (1996), les photographies de ce reportage sur les sports olympiques célèbrent l’union entre la mode et le sport.

Coll. Jean-Paul Goude • © Jean-Paul Goude

Cet automne, et surtout l’été prochain, on va réapprendre à « être sport ». Cette expression, puisée au creuset des années 1920, un rien snob, collait et à l’époque et aux us de la société.

Être sport, ou l’art de se montrer loyal, beau joueur. Elle fera florès jusque dans le business… Les affaires, justement. Celles qui occupent sacs et vestiaires en sont une, et de taille. À chaque sport sa tenue. Reste à définir ici ce qu’est le sport.

Jean Patou & Muguette Bulher, À gauche, la joueuse de tennir Suzanne Lenglen. À droite, <em> Croquis d’un modèle de tennis.</em>
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Jean Patou & Muguette Bulher, À gauche, la joueuse de tennir Suzanne Lenglen. À droite, Croquis d’un modèle de tennis., 1934–1937

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À gauche, la joueuse de tennis Suzanne Lenglen fut une égérie sur les courts et en ville. Sa complicité avec Jean Patou, styliste de toutes les célébrités, n’y fut pas étrangère.

À droite, crayon et gouache sur papier. • © Photo George Rinhart / Corbis via Getty Images

Sophie Lemahieu, commissaire de l’exposition « Mode et sport – D’un podium à l’autre » au musée des Arts décoratifs (MAD), explique : « Pour la plupart des historiens spécialistes du sujet, c’est au XIXe siècle que l’on commence à parler de sport au sens moderne du terme. S’opère alors une codification de toutes les activités physiques, avec un terrain défini, des règles du jeu, la mise en place de compétitions. » Et un vestiaire très précis : dis-moi ce que tu portes et je te dirai à quel sport tu t’adonnes.

Cela dure jusqu’à la révolution du sportswear : après un grand siècle d’évolution, le port d’un survêtement, d’une veste d’équitation, d’un sweat à capuche, d’une paire de sneakers ou d’un fuseau de ski n’indique plus forcément qu’on soit un sportif « pratiquant ». Car, comme le précise Sophie Lemahieu, « la notion de confort est primordiale. Elle a traversé tout le XXe siècle et bouleversé l’ensemble de la mode, dans une volonté de simplification du vêtement qui va de pair avec ce confort tant désiré. » De fait, le vêtement de sport, devenu sportswear, a pénétré toutes les strates de la mode occidentale puis mondiale, de la rue aux défilés et vice versa, du basket à la haute couture.

John Galliano, À gauche, <em>Combinaison de plongée. </em> À droite, <em>Costume de bain pour femme en deux parties (tunique et culotte). </em>
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John Galliano, À gauche, Combinaison de plongée. À droite, Costume de bain pour femme en deux parties (tunique et culotte). , 2004–1900

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À gauche, un ensemble trois-pièces, collection prêt-à-porter automne hiver 2005, mousse néoprène recouverte d’une maille Lycra. À gauche, Grand écart spatio-temporel entre ces deux tenues ! En un petit siècle, le rapport au corps et à la pudeur a fait sa révolution.

sergé de laine, étamine de laine. • Coll. Les Arts Décoratifs / Photo Christophe Dellière • © Les Arts Décoratifs / Photo Christophe Dellière

Avec cette exposition, on borde ainsi les pistes de plusieurs fils rouges – chronologique, géographique, stylistique et sociétal. Car lorsque l’on parle de l’histoire du vêtement de sport, on touche aussi à deux sujets majeurs, dans une sorte d’évolution parallèle : celui de l’émancipation sociale – la démocratisation du sport jadis réservé à une élite – et celui de l’émancipation du corps – libéré du carcan du vêtement pour être plus performant. « Le recul de la pudeur est avant tout passé par le sport », ajoute Sophie Lemahieu. L’évolution des tenues de bain en est le parfait marqueur.

Il est vrai que le sport fut d’abord l’affaire de ceux qui avaient le temps de s’adonner à des activités de plein air, golf, tennis, équitation, yachting, l’élégance primant alors dans le vestiaire. Puis, en Angleterre et aux États-Unis, les compétitions par équipes universitaires (de l’élite là encore), rugby, aviron, foot, etc., firent s’assouplir les codes de la tenue des sportifs demeurés longtemps fidèles à leurs blazers et cravates. Mais si l’esprit de compétition exulte, le corps reste encore entravé. En France, où il est aussi question de décence, les carcans tomberont avec la résurrection des jeux Olympiques en 1896, promue par le baron Pierre de Coubertin. Il faudra toutefois attendre les JO d’été de Paris en 1924 pour que le vestiaire sportif fasse sa première révolution avec l’adoption, timide au départ, d’une panoplie inédite : le survêtement.

