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Carlotta Bailly-Borg, L’Œil charnois, 2016
Acrylique sur toile • 180 x 150 cm • © Carlotta Bailly-Borg
Les personnages qui campent dans ses œuvres font un peu ce qu’ils y veulent. Ils fument, ils se contorsionnent, tête en bas et genoux sous le menton, ils font l’amour, à moins que ce ne soit la guerre, la gueule parfois cabossée de partout. Surtout, ils passent d’un sexe à l’autre comme bon leur semble. Pourtant, la liberté que Carlotta Bailly-Borg alloue à ces êtres fort turbulents n’a d’égal que les contraintes auxquelles elle les soumet. L’artiste aura mis le temps qu’il faut avant de trouver la bonne longueur de laisse pour les tenir sous ses pinceaux, sans les étrangler ni les brider. Mais, depuis environ trois ans, elle y est arrivée.
Carlotta Bailly-Borg, Cul de Sac I, 2018
Le pot de terre écrabouillé offre une surface de jeu pleine de plis et de replis pour l’artiste et ses deux figurines bien en chair, qui semblent tant bien que mal s’accommoder de ce terrain bosselé.
Faïence et céramique • 23 × 27 × 11 cm • © Carlotta Bailly-Borg
Avec audace et maîtrise, rythme et drôlerie, au point qu’on a hâte de découvrir les nouvelles tribulations de ce petit peuple aux formes mouvantes et au caractère bien trempé. Pour Carlotta Bailly-Borg, le temps de l’expérimentation débute à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, où la jeune femme se souvient qu’à l’époque elle était la seule peintre de sa classe. Elle n’en a pas souffert, profitant pleinement de l’enseignement théorique dispensé là-bas. Toutefois, elle s’est sentie un peu plus dans son milieu naturel durant les quatre mois qu’elle a passés à l’Université des arts de Berlin en 2009, où la peinture est la reine des pratiques : « Ça sentait l’huile », se rappelle-t-elle.
Les silhouettes, contorsionnées, arborent des rondeurs voluptueuses mais leur corps est parfois rehaussé de hachures qui gâtent en partie leur volupté.
Née à Paris en 1984, d’un père d’origine normande et d’une mère « pied-noir de Tunisie » qui la baptise Carlotta en hommage « à une danseuse de butō japonaise nommée Carlotta Ikeda », elle s’installe pendant deux ans à Saint-Denis (93), avant de partir vivre à Bruxelles, où elle réside encore et assiste à l’occasion l’artiste Michel François. Pour autant qu’elle s’en souvienne, c’est plus ou moins grâce à lui (à moins, hésite-t-elle, que ce ne soit par le biais de sa proche amie Mélanie Matranga) que le commissaire d’exposition François Piron découvre son travail et le présente dans le show « Poésie prolétaire » qu’il organise à la fondation Ricard en 2018. C’est là qu’on découvre ses peintures recto verso sur de grands panneaux de verre, fixés non pas contre mais perpendiculairement au mur. Elles mettent en scène des personnages dont la fluidité des contours paraît accentuée par le support en verre, sur lequel la peinture semble avoir coulé, malgré un pinceau tour à tour souple et nerveux. Les silhouettes, contorsionnées, arborent des rondeurs voluptueuses mais leur corps est parfois rehaussé de hachures qui gâtent en partie leur volupté. Les teintes tirent sur le violet, le vert ou le bleu, quitte à se moquer du réalisme. Un pied par-ci, l’autre par-là, près de la tête qui elle-même voisine avec un derrière callipyge : ces êtres ne manquent pas de grâce et habitent avec aisance le cadre de la peinture.
Carlotta Bailly-Borg, Curvy I et Curvy II, 2018
Ces collages de feuilles de papier de soie, repliées sur elles-mêmes, jouent habilement et simplement avec le corps courbé et déformé des personnages. Une danse de papier.
Acrylique, encre et papier de soie sur papie • 90 x 85 cm. • © Carlotta Bailly-Borg
Le choix du verre est révélateur de la pratique expérimentale de l’artiste, où le cheminement importe autant que la destination : « Exposer ces panneaux recto verso, c’est permettre au spectateur de voir l’arrière du décor, le côté mat de la peinture », fait remarquer Carlotta Bailly-Borg. Qui avoue être passée au verre après « dix années à peindre de manière assez classique sur toile tendue sur châssis » et s’en être lassée. Elle avait opté d’abord pour la peinture sous verre où, explique-t-elle, « on peint à l’envers, en commençant par ce qui est visible à l’avant et en finissant par l’arrière-plan ».
