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Domaine de Chantilly

L’envol du cheval : une œuvre d’art !

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Publié le , mis à jour le
Le mythe du galop volant, entretenu par des artistes au sommet de l’art de la représentation des courses hippiques, est l’objet d’une exposition inattendue au Domaine de Chantilly. Si la photographie ramène sur terre le cheval, Degas, à l’image de ses prédécesseurs Géricault ou Stubbs, résistera avec fougue.
Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau, La Guerre
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Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau, La Guerre, vers 1894

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S’il ne fait pas partie de l’exposition de Chantilly, ce tableau témoigne de la persistance du mythe du galop volant chez des artistes bien décidés à rester libres de leurs choix picturaux !

Huile sur toile • 114 x 195 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Luisa Ricciarini / Leemage

Pour les spécialistes, il n’y a pas photo-finish. À l’arrivée, le grand vainqueur du genre de la peinture hippique – certes mineur et à ne pas confondre avec celui de la peinture équestre – est bel et bien Théodore Géricault et son improbable Derby d’Epsom (1821). Tout est réuni dans cette oeuvre majeure. Le sujet d’abord, celui d’une des courses les plus mythiques, dans un temple anglais du horse racing, Epsom, non loin de Londres : son derby, une course classique sur plat (entendez sans obstacles), s’y tient depuis 1780. La dramaturgie ensuite, confortée par ce ciel bas d’orage dans lequel les nuages noirs se sont amoncelés (le derby a lieu tous les ans au mois de juin), avec cette bagarre en tête, entre le cheval à la robe baie noire et l’alezan qui le précède d’une encolure.

À plus de 60 km/h

Le dénouement est comme suspendu dans le temps. Les jockeys aux casaques de soie chamarrées, cravache en main, fournissent un dernier et terrible effort, seuls au monde alors que le public, pourtant en liesse lors de ce genre de grand rendez-vous, est totalement absent de la scène. Les chevaux flottent au-dessus du turf, cette herbe grasse anglaise qui préserve les membres fragiles de ces puissants pur-sang, antérieurs et postérieurs étant vigoureusement tendus au-dessus du sol pour procurer une impression de vitesse démesurée. Lâchons le mot : ils sont en plein « galop volant ». Qu’est-ce à dire ? Que nos « bolides » se sont mués en Pégase dépourvus d’ailes ? « Le cheval est bien la première machine à voler inventée par les artistes, écrit l’écrivain et amateur de courses Christophe Donner, commissaire associé de l’exposition cantilienne.

Théodore Géricault, Course de chevaux, </em>dit aussi <em>le Derby de 1821 à Epsom
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Théodore Géricault, Course de chevaux, dit aussi le Derby de 1821 à Epsom, 1821

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Le plus beau des galops de toute l’histoire de la peinture est signé d’un grand amoureux de chevaux et d’études anatomiques. Pourtant, la posture de ses pur-sang est totalement fantaisiste.

Huile sur toile • 92 x 123 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN-Grand Palais

Avant de se poser la question du « réalisme », la seule sanction à laquelle les artistes sont soumis est celle de l’émotion : elle est là, en écho à cette sensation de vitesse, ou elle ne l’est pas. » Dans ce derby d’Epsom, elle est bien là, figurant ce moment suspendu, celui au cours duquel le cheval prend son envol, pousse cette accélération puissante, indécelable à l’oeil nu – un pursang peut aller à plus de 60 km/h. Par une convention ancienne, reprise et figée au XVIIIe siècle en plein essor des courses hippiques anglaises, le mécanisme du galop a ainsi longtemps été représenté par ce vol improbable, cette (im)posture du « galop volant » parfois appelée, sans poésie aucune, « ventre à terre ».

Son œuvre satisfait deux envies, manifester sa fervente anglomanie et donner une dimension vibrante, presque héroïque, à ce nouveau sujet.

