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Ablaye Thiossane, Le jour ou la terre s’arreta, 1951
© Vincent Bernière
Il faut parcourir des milliers de kilomètres pour ressentir l’horreur face à la dévastation que connaissent les habitants d’Alep depuis 2012. Première image saisissante en Off de la biennale de Dakar 2018 : dans l’accueillante maison d’Aïssa Dione, une grande dame de l’art contemporain sénégalais, l’installation d’Emmanuel Tussore provoque ce sentiment d’effroi. Au sol, une multitude de savons d’Alep, semblables à des immeubles éventrés, exhalent un parfum capiteux. L’art est réduit à sa plus simple expression, paradoxalement impuissant et terriblement éloquent. Doit-on y voir une allégorie de la situation du continent africain en 2018 ? Sans doute.
Emmanuel Tussore, City – Study for a soap, 2017
© Vincent Bernière
Reste que Simon Njami, commissaire de la biennale de Dakar pour la deuxième édition consécutive, avait prévu le coup. Pour la précédente édition, il y a deux ans, Dakar s’était parée de la couleur bleue, celle de l’espoir. En 2018, les colonnes de l’ancien palais de Justice, où se déroule le « In » de la manifestation, ont été recouvertes de rouge. Dakar semble à l’arrêt. Le feu va-t-il passer au vert ou ça va saigner ? Une œuvre du Soudanais Hassan Musa, à l’effigie de Karl Marx, semble pencher pour la seconde hypothèse. L’heure est à la révolution : « Je veux me débarrasser de tous les cons, clame Simon Njami. Ceux qui n’ont rien fait. Ceux qui ne tiennent pas leurs promesses. Ceux qui font qu’on en est encore là, poursuit le brillant commissaire, qui aime citer Fanon, Césaire et Deleuze. C’est maintenant ou jamais ! Ma responsabilité est de permettre aux artistes d’aujourd’hui de tenter l’expérience des possibles. Sinon, qui va le faire ? »
Hassan Musa, Je suis K, 2017
© Vincent Bernière
Cette année, Simon Njami et ses commissaires invités, dont le talentueux Camerounais Bonaventure Ndikung, sont allés au-delà du panafricanisme. La Tunisie et le Rwanda sont les pays à l’honneur du « In ». Sont aussi présents des Haïtiens, des Cubains, des Indiens et des Indonésiens. L’idée étant de donner les clés du futur à une nouvelle génération qui maîtrise les codes esthétiques d’un art contemporain désormais globalisé mais qui semble engluée faute de moyens. L’œuvre singulière de l’artiste kenyane Jackie Karuti symbolise bien cette contrainte. Face à un écran qui renoue, cinquante ans après sa sortie, avec les questionnements métaphysiques du film 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, un Christ rétrofuturiste de bric et de broc attend la fin d’un compte à rebours qui ne le fera jamais décoller. Plus loin, la Cubaine Glenda León a posé un petit sablier sur un tas de sable inversé, allégorie des lourdeurs d’un continent où tout est possible mais où tout, finalement, n’arrive pas…
Glenda León, Temps perdu II, 2013
© Vincent Bernière
Comme en 2016, le bilan artistique de ce Dak’Art 2018 est impressionnant. Au plus fort de l’événement, qui se tient jusqu’au 2 juin, on a compté près de soixante vernissages par jour. Hormis l’imposant « In », des dizaines d’expositions essaiment à Dakar et ailleurs au Sénégal, à l’instar de l’initiative urbaine « Mon Super Kilomètre », sise dans le bien-nommé quartier de la Gueule Tapée. Côté « Off », le programme s’est développé au point que l’une de ses incubatrices, la commissaire Delphine Calmettes, qui expose notamment une installation de Pascale Marthine Tayou à la galerie Le Manège, prédit que, bientôt, « il y aura un off du off ». Avec les artistes Ican Ramageli et Pascal Traoré du collectif Agit’art, Delphine Calmettes a investi l’ancien marché malien de Dakar avec une multitude de propositions qui réinterprètent les préceptes mystico-esthétiques de Joe Ouakam, l’un des fondateurs du laboratoire Agit’art en 1973.
Amadou Sanogo, Vue de l’exposition « TheMatter », 2018
© Vincent Bernière
Autre clou : « TheMatter » de Thomas Cazenave et Bénédicte Samson propose huit remarquables expositions qui mixent art contemporain et pop culture. Les clichés nocturnes du béninois Sory Sanlé répondent aux créatures de la nuit du photographe français Youri Lenquette ; la plasticité des œuvres du Sénégalais Serigne Mbaye Camara avoisine avec les dessins pop et modestes du Sénégalais Ablaye Ndiaye Thiossane et les acryliques introspectives du Malien Amadou Sanogo. À Sory Sanlé, découvert par le commissaire d’expo Florent Mazzoleni, on prédit le même engouement que celui suscité par Malick Sidibé. Enfin le peintre Amadou Sanogo est en plein boom : on a bien vu le galeriste parisien André Magnin tenter d’acheter une toile de l’exposition « TheMatter ». Hélas pour lui, toutes les pièces avaient été réservées avant même le vernissage… Dak’Art 2018 a toujours un train d’avance.
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