Ces panneaux de verre, Carlotta Bailly-Borg n’en a même pas choisi la taille. « Je les rachète à des entreprises du bâtiment. Ils doivent quand même correspondre à ma taille [1,74 m] afin que je puisse les manipuler seule. » Même si, l’an dernier, au Palais de Tokyo, à l’occasion de l’exposition collective sur la scène française, « Futur, ancien, fugitif », elle s’est émancipée de ce format à son échelle en adoptant cette fois des panneaux plus grands. Une contrainte créatrice dont l’artiste reconnaît qu’elle lui vient aussi de sa passion pour les enluminures médiévales et notamment pour les lettrines, où tout un petit peuple coloré se serre dans l’espace d’une majuscule. Avec les merveilles du Moyen Âge, elle partage également un goût pour les métamorphoses : les créatures dépeintes peuvent être affublées d’un groin et d’oreilles de cochon, d’un bec et de pattes griffues, tout en ayant un buste humain, ou au moins proche de l’humain, tant ici le pinceau divague autant que les identités.
Carlotta Bailly-Borg, Mammals #9 / Mammals #10 / Mammals #1, 2019
Avant de peindre ces visages fripés et grimaçants, l’artiste a d’abord laissé choir à terre les pots de terre encore frais qui constituent leur peau.
Faïence • 30 x 22 cm • © Carlotta Bailly-Borg / Photo Sébastien Bonin
Une série, tout aussi étonnante, consiste en des pots de céramique peints qui ne conservent qu’un vague souvenir de leur forme d’origine. « Pendant une résidence à Moly-Sabata [fondation Albert Gleizes à Sablons, Isère], je suis devenue très amie avec le potier du coin, raconte l’artiste. Il m’a tourné des poteries et alors qu’elles étaient encore fraîches, je les laissais tomber par terre. » Résultat, une fois sec : un pot écrasé, encore renflé mais bien aplati, avec, toujours plus ou moins visibles, ses anses et son bec. Carlotta Bailly-Borg y peint un visage, aux traits nécessairement rabougris et affaissés et à la mine immanquablement grimaçante. Ce mélange bondissant, parfaitement réjouissant, évoque là encore les visages grotesques des temps passés, autant faits pour rire que pour se faire peur.
Carlotta Bailly-Borg, Chit Chat (Le Crépuscule), 2018
Scène de débandade entre deux amants, dont l’un peine à donner forme à son désir, tandis que l’autre en reste coite.
Acrylique • 100 × 90 cm • © Carlotta Bailly-Borg
Carlotta Bailly-Borg arbitre à merveille entre le comique de situation (et d’expression) et l’effroi. Elle dit d’ailleurs de ses figures qu’elle les « envoie au front pour parler à sa place ». Et les qualifie volontiers de « mal foutues, maladroites, mais libres et à l’aise ». À l’image de ce couple dont on suit les ébats amoureux dans un triptyque (Chit Chat), de l’Aube au Crépuscule en passant par l’Aurore, de l’érotisme torride jusqu’à la panne sexuelle, aux mines déconfites, aux amours ramollies. C’est drôle, tendre et triste. Dans une exposition au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris (qui a fermé à peine ouverte, à cause du reconfinement), Carlotta Bailly-Borg amenait ses personnages à se mêler cette fois-ci dans des orgies couchées sur un nouveau terrain, celui du bas-relief en céramique, « à la lisière du dessin et du volume ». « Du dessin qui monte timidement vers de la sculpture », note celle qui a été nommée pour le prix de la fondation d’entreprise Pernod Ricard 2020–2021. Ou comment combiner étroitement l’hybridation des êtres et des arts.
Carlotta Bailly-Borg – Family Affair
Du 21 janvier 2021 au 28 février 2021
Galerie Nevven • 11 Molinsgatan • 411 33 Göteborg
nevvengallery.com
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Des lignes fluides et des êtres qui hésitent entre grâce et maladresse : la peinture de Carlotta Bailly-Borg est un travail de funambule.