Article réservé aux abonnés

Galerie Perrotin

Laurent Grasso à la recherche du mystère des terres sacrées aborigènes

Par

Publié le , mis à jour le
Pour sa nouvelle exposition en galerie, l’artiste s’est laissé porter par les chants magnétiques d’Aborigènes d’Australie jusqu’en des déserts, dont il a traduit les narrations secrètes sous forme de sphères flottantes, à haut pouvoir attractif. À découvrir en vidéo, en onyx, en améthyste, en peintures à la feuille d’argent…
Laurent Grasso, Otto
voir toutes les images

Laurent Grasso, Otto, 2018

i

En suspens au-dessus d’un lac salé, site sacré du peuple aborigène d’Australie, cette sphère cristalline se veut comme l’incarnation de la charge magnétique de cette terre. Elle parcourt tout le film de Laurent Grasso, exploration d’un territoire aux limites du visible et de l’invisible.

Film HD, 21’26’’ • © Laurent Grasso. Courtesy Laurent Grasso & galerie Perrotin, Paris

« Si l’on me demandait : « À quoi sert un gros cerveau ? », je serais tenté de répondre : « À trouver son chemin en chantant dans le désert… » » Ainsi l’écrivain voyageur Bruce Chatwin évoquait-il les dessins-poèmes des Aborigènes d’Australie. Dans le Chant des pistes, il témoigne de l’art qu’a ce peuple nomade de tracer sa voie sur des terres ancestrales qui s’étendent à perte de vue, en en mémorisant la cartographie par le biais de lignes, de rythmes et de mélodies. C’est par le chant qu’existent les sites sacrés des natifs ; par le chant que leur souvenir se transmet de génération en génération, sans que le colon n’en sache jamais rien. Ce chant, l’artiste Laurent Grasso tente de lui donner forme dans l’un de ses derniers projets, Otto. Un film de vingt minutes, dévoilé à la rentrée à la galerie Perrotin.

Cailloux maléfiques

Composé comme une errance, de lacs salés en canyons et collines, il suit d’étranges guides : des sortes de boules de cristal, qui flottent entre terre et éther. « J’ai voulu rendre visible le rayonnement de ces lieux sacrés, scanner ces sites qui avaient des pouvoirs supposés, dans l’espoir utopique de pouvoir montrer cette part invisible, cette charge, explique l’artiste, rencontré dans son élégant atelier du quartier Pernety, à Paris. Les sphères qui traversent ces territoires rendent palpables les narrations secrètes de la culture aborigène. » Cette charge existe-telle ?

</em>Photo de tournage du film <em>Otto</em> (Australie, Territoire du Nord)
voir toutes les images

Photo de tournage du film Otto (Australie, Territoire du Nord), 2017

i

C’est un traditional owner, un propriétaire symbolique de ces terres, qui a autorisé leur accès à l’artiste et son équipe. Un tournage complexe, qui a duré quinze jours en plein désert. Appelé Otto, il a donné son nom au film.

Courtesy Studio Laurent Grasso

L’office de tourisme proche du site le plus fameux reçoit en tout cas tous les jours des fragments de pierre arrachés par des visiteurs peu respectueux, et qui paient leur crime de retour chez eux, où toutes sortes de malédictions les accablent. D’où le retour boomerang des cailloux maléfiques ! Mais cette question n’est pas essentielle aux yeux de l’artiste. Plutôt « cette impression très étrange d’être à l’origine du monde ». Aguerri à toutes sortes de contextes, il n’en est pas à sa première expérience d’explorateur : on l’a déjà vu arpenter les territoires les plus énigmatiques, des studios romains de Cinecittà au dédale doré de l’Élysée. À chaque fois, il est revenu de ces périples avec des films qui ne laissent dire à l’image qu’une part de vérité, et accordent une large place aux fantasmes, aux projections et à l’esprit du lieu.

Quatre heures de piste

Équipé de drones surmontés de caméras hyperspectrales et thermiques (qui captent notamment les infrarouges et le rayonnement électromagnétique), l’artiste s’est lancé dans cette expédition australe sans envisager, de prime abord, « qu’il avait mis le doigt dans un truc très compliqué ». C’est à l’occasion d’une invitation de la biennale de Sydney qu’il a lancé cette idée. Mais il n’avait pas encore pris conscience que les Australiens avaient « une telle peur que les artistes s’emparent de cette question, ni du tabou qu’elle représentait. On était face à l’inconnu total. » Les difficultés logistiques n’étaient pas pour faciliter ce projet d’« anthropologie futuriste » : parvenir jusqu’à ce coin ultra-isolé de l’île-continent nécessitait quatre heures d’avion depuis Alice Springs (pas vraiment une mégalopole), suivies de quatre heures de piste. Puis quinze jours de tournage dans le désert, avec une équipe de dix personnes.