Stas Komarovski, Accessoires de moto portés sur les podiums, sportives devenues des égéries de mode (ici Venus Williams, photographiée par Stas Komarovski pour <em>British Vogue</em>)…
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Stas Komarovski, Accessoires de moto portés sur les podiums, sportives devenues des égéries de mode (ici Venus Williams, photographiée par Stas Komarovski pour British Vogue)…

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La porosité est désormais totale entre deux univers jadis très éloignés.

Si chaque sport réclamait une tenue et un équipement spécifiques, quid de ses pratiquants hors épreuves ou sur le banc de touche au stade ? L’ensemble « par-dessus la tenue » consistait alors en un pull molletonné et un pantalon en laine qui tenaient chaud entre deux efforts. Si le premier athlète à oser le survêtement hors de l’arène sportive fut le sprinteur britannique Oliver Johnson Schofield, les JO d’été de Paris en 1924 et ceux d’Amsterdam en 1928 virent pléthore d’athlètes accéder aux terrains vêtus d’un survêtement.

La matière originelle changea en 1930 quand Émile Camuset, fondateur de la société Le Coq Sportif, imagina un ensemble en jersey molletonné, initialement réservé aux équipementiers puis commercialisé en 1939 sous le nom de « costume du dimanche ». Entre-temps, les JO d’été de Berlin de 1936 avaient popularisé ce survêtement devenu un uniforme symbolique et national. Habitué au formalisme des tenues, le public regimba face à cette entorse stylistique, avant de s’en emparer à son tour. À la bataille du confort contre l’élégance, le confort remportera toutes les épreuves.

Cyd Jouny, <em>Basket Tandem Basket Soho</em>
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Cyd Jouny, Basket Tandem Basket Soho

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Des alliances surprenantes qui frisent parfois le fashion faux pas.

Collection printemps-été 1993 et automne-hiver 1993.

L’événement qui fit basculer le survêtement classique dans une dimension mode et glamour remonte à 1978 avec l’affiche du film Le ciel peut attendre (Heaven Can Wait), réalisé par Buck Henry et Warren Beatty. Ce dernier y jouait le rôle d’un quarterback arrière des Rams de Los Angeles à la veille du Super Bowl, brutalement décédé et en transit au paradis. Sur l’affiche, Beatty, deux ailes d’ange dans le dos, posait en survêtement gris. Un ensemble appelé training aux États-Unis, et l’uniforme de tous les athlètes du pays. Sauf que le comédien, avec son sweat à capuche dézippé sur son torse velu, rendait l’appareil follement sexy. Aux pieds, des Adidas bleues, bien visibles.

Du sportswear griffé Schiaparelli, Chanel, Lanvin…

Une mode était lancée. Aujourd’hui plus populaire que le jeans, le survêt se griffe de toutes les marques, y compris de luxe. Le couturier Karl Lagerfeld, qui avait décrété que « qui achète un survêtement a perdu le contrôle de sa vie », aurait même fini par changer d’avis. Le survêtement a depuis profité des confinements à répétition et du télétravail pour asseoir son usage domestique. Le confort, encore et toujours.

Scénographie de l’exposition «Mode et sport – D’un podium à l’autre».
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Scénographie de l’exposition «Mode et sport – D’un podium à l’autre».

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Coll. Arts Décoratifs / Photo Christophe Dellière. • © Alexander McQueen. © Les Arts Décoratifs

Disparu en 2010, Alexander McQueen choisira lui d’équiper les athlètes des jeux Paralympiques en habillant Aimee Mullins, également mannequin et actrice.

Le sport n’a toutefois pas seulement apporté le survêtement à la mode, loin de là… Jean Patou (1887–1936), le plus célèbre couturier des Années folles, fut aussi le plus créatif en la matière. Dans les années 1920, son style sublimait un nouvel idéal féminin au tempérament volontaire, athlétique, mondain et bronzé. Il rencontra logiquement celui de championnes. Ainsi de la joueuse de tennis Suzanne Lenglen, qui apparut en 1921 à Wimbledon toute de blanc vêtue, portant une jupe plissée en soie sous le genou, un cardigan sans manches et un bandeau frontal orange. La tenue de la championne fera école et Patou fera de Lenglen sa conseillère.

Tennis encore : toujours dans les années 1920, les Français jouaient en chemise blanche à manches longues fermées par des boutons de manchette. Le tennisman René Lacoste (1904–1996) avait imaginé avec le bonnetier André Gillier (créateur de la marque de sous-vêtements masculins Jil et du slip kangourou) une chemise en maille de jersey petit piqué, absorbante, confortable, forcément blanche, mais à manches courtes, fermée par trois boutons et dont le col, relevé, protégeait la nuque du soleil.

