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Charles Fréger, Namahage (Ashiwaza, péninsule d’Oga, préfecture d’Akita), 2016
Photographie • © Charles Fréger
Il y a quelque chose de surnaturel dans les mascarades japonaises photographiées par Charles Fréger, comme ces silhouettes du rituel Namahage sur la plage et dans la neige, brandissant d’énormes couteaux avec leur costume de paille, leurs cornes et leurs masques à grandes dents. Derrière, le ciel laiteux éclaire la ligne d’horizon, quand l’écume mousseuse d’une vague vient rappeler la présence de la mer. Cette image sert de point de départ au travail conduit par le photographe de 2013 à 2015. Ses clichés sont savamment mis en scène : d’île en île, ils offrent cinq voyages dans les villages de l’archipel, et notamment le Nord-Est profondément marqué par le tsunami et le tremblement de terre de 2011.
Scénographie de l’exposition « Yokainoshima, esprits du Japon », 2018
photo Bertrand Stofleth / © Musée des Confluences, Lyon
Prises pour la plupart en dehors des festivités, en extérieur, si les photos témoignent de la diversité de toutes ces traditions vivantes, Charles Fréger revendique pourtant une démarche artistique individuelle qui n’a aucune prétention à l’exhaustivité documentaire : « Je renoue en quelque sorte avec l’esprit des catalogues des ethnologues collectionneurs du XIXe siècle, explique l’artiste. Tout est question de représentation dans la photographie, qui se joue entre la rencontre avec le sujet, la météo et le décor. Je ne viens pas mettre les masques sur un piédestal, je me place à égalité : c’est le devenir animal qui m’intéresse dans la mascarade. Aujourd’hui, le point de vue pris derrière le masque reste le meilleur matériel ethnologique, comme les vidéos réalisées par les habitants avec leur portable. Moi, je travaille en points de repères visuels. J’ai développé un protocole technique de prise de vue, un rituel. Avec mes 50 kilos de matériel, je prévois mes rendez-vous, c’est toujours une expédition. »
Scénographie de l’exposition « Yokainoshima, esprits du Japon », 2018
Photo Bertrand Stofleth / © Musée des Confluences, Lyon
Après sa série « Wilder Mann » sur les mascarades européennes d’hiver, en prolongeant ses recherches dans le monde, le photographe s’ouvre à l’expressivité grotesque et multiple du Japon rural. Résultat : sur ses clichés, les figures fusionnent dans l’environnement. Les grands formats ouvrent des fenêtres sur un archipel grotesque et habité au rythme des saisons. La lumière mixte, naturelle et artificielle, crée une matière en résonnance, une texture palpable, découpe les lignes et les motifs des costumes de ces pantomimes qui jaillissent sur des paysages ouverts, dans la perspective d’une rizière, au milieu des bois ou dans la végétation, au bord de la mer ou dans le crépitement de la neige, Charles Fréger n’hésitant pas à mettre les costumes dans l’eau : « Je n’ai aucun affect pour la religion, reste la sensation, et je me garderais bien d’expliquer ces rituels très étrangers à notre culture. Mais la plupart des traditions parlent aussi de peurs universelles, de sentiments profonds qu’on peut sentir ».
Yukihide Tosa, La procession nocturne des cent démons, 1866
Coll. Cartier-Bresson, musée des beaux-arts de Nancy • © Photo Ville de Nancy - P. Buren
Cette approche esthétique iconoclaste introduit une conversation complémentaire à la démarche du musée qui, dans ses vitrines conçues en « petits théâtres », convoque les esprits kami, figures protectrices ou malfaisantes, démons oni ou yōkai ; masques de danse Kagura et de théâtre nô, sculptures, estampes, Netsuke, autel portatif des ancêtres, sans oublier un exceptionnel rouleau peint des cent démons du XIXe siècle et une armure de samouraï. Composées pour une grande partie des dons du collectionneur Émile Guimet (1836–1918), mais également d’un fonds de missionnaires religieux, ces collections hétéroclites ont été rassemblées par des regards occidentaux à l’origine de notre fascination. La contextualisation des rituels aborde la multiplicité de ces pratiques, inspirées des spiritualités shintô puis du bouddhisme, avant d’invoquer, d’incarner et d’interpréter cette mythologie dans les traditions populaires. La dramaturgie est la clé de la scénographie de l’exposition où trône un temple-théâtre afin que les visiteurs viennent s’assoir, écouter des contes et de la musique japonaise. Une invitation à appréhender l’exotisme à travers une réalité plus sensible.
Yokainoshima, esprits du Japon
Du 7 juillet 2018 au 25 août 2019
Musée des Confluences • 86 Quai Perrache • 69002 Lyon
www.museedesconfluences.fr
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