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Etel Adnan, Rihla i lâ Jabal Tamalpaïs [Voyage au mont Tamalpaïs] (détail), 2008
Aquarelle et encre de Chine sur cahier japonais • 30 x 10,5 cm x 54 pages • Coll. Institut du monde arabe, Paris • © Etel Adnan / © Photo Centre Pompidou-Metz / Béatrice Hatala
Et si nous regardions l’écriture comme la « photographie de notre âme », l’ADN de notre singularité ? Et si nous l’observions comme une œuvre d’art ? Pas seulement les calligraphies japonaises, si fascinantes d’élégance, ou les manuscrits enluminés du Moyen Âge, richement décorés, mais aussi les petites choses, les lettres, les extraits de journaux intimes, les brouillons vite faits. Pour Etel Adnan (1925–2021), « écrire, c’est dessiner » ; et les feuilles de papier couvertes de signes, quelle que soit leur forme, quelle que soit leur langue, ont leur place au musée. Qu’importe que le visiteur ne comprenne pas ce qui est écrit ! Cette idée, bien sûr couramment défendue dans l’histoire de l’art, a émergé lors d’une conversation et donné envie à Jean-Marie Gallais, commissaire au Centre Pompidou-Metz, d’y consacrer une exposition poétique, sensible, riche de 230 œuvres datées du IIe millénaire avant notre ère à aujourd’hui (le jour du vernissage, l’Iranien Navid Nuur finissait la sienne directement dans le musée), entourant Etel Adnan d’une cinquantaine d’artistes et écrivains.
Etel Adnan, Claude Royet-Journoud. L’amour dans les ruines, 1987
Aquarelle et encre de Chine sur cahier japonais • © Etel Adnan / © Photo Centre Pompidou-Metz / Photo Béatrice Hatala
Femme multiple, née à Beyrouth d’un père syrien et d’une mère grecque, Etel Adnan a grandi dans un couvent français puis passé sa vie entre le Liban, les États-Unis et la France. Passionnée de mots et de langues autant que de peinture, cette figure généreuse et lumineuse de l’art contemporain – dont les poèmes et les peintures, d’une bienfaisante simplicité, sont lisibles par tous et habités d’humanité –, a fait de l’alliance texte-image une constante de son travail. Notamment en couvrant des leporellos – livres-accordéons longs de plusieurs mètres – de poèmes, les siens ou ceux d’auteurs qu’elle admire tels Badr Shakir al-Sayyab, Claude Royet-Journoud (à qui elle les envoyait en cadeau), complétés de centaines d’aquarelles. Ici se joue quelque chose de primordial, car ces dernières n’ont pas le rôle d’illustrations, explique-t-elle dans le catalogue, mais d’« équivalences », qui donnent « une réponse et un contrepoint au texte ». Elle poursuit : « Au lieu d’expliquer, d’analyser ma compréhension d’un poème particulier ou d’un texte en langage verbal, j’utilise le langage de la peinture : dans ce cas les mots écrits et le texte visuel se reflètent l’un l’autre et forment une nouvelle entité qui combine les deux. » Autrement dit, l’art comme écriture et l’écriture comme art.
Louise Bourgeois, Napoléon en Égypte, 2008
Gravure, aquarelle, encre et crayon sur papier • 18,7 × 25 cm • Coll. Centre Pompidou, Paris • © The Easton Foundation / Adagp, Paris, 2021 / Photo Centre Pompidou, MNAM-CCI, dist. RMN-GP / Audrey Laura
À Metz, ce fragile support du papier est mille fois honoré et attire à lui des feuilles poignantes. C’est Louise Bourgeois qui, à presque 100 ans, capture sensations et souvenirs dans de petits dessins aquarellés.
« Offrir 1200 mètres carrés à des œuvres sur papier », insiste le commissaire, n’est pas si courant, bien au contraire, le dessin se montrant bien souvent dans de petits espaces. C’est d’ailleurs le cas en ce moment à l’École des Beaux-Arts de Paris, dont le cabinet Jean Bonna présente Dessiner la lettre, écrire le dessin, qui explore de façon plus académique la relation entre texte et image. À Metz, ce fragile support du papier est mille fois honoré par Etel Adnan, dont le travail rayonne et attire à lui des feuilles poignantes.
C’est Louise Bourgeois qui, à presque 100 ans, capture sensations et souvenirs dans de petits dessins aquarellés. Ou Nancy Spero qui couvre une immense fresque (86 mètres de long, tout de même) de figures et de bestioles mythologiques, imprégnée de colère féministe. C’est Annie Cohen qui tricote des colonnes de mots, comme des tornades, que l’on déchiffre à la loupe, le cœur pris d’un vertige. Ou Danh Vō qui demande à son père vietnamien de recopier la lettre d’un condamné à mort, écrite en 1861, alors qu’il n’en comprend pas la langue. Roland Barthes, aussi, qui trace quelques lignes sur des papiers à en-tête pour se détendre, Pierrette Bloch qui aligne les points d’encre comme des mots, ou Navid Nuur qui recopie soigneusement, sur une grande toile, ces gribouillages que l’on fait dans les papeteries pour tester les stylos, geste selon lui primaire et universel.
Les Très riches heures de Metz, début du XIVe siècle (vers 1300–1310)
Enluminure sur parchemin, MS 1588 f. 037v • Coll. Bibliothèques-Médiathèques de Metz • © Collections Bibliothèques-Médiathèques de Metz
Trois cabinets interrompent ce défilé de signes contemporains, concentrant dans une lumière atténuée d’ahurissants chefs-d’œuvre : un papyrus datant de l’Égypte antique, fragment du Livre des Morts d’Amonemouja (vers 1188–1069 avant notre ère), un rouleau japonais dont l’encre semble encore humide issu des Huit Vues des rivières Xiao et Xiang, un manuscrit arabe du XIXe siècle couvert de commentaires ordonnés de façon géométrique, ou encore de singuliers traités d’un paysan lorrain nommé Pierre Richard, inventeur d’une langue bien à lui. On croise aussi Les Très riches heures de Metz (vers 1300–1310), Rimbaud qui dessine « les plaisirs du jeune âge », Van Gogh qui écrit à Émile Bernard, son « cher copain »… L’ensemble est une magnifique ode au papier, à l’encre sur les doigts, à la poésie, à la fragilité, aux lettres reçues et envoyées, aux notes dans les marges, qui résonne comme un cri d’amour en ces temps technophiles. Et nous donne envie d’éteindre notre smartphone pour recommander l’exposition… par lettre.
Écrire, c’est dessiner
Du 6 novembre 2021 au 21 février 2022
Centre Pompidou-Metz • 1 Parvis des Droits de l'Homme • 57020 Metz
www.centrepompidou-metz.fr
Dessiner la lettre, écrire le dessin
Du 15 octobre 2021 au 16 janvier 2022
Beaux-arts de Paris • 13 Quai Malaquais • 75006 Paris
www.beauxartsparis.fr
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