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NANTES

La nouvelle série de Charles Fréger en Inde : des dieux et des hommes

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Publié le , mis à jour le
Coiffes improbables, fleurs et textiles multicolores, masques délirants ornés de strass, corps bariolés de rouge ou de bleu… Connu pour ses immortalisations de mascarades du monde entier, le photographe Charles Fréger dévoile à Nantes, au château des ducs de Bretagne, 85 images de sa nouvelle série flamboyante consacrée aux costumes de divinités bouddhistes et hindouistes saisis aux quatre coins de l’Inde.
Charles Fréger, Sivappu, Kulasai dussehra
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Charles Fréger, Sivappu, Kulasai dussehra, 2019-2022

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Tamil Nadu, État de l'Inde du Sud • © Charles Fréger

Ils jouent de la flûte ou brandissent des poignards. La tête dissimulée sous un masque féroce, l’un d’eux entame un pas de danse guerrière. D’autres, immobiles, portent sur leurs têtes d’étranges totems géométriques. Perché sur des échasses et paré d’étoffes somptueuses, un homme-paon hindou aux lèvres maquillées (Lord Subramanyam, fils de Shiva) se pavane dans une prairie déserte. De leur côté, deux comparses bouddhistes ont glissé leur tête et leurs bras à l’intérieur de casques géants en forme d’oiseaux stylisés. Deux grands marabouts gris au long bec que leurs corps minces, telles d’étranges tiges, érigent vers le ciel !

Charles Fréger, Bortokola Bird, Borot Utsav, Tetelia Village, Guwahati District, Assam
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Charles Fréger, Bortokola Bird, Borot Utsav, Tetelia Village, Guwahati District, Assam, 2019–2022

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© Charles Fréger, 2018–2022

Bricolés avec les moyens du bord, ces costumes sont déjà des œuvres en soi. Ceux qui les portent « sont tous des habitants de petites villes ou de villages qui ont un métier rémunéré : celui de se déguiser, de se vêtir pour se transformer en divinités indiennes, qu’ils incarnent lors de fêtes religieuses ou dans des représentations de théâtre de rue » explique Charles Fréger, qui a lui-même conçu l’accrochage de l’exposition. Pour cette série intitulée Aam aastha (« croyances communes »), démarrée en 2019 et terminée en mai 2022 après une interruption due à la crise sanitaire, le photographe a sillonné l’Inde (qu’il avait déjà visitée pour sa série de 2013 sur les éléphants peints de Jaipur) du sud-ouest à l’extrême nord-est, lors de cinq voyages d’une vingtaine de jours chacun.

« J’aime jouer avec la matière et les couleurs du mur et du sol. »

Composé d’un masque et d’un tissu noir sous lequel se cachent deux acteurs, un taureau qu’on croirait peint par Picasso nous défie devant le mur brun d’une maison villageoise. « Quand j’arrive dans un village, je fais un tour pour repérer des murs intéressants devant lesquels je vais faire poser mes sujets. J’aime jouer avec la matière et les couleurs du mur et du sol » raconte, derrière ses grandes lunettes, ce quarantenaire timide au visage doux, né à Bourges en 1975. Ainsi, au gré de ses envies, ses drôles d’hommes-dieux posent tantôt dans la nature, tantôt devant un mur de couleur vive à la texture particulière qui évoque l’arrière-plan d’une peinture. Voire, parfois, devant des panneaux publicitaires bariolés qui ajoutent une touche d’humour et de décalage à la scène !

Vue de l’exposition « AAM AASTHA » au château des ducs de Bretagne – musée d’histoire de Nantes
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Vue de l’exposition « AAM AASTHA » au château des ducs de Bretagne – musée d’histoire de Nantes

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© David Gallard / LVAN

Une paire de pieds, deux yeux luisant à travers la fente d’un masque, une roue de bicyclette dans un coin… Dans ses images se trouve toujours un élément qui trahit l’homme derrière le dieu. « Je n’ai pas réalisé cette série dans une perspective spirituelle, explique l’artiste. J’ai photographié des gens au travail, des personnes souvent pauvres, issues des plus basses castes. Je trouve ça fort qu’un lavandier qui lave le linge des hôtels de sa ville puisse soudain devenir le dieu de son village ! ».

