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Katsushika Hokusai, La rivière de Tama dans la province de Musashi, vers 1829-1833
Estampe • 24,9 x 37 cm • Coll. BnF, Paris • © BnF, Paris
Il y aurait plus de 1 000 restaurants japonais à Paris. Depuis les années 1980, la gastronomie nippone séduit de plus en plus. Au-delà de l’art de vivre, ce sont des pans entiers de la culture japonaise qui ont conquis les Français. Êtes-vous intéressé plutôt par ses expressions traditionnelles ou contemporaines ? Êtes-vous attiré par les mangas hallucinants de Kazuo Umezu (édités par le Lézard noir) ou les architectures aériennes du jeune Junya Ishigami présentées à la fondation Cartier, à Paris (exposition prolongée jusqu’au 9 septembre du fait de sa forte fréquentation) ?
Les artistes, musiciens, chorégraphes et architectes français sont-ils influencés, fascinés par le pays du Soleil levant ? Telles sont les questions que suscite la plus grande série de manifestations pluridisciplinaires (une cinquantaine mêlant expositions, théâtre, concerts, danse…) jamais consacrée à la culture japonaise en France et intitulée « Japonismes 2018 ». Soit l’idée qu’il y aurait un nouvel engouement des Français. Car pendant huit mois à partir de début juillet, le Japon a souhaité célébrer le 160e anniversaire des relations diplomatiques nippo-françaises en organisant avec plus de 30 institutions françaises une sorte de festival représentatif de toute sa culture, depuis la période Jōmon (de –15 000 à –300 avant notre ère) jusqu’au son et lumière numérique et poétique du collectif teamLab. Un événement né d’une réflexion stratégique du gouvernement japonais ; le Premier ministre Shinzō Abe, accueilli par le Président Emmanuel Macron, viendra d’ailleurs spécialement à Paris pour l’inauguration.
teamLab, Universe of Water Particles. Vue de l’exposition « teamLab – Au-delà des limites », 2018
Expérience immersive totale, le show son et lumière du collectif teamLab, à la Grande Halle de la Villette, est un euphorisant à partager en famille.
Installation digitale interactive, son : Hideaki Takahashi • © teamLab
Entre les années 1860 et le début du XXe siècle, en France, au Royaume-Uni et dans presque toute l’Europe, le japonisme désignait cette mode, cette appétence pour tout ce qui venait du Japon, et en imitait le style. Il correspond à l’ère Meiji, première période d’ouverture du pays au monde extérieur, au cours de laquelle furent accueillis des voyageurs européens en quête d’exotisme. Contrairement aux chinoiseries du XVIIIe siècle ou à l’orientalisme du XIXe, cette frénésie toucha moins les bourgeois et les académies que les créateurs à la recherche de pratiques inédites et de nouveaux horizons.
Dans les estampes d’Hokusai ou d’Hiroshige, alors méprisés par les élites japonaises car produisant un art considéré comme léger et populaire, les Européens percevaient des formes, des couleurs, des perspectives inédites, qui influencèrent tout autant Van Gogh et Monet que Debussy, Proust ou Zola. Si cette vogue engendra également ce que l’on appela des « japoniaiseries » de mauvais goût, il participa à une révolution du regard qui se propagea de l’impressionnisme à l’Art nouveau, et même au-delà.
Vue du Manga District d’Akihabara
Comment la pop culture a-t-elle marqué Tokyo de son empreinte ? Réponse du 29 novembre au 29 décembre dans « Manga / Tokyo », à la Villette.