Géricault, cavalier et fin connaisseur des chevaux, s’inscrit dans cette tradition, quitte à s’émanciper de la réalité, préférant parier sur l’illusion cinétique. Telle n’est pas la seule fiction de son tableau et, s’il est daté par le peintre de 1821, le derby ici rejoué sur la toile n’est pas plus réel. Les spécialistes sont formels : les chevaux en lice ne sont pas ceux qui ont couru et, pire encore, comme le relève Christophe Donner dans le catalogue de l’exposition, ils avancent dans le mauvais sens. Pour l’artiste, tout cela importe peu. Son œuvre satisfait deux envies, manifester sa fervente anglomanie et donner une dimension vibrante, presque héroïque, à ce nouveau sujet de la vie moderne que sont devenues les courses hippiques, où toute la société se bouscule. Loin des drames de son répertoire d’antan (le Radeau de la Méduse a été peint trois ans plus tôt).

Les muscles chevalins passés au scalpel

Dans cette brève histoire de la peinture hippique, comme dans celle des courses  tout court, les Anglais ont évidemment une longueur d’avance. Ce sport et tout ce qui va avec, élevage, paris… sont ainsi nés outre-Manche à la fin du XVIIe siècle, grâce au soutien de la Couronne. Et c’est également un Anglais, George Stubbs (1724–1806), qui en a révolutionné la très traditionnelle peinture, ce sporting art demeuré longtemps guindé – dont les lords raffolent.

George Stubbs, “Étude d’Éclipse” et “Dessin final pour The Fifth Anatomical Table of the Muscles… of the Horse”
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George Stubbs, “Étude d’Éclipse” et “Dessin final pour The Fifth Anatomical Table of the Muscles… of the Horse”, vers 1769 et 1756-1758

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À gauche : Éclipse fut une légende, sur le champ de courses d’abord, puis au haras. Il mourut à 25 ans et son squelette fut conservé par le Collège royal des vétérinaires de Londres. Pour Stubbs, il fut l’archétype du cheval.
À droite : En véritable obsessionnel, Stubbs disséqua lui-même des chevaux pour en fixer tous les détails.

Huile sur toile et Crayon et craie noire • 64,7 x 78 cm et 36,7 x 50,5 cm • Coll. Royal Veterinary College, Londres / Coll. Royal Academy of Arts, Londres • © Royal Veterinary College, Londres / © Royal Academy of Arts, Londres

Stubbs fascina Géricault et on comprend aisément pourquoi. S’il était autodidacte, ce fils d’un maroquinier de Liverpool n’en fut pas moins un minutieux observateur. Peintre itinérant, ayant séjourné à Rome d’où il ne rapporta guère de croquis de maîtres anciens, il ambitionnait modestement de représenter des scènes de campagne, se fixant un jour au bord de la piste. De là est née une ambition, celle de décrypter intégralement le cheval. De le mettre à nu, ou plutôt à l’os. Retiré dans une grange, il se lance alors dans une vaste entreprise d’étude anatomique des équidés. Pendant dix-huit mois, il dépèce et dissèque plusieurs chevaux, retirant un à un tous les muscles, les mains plongées dans la chair sanguinolente, jusqu’au squelette. À partir de cette terrifiante entreprise, Stubbs produit de nombreux dessins, dont seulement quarante-deux nous sont parvenus, à la base de The Anatomy of the Horse, paru en 1766 et traduit en français en 1797.

Petite tête, croupe énorme

Stubbs fait vibrer ce grand amateur de morbidité qu’est Géricault – il a passé des heures à la morgue pour préparer son Radeau de la Méduse. Pourtant, malgré son apport scientifique totalement empirique, il est étonnamment resté attaché à une forme stéréotypée, peignant des portraits de chevaux dans lesquels le pur-sang longiligne est encore doté d’une petite tête pour une croupe énorme, siège de sa puissance. Géricault fut donc ce lien avec l’Angleterre hippique, faisant notamment école auprès de deux artistes qui devinrent les premiers vrais spécialistes du genre : Alfred de Dreux (1810–1860), puis René Princeteau (1843– 1914). Son Derby, acheté en 1866 par Napoléon III et accroché au Louvre, fut aussi un passeur vers la jeune génération, celle d’Édouard Manet et d’Edgar Degas.