Fréger s’est intéressé au rapport entre l’individualité d’une personne et l’habit qu’elle revêt.

Dès ses premières séries de portraits de légionnaires ou de majorettes en uniforme, Fréger s’est intéressé au rapport entre l’individualité d’une personne et l’habit qu’elle revêt. Et ce à travers toutes les cultures du globe, de sa série Wilder Mann (2010–2012) qui dévoile les splendeurs des mascarades rurales de 20 pays d’Europe, à Cimarron (2014–2018), inventaire des travestissements pratiqués par les descendants des esclaves africains du Brésil, des Caraïbes ou du Pérou, en passant par Yokainoshima (2013–2015), superbe cortège de costumes rituels japonais. Saisis, là encore, un à un, comme pour composer un jeu de cartes de personnages à collectionner !

Krishna, Ras Leela
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Krishna, Ras Leela, 2019–2022

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© Charles Fréger

Vishnu, Krishna, Ganesh, Shiva… La connaissance des Occidentaux en matière de dieux indiens se limitant souvent à ces quelques noms et à un nombre réduit de représentations visuelles, l’exposition fourmille d’images inattendues. Circonscrit au départ au Râmâyana et au Mahabharata, textes fondamentaux de l’hindouisme et de la mythologie indienne, le projet Aam aasta a fini par s’étendre à toutes les divinités de l’Inde, hindouistes et bouddhistes. Une vaste entreprise dans ce pays aux 300 millions de dieux, représentés différemment d’une région à l’autre !

Vue de l’exposition « AAM AASTHA » au château des ducs de Bretagne – musée d’histoire de Nantes
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Vue de l’exposition « AAM AASTHA » au château des ducs de Bretagne – musée d’histoire de Nantes

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© David Gallard / LVAN

Mais Fréger n’a pas pour autant cherché à réaliser un inventaire scientifique. « Je photographie simplement ce qui m’intéresse visuellement, d’un point de vue artistique et plastique. Parfois, je ne peux pas moi-même expliquer vraiment ce qu’un costume représente » avoue-t-il, laissant « à d’autres le soin de fournir des explications ethnographiques ». Celles-ci ne se trouvent donc pas dans l’exposition, mais seront détaillées dans un ouvrage à paraître, et lors de visites guidées quotidiennes organisées à partir du 13 juillet par le musée d’histoire de Nantes, qui consacre cette année sa programmation culturelle à l’Inde à l’occasion du 75e anniversaire de sa décolonisation.

Vue de l’exposition « AAM AASTHA » au château des ducs de Bretagne – musée d’histoire de Nantes
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Vue de l’exposition « AAM AASTHA » au château des ducs de Bretagne – musée d’histoire de Nantes

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© David Gallard / LVAN

Sous la surface de ces images colorées, les tensions demeurent cachées. Discours violents, lynchages, profanations de sépultures… « En Inde, la religion est utilisée par certains de manière très belliqueuse, notamment pour mater les populations musulmanes, rappelle Fréger. Le dieu-singe Hanuman par exemple, personnage idéal et très populaire du Ramayana, y est maintenant l’emblème d’un parti extrémiste. Cette exploitation politique, je l’ai découverte là-bas, mais on ne la voit pas dans mes photographies. » Car lui préfère mettre en avant ce qu’il aime : le monde positif du rêve et de la créativité, avec sa part de mystère. Un cortège de portraits surréalistes et poétiques, dont on attend impatiemment le prochain volet !

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AAM AASTHA - Exposition de Charles Fréger

Du 2 juillet 2022 au 27 novembre 2022

www.chateaunantes.fr

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À savoir

À partir du 13 juillet, tous les jours à 14h30, des visites guidées de l’exposition donneront des clés de lecture sur les croyances à l’origine des costumes photographiés.

Du 15 octobre 2022 au 23 avril 2023, une grande exposition, Inde, reflets de mondes sacrés, en partenariat avec le Museo delle Civilità de Rome, se tiendra également au musée pour poursuivre cette programmation indienne.

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