DR
Qu’en est-il aujourd’hui ? En 2018, le Japon vit une crise culturelle, sociale et politique sans précédent. D’abord parce qu’en 2010, il a cédé sa place de deuxième économie mondiale, derrière les États-Unis, à la Chine. Un choc immense pour le pays, qui demeure cependant à la troisième place. Ensuite, parce que sa population diminue du fait de la baisse des naissances, qu’elle vieillit à une vitesse record, au point qu’un Japonais sur sept est âgé de plus de 75 ans et que, l’immigration étant quasi interdite, aucun renouvellement n’est possible. Enfin, parce que la culture nippone s’exporte moins. Sony a perdu d’énormes parts de marché de l’entertainment au profit du Sud-Coréen Samsung ; l’art contemporain japonais, pourtant de qualité, n’intéresse pas le marché international (exception faite du plasticien Takashi Murakami et de photographes comme Hiroshi Sugimoto et Nobuyoshi Araki, présents dans les musées du monde entier).
L’art contemporain japonais, pourtant de qualité, n’intéresse pas le marché international.
De même, le pays qui avait révolutionné la mode dans les années 1980 avec Yohji Yamamoto, Rei Kawakubo (Comme des Garçons) ou Kenzo Takada (Kenzo) n’est plus dominant – mais une nouvelle génération s’annonce peut-être avec Masayuki Ino, qui a reçu en juin dernier le prix LVMH du meilleur jeune créateur de mode pour son sportswear stylé et ludique. Pays voisin, la Corée du Sud dépasse le Japon dans de nombreuses formes d’expression culturelles, de la musique (particulièrement la K-pop dont sont fans les ados français) au cinéma, bien que le film Une affaire de famille du Japonais Hirokazu Kore-Eda ait remporté la dernière Palme d’or à Cannes, en passant par l’art contemporain.
Tadao Ando, Église de la Lumière, 1989, Osaka
Divine nouvelle : une rétrospective « Tadao Ando » retracera, du 10 octobre au 31 décembre 2018 au Centre Pompidou à Paris, un demi-siècle de créations architecturales de celui qui fit de la lumière un signe pur.
© Photo Mitsuo Matsuoka
À cette crise économique (PIB en recul de 0,2 % depuis le début de l’année, après deux ans de hausse ininterrompue) et culturelle s’ajoute une crise politique et sociale. Car l’archipel, pourtant habitué à être frappé par des cataclysmes naturels, encore marqué par la catastrophe nucléaire de Fukushima, subit une remise en cause profonde de son modèle de société. Ce qui distingue en effet Fukushima des autres désastres, c’est que, les autorités politiques ayant menti à la population, celle-ci s’en défie. Enfin, nombreux sont les jeunes à remettre en cause les conditions de travail (poids de la hiérarchie, journée de travail de dix à douze heures, alors que la durée légale est de quarante heures par semaine…). On comprend que, dans ce contexte, le Japon, hôte des Jeux olympiques d’été en 2020, entreprenne de redorer son image à l’international, face à la concurrence croissante de la Corée (qui avait organisé une année culturelle en France en 2015–2016) et de la Chine.
S’il est difficile de parler de japonisme en 2018 dans le sens où la culture nippone serait une nouvelle mode en France, les créations anciennes et contemporaines made in Japan fascinent toujours autant. Les candidatures à la Villa Kujoyama, sorte de Villa Médicis proche de Kyoto, qui offre aux plasticiens la possibilité de travailler avec des artisans japonais, sont exponentielles. Pour autant, difficile de déceler dans l’œuvre des artistes français une influence évidente de la culture japonaise, même quand ils sont lecteurs de mangas ou passionnés par l’architecture contemporaine nippone, de plus en plus présente dans l’Hexagone.
La très riche programmation organisée par la Japan Foundation (la politique culturelle est surtout le fait de fondations et du mécénat privé, notamment de grands médias et d’entreprises high-tech) offre en tout cas l’occasion unique de découvrir toute la diversité et la complexité de l’esthétique japonaise, nourrie par des allers-retours incessants entre passé et modernité, épure et chaos, pratique ancestrale et obsession de la technologie.
Japonismes 2018 – Les âmes en résonance
teamLab : au-delà des limites
Du 4 mai 2018 au 2 septembre 2018
La Villette • Avenue Jean Jaurès • Paris
lavillette.com
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