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Carlos Ayesta et Guillaume Bression, Série Mauvais Rêves
© Carlos Ayesta et Guillaume Bression / galerie Le 247
Il existe un endroit où règne un sentiment d’angoisse et où l’immobilité ne rend que plus étrange le désordre général qui y a tout bouleversé. Nous ne sommes pas dans un film de science-fiction post-apocalyptique, mais dans les salles de l’exposition « Retracing Our Steps, Fukushima Exclusion Zone », au festival des Rencontres d’Arles. Ces villes fantômes se situent au Japon, au cœur de la No Go Zone qui entoure Fukushima depuis le tremblement de terre, le tsunami et l’accident nucléaire qui ont ravagé la région en mars 2011.
Lorsqu’ils se rendent sur place pour la première fois, les deux photographes Carlos Ayesta et Guillaume Bression sont sidérés par le spectacle de désolation qui s’offre à eux : « Dans le centre-ville d’Odaka, le temps s’était subitement interrompu. Un canapé avait été laissé au milieu de la route, une musique ringarde continuait de résonner à l’intérieur d’une laverie automatique. Ces détails rappelaient l’urgence avec laquelle les 80 000 résidents de la zone interdite avaient pris la fuite, un territoire d’un rayon de 20 kilomètres autour du site de Fukushima Daiichi ayant été évacué en seulement quelques jours. »
Carlos Ayesta et Guillaume Bression, Série A No Man’s Land
© Carlos Ayesta et Guillaume Bression / galerie Le 247
La transparence du plastique dans les photographies s’impose peu à peu pour matérialiser ces murs invisibles.
Au cœur de l’hiver 2011, le silence et l’obscurité ont remplacé l’inimaginable chaos qui a secoué le ciel et la terre quelques mois plus tôt. Un quai de gare enseveli sous les lianes ou une voiture échouée au bord de la route les font s’interroger sur la fuite forcée des habitants, sur les répercussions sociales et économiques de l’accident. La série « A No Man’s Land » prend alors forme, sous la menace constante d’une interpellation policière, à un moment où le contrôle de l’information est très strict.
L’idée d’utiliser la transparence du plastique dans les photographies s’impose peu à peu pour matérialiser ces murs invisibles : hermétique et infranchissable, il symbolise la volonté de protéger les populations des radiations. Les rubans étirables et bulles gonflables de leur série « Bad Dreams » expriment aussi les nombreuses privations : interdiction de circuler, de pêcher, de sortir certains objets des secteurs contaminés… Seul le geste d’intervention artistique dans l’œuvre documentaire permet de dessiner concrètement ce sentiment d’empêchement et de rendre compte des transformations d’un environnement où le familier est subitement devenu hostile.
Carlos Ayesta et Guillaume Bression constatent que les limites entre les territoires contaminés interdits d’accès et ceux soi disant habitables semblent tracées arbitrairement. Si les lignes qui divisent un quartier urbain ou un sentier de forêt sont impalpables elles déterminent pourtant de réels destins : d’un côté, des habitants déplacés et indemnisés, de l’autre des radiations toutes aussi dangereuses, mais aucun soutien de l’État.
Carlos Ayesta et Guillaume Bression, Série Mauvais Rêves
© Carlos Ayesta et Guillaume Bression / galerie Le 247
À quelles vies font référence les boutiques, les échoppes, ou les maisons traditionnelles maintenant vétustes ? La série « Retracing Our Steps » donne la parole aux réfugiés eux-mêmes, leur permettant de témoigner des bouleversements subis. « Mon grand-père a ouvert ce magasin de jouets il y a soixante-dix ans. Le gouvernement souhaite rouvrir la ville de Namie en 2017. Mais seule une partie des maisons seront décontaminées. Alors que se passera-t-il si un enfant joue aux alentours ? Ce que le gouvernement est en train de faire n’a aucun sens », explique Yuzo Mihara.
Les photographes racontent n’avoir pas eu de difficulté à rencontrer des habitants prêts à participer. Ils ont rainsi encontré des dizaines de japonais désireux de s’exprimer. « Les actions du gouvernement avaient tendance à vouloir effacer cette catastrophe plutôt que de s’en souvenir, explique Guillaume Bression. Les anciens habitants étaient alors confrontés à la peur de l’oubli, et ils ont pris position contre la réouverture des villes. Nous étions là pour porter leur message : « On n’a pas envie d’y revenir. » »
Carlos Ayesta et Guillaume Bression, Série Retracing Our Steps
© Carlos Ayesta et Guillaume Bression / galerie Le 247
De passage pour quelques heures ou quelques minutes sur les lieux-clés de leur quotidien, le visage sombre de mélancolie ou d’amertume, les réfugiés acceptent de poser au milieu des débris, telles des statues figées dans l’œil du cyclone. Solennelles, les photographies sont accompagnées de témoignages vibrants sur leurs peurs, ou leurs déchirements familiaux.
À chaque nouveau voyage, les deux artistes constatent des évolutions visibles. Modification des frontières, travaux de décontamination, gestion des gravats et débris radioactifs… Les sujets à documenter sont nombreux. Après cinq séries de photos, ils ont maintenant envie de rencontrer les ouvriers qui sillonnent le terrain et travaillent au cœur de la centrale : « Nous voulons travailler sur le « nucléaire business ». En effet, pendant 40 ans la région s’est développée autour des deux centrales, à dix kilomètres l’une de l’autre. Les villes ont grossi autour et les retours économiques aussi. Tout cela a un aspect social important. La reconquête du territoire se fait maintenant avec l’arrivée d’une nouvelle population : les travailleurs de la centrale. »
Dans trois ans auront lieu les Jeux olympiques de Tokyo et, quelques mois plus tard, les dix ans de la catastrophe. Carlos Ayesta et Guillaume Bression se sont promis d’être au rendez-vous pour documenter les interrogations que cette coïncidence peut soulever dans le pays et à l’international.
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