Humberto & Fernando Campana, Lacoste <em>Polo prototype «Édition super limitée »</em>
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Humberto & Fernando Campana, Lacoste Polo prototype « Édition super limitée », 2009

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Un logo nommé désir… Ou quand le célèbre crocodile de René Lacoste – en référence à son surnom, « l’alligator » – inspire les frères Campana en version all over.

coton, broderie mécanique. • © Photo Patrick Rouchon / AKG images. © Stas Komarovski pour British Vogue / Courtesy Lacoste

Référencée L12. 12 en 1927, cette chemise fut logotypée d’un crocodile vert dessiné par Robert George et qui adornait déjà les blazers personnels de Lacoste, bientôt retraité des courts (en 1929). « Jouer et gagner ne suffit pas, encore faut-il maîtriser son style », dira Lacoste. Sa marque fut la première à « frapper » visiblement un vêtement de sport, une tendance devenue lourde depuis. Ce Paris de l’entre-deux-guerres fut ainsi la vitrine d’une mode sportswear griffée et portée par les dames de la haute société. Outre Patou, Lanvin, Rochas, Schiaparelli et Chanel se plieront à l’exercice, d’autant que le fameux jersey de cette dernière, déjà confortable et émancipateur, semblait taillé pour ça.

Sportifs et véritables fashion victims

La montagne assurera aussi les belles fortunes de la mode. Exemple avec le pantalon sauteur, ou fuseau, mis au point en 1930 par le tailleur Armand Allard, établi à Megève, pour Émile Allais, triple champion de ski et saut en ski, et avec le pantalon de ski Fusalp conçu en 1952 à Annecy. Aristocrate florentin, marquis di Barsento, champion de ski, médaillé aux JO d’hiver de Lake Placid en 1932, Emilio Pucci lancera sa marque de mode ski imprimée de ses fameux motifs en 1948. Nombreux furent ensuite les champions à exploiter sous licence leur nom et notoriété en matière de sportswear plus ou moins technicisé.

Un certain Ottavio Missoni, champion du 400 mètres haies, et son ami Giorgio Oberweger, médaillé du lancer de disques, se bricolèrent un jour une tenue inédite et ingénieuse : un pantalon à taille élastique avec un sweat floqué ITALIA. Les deux athlètes feront le buzz et fonderont en 1953 la marque de prêt-à-porter Missoni. Citons aussi le champion de tennis italien Sergio Tacchini, gloire des courts entre 1958 et 1968, qui lança en 1966 sa propre marque de vêtements de sport. Laquelle sponsorisa le gotha du tennis mondial – Ilie Nastase, Mats Wilander, Jimmy Connors, Pete Sampras – avant d’être popularisée en version streetwear par les rappeurs du groupe IAM.

Sur le terrain, les collaborations nouées entre marques et créateurs donnent lieu à des marchés inouïs. Créée en 1952, la marque de doudounes Moncler, alors bien française, fut l’équipementier officiel de l’équipe de France de ski alpin aux JO de Grenoble de 1968. Dix ans durant, la styliste Chantal Thomass y posera sa patte… Plus exotique, le regretté Issey Miyake oeuvrera pour l’équipe lituanienne des JO d’hiver à Albertville en 1992. Disparu en 2010, Alexander McQueen choisira lui d’équiper les athlètes des jeux Paralympiques en habillant Aimee Mullins, également mannequin et actrice, qu’il avait déjà fait défiler sans rien masquer de sa prothèse de jambe, retaillée magnifiquement dans le bois. Loin, bien loin des costumes de la patineuse Surya Bonaly créés par Christian Lacroix…

Alexander McQueen, À gauche, <em> Prothèse conçue par Bob Watts et Paul Ferguson pour Aimee Mullins</em>. À droite, <em>Paire de lunettes d’automobiliste, vers 1900. </em>
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Alexander McQueen, À gauche, Prothèse conçue par Bob Watts et Paul Ferguson pour Aimee Mullins. À droite, Paire de lunettes d’automobiliste, vers 1900. , 1998–1900

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frêne sculpté à la main. • Coll. Arts Décoratifs / Photo Christophe Dellière. • © Alexander McQueen. © Les Arts Décoratifs / Photo Christophe Dellière

Indissociable de l’influence street, l’invasion du sport dans l’ordonnancement d’une collection de mode produite par les maisons de luxe – à commencer par les sneakers dont on ne compte plus les collectors – est aujourd’hui une donnée essentielle au succès de la marque, souvent relayée par des sportifs devenus égéries de mode. Qui amènent à leur tour la mode sur le terrain, en véritables fashion victims, dont l’exemple le plus marquant est celui des soeurs Williams. L’heure est aux collaborations à tout-va : Balmain x Puma ou Balenciaga x Adidas ou encore Vuitton et la marque new-yorkaise Supreme. Depuis juin 2023, mixant street, sport, design et musique, le touche-à-tout Pharrell Williams, succédant à Virgil Abloh, a d’ailleurs propulsé Vuitton dans une dimension inédite. Un coup marketing en or massif. Le sportswear a largement gagné la partie.

Mode et sport, d'un podium à l'autre

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