Edgar Degas, Le Défilé
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Edgar Degas, Le Défilé, 1866–1868

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Autre époque, autre lieu, avec l’hippodrome comme cadre de la vie moderne.

Huile sur toile • 46 × 61 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski

« Le champ de courses devint leur terrain d’affrontement », confirme Henri Loyrette, spécialiste de Degas, également commissaire de cette exposition. Si Manet demeure attaché à la retranscription de la frénésie des courses, Degas déplace quant à lui la focale, s’intéressant plus à l’attente, à la préparation d’avant le spectacle. Henri Loyrette fait le parallèle avec le monde de l’opéra et de la danse, si cher au peintre : « L’hippodrome et l’opéra sont mitoyens ; ils participent d’un même monde […], ici comme là, le jockey et la danseuse, la piste sablée et le plancher de bois, la sortie du pesage et les coulisses, tout se décline de la même façon : l’attente, l’échauffement, le moment d’entrer sur scène, la course et le spectacle, la fatigue et le repos. »

Un galop polémique

Pourtant, le métronome bien rodé de la figuration hippique va subir un terrible choc au cours des années 1870. Le premier coup est porté par un physiologiste français, Étienne-Jules Marey (1830–1904), qui veut comprendre la locomotion des chevaux. Il équipe leurs sabots de capteurs pour décomposer le mouvement grâce à ce nouveau médium qui fait désormais fureur, la photographie. Va-t-on enfin comprendre les ressorts du galop ? Et si oui, est-il réellement volant comme le racontent les artistes depuis si longtemps ? À cette question, un mordu de courses entend absolument obtenir une réponse…

Va-t-on enfin comprendre les ressorts du galop ?

Magnat du chemin de fer californien et propriétaire d’une écurie, Leland Stanford (1824–1893) observe avec attention les chronophotographies de Marey et veut en avoir le coeur net. Il fait venir sur son hippodrome de Sacramento le photographe britannique Eadweard Muybridge (1830–1904) pour mener à son tour l’expérimentation. Le verdict tombe : si le cheval vole une fraction de seconde, ce n’est certainement pas de la manière dont les peintres l’ont figuré.

Eadweard Muybridge, Muybridge Animal Locomotion: Horses </em>[détail]
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Eadweard Muybridge, Muybridge Animal Locomotion: Horses [détail], 1887

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L’homme par qui le scandale arriva. Ou quand la science veut démentir la vérité artistique. Le moment où le cheval « vole » correspond à la 2e photo en bas, à gauche.

Planche n° 621 • Coll. Cinémathèque française, Paris • © Patrice Schimdt

Publié en 1878, présenté en France quelques années plus tard, son travail sonne comme un coup de tonnerre. La polémique glisse sur le terrain de l’esthétique. L’artiste Ernest Meissonier, chantre de la peinture militaire, se range du côté de la science, vitupérant contre ses collègues qui ignorent ainsi le réel. A contrario, Degas semble s’en moquer et continue à peindre des chevaux les quatre fers au-dessus du sol. Provocation ? Degas assume parfaitement sa liberté de création. « On voit comme on veut voir ; c’est faux et cette fausseté constitue l’art. »

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L’écrin idéal pour une course hors normes

Voici un attelage de haute volée pour cette exposition étonnamment inédite dans le saint du saint du cheval de course, à savoir le Domaine de Chantilly, érigé par le duc d’Aumale, anglophile et amateur d’équidés invétéré. Henri Loyrette, ancien président du Louvre et éminent spécialiste du XIXe siècle, associé à l’écrivain tout-terrain Christophe Donner, par ailleurs turfiste averti, évoquent ensemble ce moment phare de l’iconographie hippique autour de trois figures clés : l’Anglais Stubbs, peu vu en France, Géricault et Degas. Une histoire autant picturale que culturelle et sociale.

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Catalogue

Sous la direction d’Henri Loyrette

Éd. Flammarion • 240 p. • 45 €

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Peindre les courses

Du 16 juin 2018 au 14 octobre 2018

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