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Vue de l’exposition au Loggiato di San Bartolomeo de Palerme, avec au premier plan : « Teh le bled », installation de Marion Mounic, 2017-2022, et derrière « La Traversée » de Jean Denant, vidéo, 2022
© Éloïse Legay
Après avoir élu domicile à Los Angeles en 2019, le festival international d’art contemporain organisé par l’association Sète-Los Angeles (SLA) a posé ses bagages à Palerme. « Nous organisons tous les deux ans un festival d’art contemporain à Sète et dans une ville qui nous inspire, rappellent les fondatrices de SLA, Sophie Dulin, Pauline Boyé et Marie Taillan, toutes trois passionnées d’art. Et c’est toujours une aventure collective et conviviale, possible grâce au soutien des institutions publiques, des mécènes et d’une trentaine de bénévoles. « Les artistes jouent un rôle essentiel dans notre société, et nous les accompagnons en soutenant et en valorisant leur création. » Sophie Dulin précise : « c’est un festival nomade qui a la volonté de faire dialoguer les cultures. Il est cette année une ode à la Méditerranée », imaginé en association avec la Biennale Arcipelago Mediterraneo
Gandolfo Gabriele David, Performance Reti di terra réalisée le 15 septembre 2022 sur le parvis du Crac de Sète
© Éloïse Legay
« Pensé comme un pont entre deux rives de la Méditerranée, entre deux ports commerciaux florissants, entre deux cultures proches, le festival Sète Palermo présente une trentaine d’artistes français et italiens qui partagent leur pratique artistique pour l’occasion. Preuve que cette mer du milieu ne nous sépare pas mais, au contraire, continue à tisser des liens très puissants », se réjouit la commissaire invitée, Federica Fruttero. Arts plastiques, musique, littérature, danse, vidéo et gastronomie… tous les modes d’expression sont au rendez-vous et présentés dans une vingtaine de sites. Des lieux divers, publics et privés, en intérieur ou en extérieur, des plus évidents comme les musées ou les centres d’art aux plus inattendus comme le restaurant de plage La Ola à Sète ou l’atelier de gravure de Daniela Nancy Granata à Palerme. Avec pour mots d’ordre, le partage et la convivialité. Tout est gratuit, ouvert à tous, et Marc Combas, alias Topolino, toujours là à tout croquer, pour garder la mémoire de ces moments précieux.
Daniel Dezeuze, « Tableaux-valises », valises peintes, 2015–2017, exposés au Crac de Sète
© Éloïse Legay
La Grande bleue, cette Mare nostrum, est bien sûr au cœur des propositions artistiques. Tant les scènes de plage et les baigneurs saisis par le crayon de Linda Randazzo, que la captation de la vie du littoral sétois sur la surface réfléchissante de La Traversée de Jean Denant [ill. en Une]. Mais c’est aussi la mer puissante et destructrice mise en mots et en pigments par Cécile Donato Soupama, au plus fort de la crise migratoire en 2018 et 2019 : « une proxémie de l’exil, du déplacement et de tous les droits humains » ; ou encore celle devant laquelle pleure la bouleversante madone noire de Ruby Cicero.
Migrations et traversées sourdent également des Tableaux-valises de Daniel Dezeuze [ill. ci-dessus], tandis qu’Aldo Biascamano n’en finit pas d’imaginer ses mythologies sétoises peuplées de naïades, de pépites d’or et de palourdes glanées à Sète, Palerme ou ailleurs. Ignazio Mortellaro [ill. plus bas], lui, a enduit de noir mat le dos de 387 ormeaux, avant de les suspendre en un disque mouvant de trois mètres de diamètre – Mare di tenebra qui évoque la lune et les marées. Moules, huîtres et autres palourdes inspirent l’architecte Gilles-Marie Dupuy depuis une dizaine d’années qu’il est devenu ostréiculteur sur l’étang de Thau. Suzy Lelièvre a, quant à elle, tamisé le sable des Trois digues pour composer ses dunes hypnotiques à la faveur d’un savant calcul mathématique inspiré par Sébastien Truchet.
Lise Chevalier, « Racines », encre sur feuilles de bambou géantes récoltées au jardin botanique de Palerme, 2022, série présentée au Palazzo Sant’Elia de Palerme
© Éloïse Legay
Des plantes pour dire la fragilité de la vie, la fugacité du temps, les éternels transformations et recommencements de la nature.