</em>Photo de tournage du film <em>Otto</em> (Australie, Territoire du Nord)
voir toutes les images

Photo de tournage du film Otto (Australie, Territoire du Nord), 2017

i

Courtesy Studio Laurent Grasso

Ainsi est enfin né Otto. Un titre anagramme, beau comme une longue-vue, renvoyant au prénom du traditional owner, ou propriétaire symbolique de cette terre, Otto Jungarrayi Sims, qui a servi de guide à l’artiste et lui a autorisé l’accès au site selon le protocole des Aborigènes. « C’était important à leurs yeux d’avoir un film pour eux. Notamment en un temps où ils réclament, plus que la propriété symbolique de ces terres, une propriété réelle qui leur permettrait de retirer de vrais bénéfices de leurs exploitations minières. Mais je n’ai pas une position naïve par rapport à la notion d’art engagé. Je n’aurais jamais fait un documentaire sur la cause aborigène. Ce qui me passionne, c’est de remonter à la source des problèmes. » A-t-il eu du mal à convaincre la communauté du bien-fondé de sa démarche ? Les négociations semblent avoir été bien plus complexes avec les institutions nationales… « Je pense qu’ils ont aussi accepté mon projet car tous les Aborigènes sont artistes, avance Laurent Grasso. Même s’ils sont enfermés dans une production très automatique, à laquelle les a contraints l’Occident, en leur proposant de réaliser leurs dessins cosmogoniques sur des toiles destinées au marché. »

Réaligner les chakras

Otto, ce nom qui s’affiche tel un visage au gré de l’exposition, c’est aussi une référence au physicien allemand Winfried Otto Schumann, qui avait prédit après guerre des pics spectraux dans le domaine d’extrêmement basse fréquence du champ électromagnétique terrestre, connus sous le label de « résonances de Schumann ». Soit une façon, pas si éloignée, de traduire là encore une forme de sacré. Toute l’oeuvre de Laurent Grasso se développe depuis bientôt vingt ans dans ces va-et-vient, ces zones troubles entre science et foi, fictions trop réalistes et réalités trop folles pour y croire. Voilà sans doute l’unique point commun entre toutes ses productions (peintures, vidéos, installations…) qui, comme en atteste sa vaste exposition chez Emmanuel Perrotin, se veulent d’une vertigineuse diversité.

Laurent Grasso, Otto
voir toutes les images

Laurent Grasso, Otto, 2018

i

Film HD, 21’26’’ • © Laurent Grasso. Courtesy Laurent Grasso & galerie Perrotin, Paris.

Pour la concevoir, il a multiplié les recherches sur « tous ces appareils qui promettent de traduire la pensée en images, basés sur des croyances physio-scientifiques plus ou moins farfelues ». Et de sortir aussitôt de ses tiroirs toutes sortes de plaques de métal censées réorienter les énergies du corps, d’outils chargés d’écrits cryptiques destinés à réaligner les chakras et autres inventions nées des expériences romantico-scientifiques du XIXe siècle. Croit-il au pouvoir de ces inventions à la Professeur Tournesol ? La question est inutile. « Ce qui m’intéresse, ce sont les histoires que les gens se racontent, ces formes en flottement dont on ne comprend pas le fonctionnement ». Et la charge des matières, dont il joue tout au long de l’accrochage : sculptures d’onyx, de cuivre, d’améthyste, de marbre rouge, plaques de Tesla, peintures à la feuille d’argent, machine quasi alambic inspirée du théosophe Rudolf Steiner…

</em>Photo de tournage du film <em>Otto</em> (Australie, Territoire du Nord)
voir toutes les images

Photo de tournage du film Otto (Australie, Territoire du Nord), 2017

i

Courtesy Studio Laurent Grasso

« Ce qui me fascine, c’est toute cette alchimie des temps modernes, qui me permet d’échafauder des scénarios de fiction augmentée. Je ne suis pas très fan de l’artiste poète qui crée des farces. Moi je suis plutôt dans l’analyse des dispositifs qui nous entourent. » Invité à commenter Otto, l’historien Darren Jorgensen évoque à son sujet Roger Caillois : « Laurent Grasso […] réalise ce que le surréaliste Roger Caillois appelle « les sciences diagonales » au sein desquelles « il existe des cycles et des symétries, des homologies et des récurrences perceptibles. Tout rentre dans une ou plusieurs séries. Il n’y a rien qui n’ait ses propres équivalents ou doubles, tel un message codé qui rappelle à notre esprit une prémonition ou une nostalgie. » »

« J’aime changer à chaque fois de territoire, chaque sujet obéit à de nouveaux codes. »

Convaincre de la diversité de son travail, tel est pour Laurent Grasso l’enjeu de cette énorme exposition, et donner des repères pour se retrouver dans ce chant polyphonique qu’il met en scène avec toujours plus de complexité. « J’aime changer à chaque fois de territoire, chaque sujet obéit à de nouveaux codes. Ce qui lie tous ces projets, c’est peut-être aussi une fascination pour les dispositifs de contrôle et de pouvoir », résume simplement l’artiste, qui espère bien pouvoir se lancer bientôt dans un nouveau film auscultant cette fois-ci, après le palais de l’Élysée en 2016, le protocole autour du président de la République. Une autre forme de sacré.

Arrow

Laurent Grasso. Otto

Du 6 septembre 2018 au 6 octobre 2018

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi