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Louise Pressager travaille dans une grande pièce inondée de soleil au 9e étage d’un immeuble de Malakoff, 2020
Photo Maurine Tric
Il est plutôt rare que les artistes nous accueillent en tenue d’intérieur façon pyjama… Mais rien d’étonnant venant de celle qui construit dans la neige un Bonhomme de carottes (2012) et qui chante « Canard, canard, faut pas te dégonfler » dans une piscine en plastique (2019) ! Louise Pressager (née en 1985) a, pourrait-on dire rapidement, un univers enfantin, qui semble au premier regard aussi familier qu’accueillant – mais qui désarçonne rapidement par sa noirceur, et fait naître le rire, franc, jaune ou nerveux. C’est pourquoi, en deux heures d’interview, nous aborderons aussi bien l’univers de Babar et des contes de fées que son sentiment de désenchantement politique, ou encore l’atmosphère des hôpitaux psychiatriques. À l’écart du monde, l’artiste travaille dans une grande pièce inondée de soleil au 9ème étage d’un immeuble de Malakoff, où elle est entourée de vitrines de jouets et d’objets, de rayonnages de dictionnaires et d’ouvrages de psychiatrie.
L’artiste travaille entourée de vitrines de jouets et d’objets, de rayonnages de dictionnaires et d’ouvrages de psychiatrie.
© Maurine Tric
Son parcours est étonnant : née de parents professeurs d’arts plastiques, Louise Pressager a passé son enfance nancéenne à bricoler des romans-photos et à écrire des « bouts de paroles de chanson », puis a commencé à dessiner, « par ennui », en classe de Terminale… Avant de faire des études de droit. « J’étais fataliste, en mode pilote automatique », confie-t-elle lorsqu’on s’étonne d’un tel choix. Un master en « gestion culturelle » et un autre « en droit et administration audiovisuelle » plus tard, la voici sur le marché du travail, à enchaîner les boulots alimentaires. Mine de rien, tout en étudiant, Louise a cultivé son jardin intérieur – et conforté l’idée de devenir artiste. Un stage dans une boîte de production de courts métrages lui apporte un peu de culture cinématographique, mais le mépris du milieu de la télévision la dégoûte. Dès 2012, elle expose quelques dessins et produit de petites vidéos.
Dans ses dessins humoristiques, elle met en scène de drôles de petits personnages à la tête ronde, 2020
Photo Maurine Tric
Patiente d’un hôpital psychiatrique, elle fait de cet univers à part une source d’inspiration récurrente, qui lui souffle des scènes poétiques et des répliques cinglantes.
Déjà, l’humour est au cœur de son travail. Elle dessine de petits personnages à la tête ronde et au nez pointu dont la silhouette est immédiatement reconnaissable, sortes d’alter-ego adorables et déroutants de son âme à vif. Souvent, ils portent sur la tête un entonnoir, accessoire archétypal de la folie. Patiente d’un hôpital psychiatrique, elle fait de cet univers à part une source d’inspiration récurrente, qui lui souffle des scènes poétiques et des répliques cinglantes, son regard critique ne la quittant jamais tout à fait. Aujourd’hui, elle collabore avec une équipe de soin, qui l’a recrutée en tant qu’ancienne patiente au regard avisé. « L’hôpital n’est pas plombant comme on pourrait l’imaginer ; il y a de la fantaisie, de la créativité, et ce n’est pas quelque chose de lourd, au contraire ! » En 2014, le Salon de Montrouge lui apporte un prix et une exposition au Palais de Tokyo ; la consécration arrive en 2019, lorsque la Maison des Arts de Malakoff la contacte pour lui offrir le terrain vierge de cette grande bâtisse du début du XIXe siècle.
Louise Pressager dans son atelier à Malakoff, 2020
Photo Maurine Tric
La taille de l’espace, et la demande qui lui est faite de réaliser de grandes fresques, lui ouvrent les portes de chemins inexplorés : elle qui est coutumière des petits dessins en noir et blanc s’attaque à des murs entiers, apporte de la couleur. Elle réalise des clips pour les chansons mises en musique par le musicien Ferdinand et tourne dans le jardin de ses parents ; elle déploie aussi tout un décor d’objets trouvés, transforme l’une des pièces en salle d’attente (« C’est le cabinet de mon psy, qui nous l’a prêté pour l’occasion ! »), l’autre en cabinet de consultation avec un authentique divan rouge. Bienvenue dans le cerveau de Louise Pressager !
Louise Pressager, “Rendez-vous manqué” et “Bouée crevée”, 2020 et 2019
Clip musical, Chanson : musique Ferdinand / paroles Louise Pressager. Vidéo : Louise Pressager. Coproduction maison des arts, centre d’art contemporain de Malakoff • Courtesy galerie Laure Roynette, Paris / © Adagp, Paris 2020
Son univers n’est pas enfantin, mais inspiré par les « systèmes intellectuels de l’enfance ».
Dès l’entrée, des lignes de couleurs filent au sol, indiquant différentes directions à choisir – pour, par exemple, suivre la ligne qui file vers la salle de « l’hôpital », ou risquer celle qui s’intitule « ? ». Les thèmes sont graves, mais le processus est joueur. En cela, Louise Pressager s’inspire de sa lecture du pédiatre et psychanalyste britannique Donald Winnicott (1896 – 1971), qui a fait du jeu l’un de ses thèmes favoris, et met en forme l’idée d’une exposition-thérapie où elle donne à voir ses failles les plus intimes. On sent même poindre une forme d’insurrection, contre une société où les esprits libres sont en danger. « J’ai un côté un peu révolté, confie-t-elle lorsque l’on aborde le sujet. Je suis extrême dans ce que je pense, mais… je suis aussi très désabusée par rapport à tout ça ! » Et ses dessins, dont les personnages récurrents, le côté caustique et les courts dialogues nous évoquent du dessin de presse ? « Il n’y a pas plus déconnectée que moi ! » Elle ne suit pas l’actualité, n’est « pas une grande lectrice », et parle volontiers de l’art comme d’un « refuge ».
Louise Pressager, Ça va mieux, 2014
Vidéo, Coproduction Palais de Tokyo • 24 min. 10 sec • Courtesy galerie Laure Roynette, Paris / © Adagp, Paris 2020
De l’hôpital, où l’on attend perpétuellement, elle dit que « ce qui soigne, c’est les murs ». Autrement dit, c’est être coupé du monde extérieur, se placer en retrait, qui lui fait considérer cet environnement si particulier avec tant d’attention. Et il en va de même avec l’art, qui lui « permet de garder quelque chose de l’enfance, de pouvoir jouer, échapper aux règles ». Elle insiste : son univers n’est pas enfantin, mais inspiré par les « systèmes intellectuels de l’enfance ». Elle aime le « mélange de légèreté et de gravité des jeux d’enfants, bien qu’il y ait toujours un peu de violence derrière tout cela ».
Une illustration de Louise Pressager, 2020
Photo Maurine Tric
Ambivalente, douce et amère à la fois, Louise Pressager ne se laisse enfermer nulle part – ni même dans telle ou telle pratique artistique, la jeune femme s’appliquant aussi bien à dessiner et à coloriser qu’à écrire, chanter et tourner des clips. Elle sera d’ailleurs en concert avec Ferdinand le 28 mars à la Maison des Arts pour le finissage de l’exposition, puis le 6 juin à la Maroquinerie (Paris) pour la demi-finale du tremplin pour jeunes artistes Grand Zebrock. La scène, comme ultime endroit de mise à nu.
Vous êtes l'heure, je suis le lieu
Du 21 janvier 2020 au 5 avril 2020
Maison des arts • 105, avenue du 12 Février 1934 • 92240 Malakoff
maisondesarts.malakoff.fr
Concert de Louise Pressager et Ferdinand
Le 28 mars à 16 h
À la Maison des Arts, centre d’art contemporain de Malakoff.
Entrée libre et gratuite
Le site de Louise Pressager
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