La récolte a été faste pour nombre d’artistes invités, à en croire les feuilles et les fleurs glanées de part et d’autre de la Méditerranée qui parsèment leurs créations. Que ce soient celles brodées ou délicatement esquissées par Émilie Dezeuze, celles pressées avec des pigments par son père François Dezeuze, ou encore celles peintes, photographiées et gravées par Giuliana Barbano, Lise Chevalier [ill. ci-dessus] et Armelle Caron. Des plantes pour dire la fragilité de la vie, la fugacité du temps, les éternels transformations et recommencements de la nature. Ce même thème du « recyclage infini des choses » habite les installations de Rossella Poidomani, dont chaque élément a été prélevé dans la demeure familiale de Modica [ill. plus bas], ainsi que la proposition d’Andrea Kantos autour de la maison et du foyer. Désireuse de « recréer un espace d’hospitalité avec des rebuts », Marion Mounic a de son côté récupéré parpaings, chaises en plastique et même des carreaux XVIIIe sur un chantier palermitain pour son installation Teh le bled [ill. en Une]. Bénéficiaire d’une résidence dans la ville sicilienne grâce à Kultur Ensemble, Abdelkader Benchamma s’est, quant à lui, inspiré des marbres symétriques et cosmatesques (style de pavement typique d’Italie) qui habillent les églises de la cité pour imaginer son intervention dans le sanctuaire baroque Sant Euno.
Le festival a été rythmé par de nombreuses performances pluridisciplinaires, la plupart réalisées en collaboration entre Sétois et Siciliens, à l’image de celles incantatoires aux esprits de l’eau et du feu d’Andrea Cervera sur les improvisations d’Il Petrigno (Célébration du vivant, actes 4 et 5, suite de la série de performances autour des migrations initiée lors de la première édition du festival en 2019) ; de l’onirique pièce imaginée sur la plage de Sète par Ruby Cicero accompagnée du violon magique d’Alessandro Librio ; du filet de pêcheur saupoudré de sable sétois puis jeté sur une toile par Gandolfo Gabriele David ; ou des symphonies culinaires orchestrées par Marion Mounic avec les chefs Nicolas Dubois puis Marisa Bentivegna. Sans oublier ni la très poétique Zone de timidité dansée par Maria Donata d’Urso dans les peaux de thé de kombucha, ni les Étreintes du danseur Carlos Bayle avec cinq blocs de terre crue chorégraphiées par Ève Laroche-Joubert [ill. plus bas]. Mais la proposition la plus conceptuelle et la plus participative est sans nul doute la Box Populi du collectif palermitain Dimora Oz (constitué de Barbara Cammarata, Andrea Kantos et Gandolfo Gabriele David, entre autres…) destinée à recueillir les avis et sentiments de tout un chacun.
À gauche : Rossella Poidomani, « Intra Umido » (détail), bâche en plastique et pile de papiers et de pages de livres encadrés dans des bambous, installation présentée au Crac de Sète, 2022. À droite : Ignazio Mortellaro, « Mare di Tenebra » (détail), ormeaux peints et suspendus, 2022, installation présentée au Crac de Sète
© Éloïse Legay
« Créer au fur et à mesure des éditions du festival une communauté artistique cosmopolite grandissante, dont le centre de rayonnement est la ville de Sète. »
Marie Taillan
Le dialogue et les échanges sont la raison d’être et l’ADN du festival, et l’une des grandes sources de satisfaction des artistes invités. « La connexion, s’enthousiasme Barbara Cammarata, c’est la chose en laquelle je crois, ce qui me motive le plus. » Ce ne sont pas Daniela Nancy Granata et Emanuela Barilozzi Caruso qui diront le contraire, elles qui ont imaginé ensemble Donna che guarda l’infinito, une série graphique inspirée par les peintures préhistoriques du Monte Pellegrino et par les récentes découvertes scientifiques les attribuant à des femmes… Ni Marion Mounic, habitée par « ce lien hyper fort autour de la Méditerranée, avec ces espaces d’hospitalité, et tous ces liens entre les gens, qui passent notamment par la cuisine. » Pour Lise Chevalier, cela tient presque de la révélation : « Être venue en Italie m’a permis de mieux comprendre Sète, avec le côté collectif et l’humour aussi ! »
Performance d’Ève Laroche-Joubert dansée par Carlo Bayle, au Cyclo de Sète, le 17 septembre 2022, avec en arrière-plan « Rumeur des cercles » d’Abdedlkader Benchamma, encre sur papier et encre sur le mur, 2016 et 2022
© Éloïse Legay
Si Sète Palermo a été une incroyable expérience à vivre, la plupart des œuvres créées pour l’occasion demeurent. Elles sont exposées à Palerme jusqu’au 26 novembre. Une œuvre pérenne a même été commandée dans le cadre du festival : Sòno du compositeur de paysages sonores Alessandro Librio, désormais installée au premier étage du Palazzo Branciforte. Et les graines de plusieurs projets collectifs sont d’ores et déjà semées dans l’esprit cultivé par l’association SLA, dont l’objectif est, comme le rappelle Marie Taillan, « de créer au fur et à mesure des éditions du festival une communauté artistique cosmopolite grandissante, dont le centre de rayonnement est la ville de Sète. » Ne reste plus qu’à choisir la prochaine destination…
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