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Les pyramides de la nécropole royale de Méroé (à 200 km au nord de Khartoum) se dressent fièrement dans le désert soudanais. Héritière des royaumes de Napata, la cité a laissé des vestiges imprégnés de tradition pharaonique.
© Martchan / iStock photos
Immensités désertiques, terres de sable et de poussière où le Nil serpente et dispense ses bienfaits, les royaumes de Kouch cités dans les textes égyptiens, encore appelés Nubie, correspondent aux terres comprises entre la deuxième et la sixième cataracte du Nil, dans l’actuel Soudan. Depuis quelques décennies, les fouilles menées dans cette région ont permis de mieux documenter l’histoire de ces peuples qui, vers le VIIe siècle avant notre ère, devinrent maîtres des Deux Terres (nom de l’empire égyptien à l’époque pharaonique). Souvent représentés comme des populations soumises sur les stèles royales ou des piliers de temples vantant les conquêtes de Pharaon, les Nubiens n’ont pas toujours connu le joug égyptien. Longtemps, les deux territoires se sont accommodés de relations commerciales. Puis l’appétit égyptien pour les richesses de leurs voisins – la main-d’œuvre, les grands troupeaux de bétail, le bois (en particulier l’ébène), l’ivoire, l’or et les ressources minières – s’est éveillé.
Au Moyen Empire (vers 2125–1650 av. J.-C.), la frontière entre l’Égypte et ces territoires du sud se situait au niveau de la deuxième cataracte. Les conquérants du Nouvel Empire, Thoutmosis Ier et ses successeurs, vont au-delà, pour atteindre Napata, près de la quatrième cataracte. L’administration égyptienne tient dès lors tout le territoire et met en place un système d’acculturation massive.
Nimroud (Irak), palais nord-ouest d’Assurnasirpal II, Plaque montrant une lionne qui dévore un soldat kouchite blessé, Époque néo-assyrienne, règne d’Assurnasirpal II (883–859 av. J.-C.)
La métaphore est claire ! La puissance assyrienne ne fait qu’une bouchée de ses ennemis kouchites. La réalité est plus complexe que cela : Assurbanipal, descendant d’Assurnasirpal II, a dû effectuer trois raids en Égypte avant de faire tomber le royaume.
ivoire, or, lapis-lazuli, cornaline • 10,3 × 10,2 × 2,5 cm • Coll. et © British Museum, Londres, dist. RMN-GP / The Trustees of the British Museum
Les élites kouchites sont, à l’instar de celles des autres États conquis, complètement « égyptianisées ». Le principe est très simple : il consiste à installer les enfants des rois soumis à la cour de Pharaon. Ils y fréquentent une école qui se charge de les assimiler et de les former aux coutumes égyptiennes, avant qu’ils repartent chez eux. Les jeunes hommes sont mariés aux filles de Pharaon, ce qui permet à ce dernier d’étendre ses zones d’influence de manière solide et puissante. Une stratégie qui s’avérera salutaire pour les royaumes de Kouch lors de la conquête de l’Égypte.
Carte d’Égypte
© Edicarto.
Lorsque la 24e dynastie, dite libyenne, décline, le pays se trouve morcelé en petits États. L’unité égyptienne, politique autant que cosmogonique, est mise à mal. Le moment est propice pour les Kouchites, déjà très imprégnés de la culture égyptienne, de conquérir le royaume suzerain, affaibli parce que divisé. Pour des raisons internes et externes, le pouvoir de Pharaon s’est disloqué, partagé entre des roitelets et des chefs libyens installés dans la frange ouest du delta du Nil. Piânkhy, un chef kouchite, appuyé par un contingent de soldats aguerris, en profite pour conquérir Thèbes, Hermopolis, Héracléopolis puis Memphis, les capitales de cette Égypte divisée. Seul le delta lui résiste. Qu’importe ! Il maintiendra sur cette zone un statu quo et s’en retournera à Napata. Ce sont ses frères et son fils qui fonderont la 25e dynastie : Chabataka, le vainqueur de Bocchoris (unique roi de la 24e dynastie, dite saïte), Chabaka et Taharqa. En un peu plus d’un siècle (soit un laps de temps relativement court), ces trois pharaons, Taharqa en tête, auront à cœur de restaurer la grandeur de leur fonction.
Dans une volonté de s’inscrire dans une longue tradition, les traits adoptés par la statuaire reprennent certains archaïsmes. La différenciation des productions entre l’Ancien Empire et la Troisième Période intermédiaire se fait principalement sur les coiffures, particulièrement reconnaissables. Déjà fortement empreinte de la culture égyptienne, la société napatéenne continue également de bâtir selon les standards établis depuis des siècles.
Soleb (Soudan), découverte au Djebel Barkal., Statue du bélier d’Amon protégeant Aménophis III, Nouvel Empire, 18e dynastie, règne d’Aménophis III (vers –1391/-1352)
Les rois de la 25e dynastie font du culte d’Amon l’élément central de leur pratique religieuse. Pour orner le sanctuaire du Djebel Barkal, « la Montagne pure », Piânky va jusqu’à déplacer des statues d’un autre sanctuaire consacré par Aménophis III quelques siècles plus tôt.
granit de Tombos, alliage cuivreux (rajout moderne) • 206 × 82 × 130 cm • Coll. et © Ägyptisches Museum, Berlin / BPK, Berlin, dist. RMN-GP / Photo Margarete Büsing
Le culte du dieu Amon de Thèbes, garant de la stabilité cosmique et terrestre, clé de voute de tout l’édifice politique pharaonique depuis les premières dynasties, reste prédominant durant cette période. Intellectuellement, il n’existe aucune difficulté à ce que le dieu Amon thébain partage les mêmes sanctuaires que sa déclinaison kouchite, au Soudan. Les deux systèmes fonctionnent ensemble : Amon le Thébain est l’invité permanent de ces temples. Les prêtres et prêtresses sont recrutés dans les sphères familiales du pouvoir. Piânkhy consacre ainsi l’une de ses filles, Chepenoupet II, « divine adoratrice », soit la plus haute distinction hiérarchique du clergé d’Amon. Son nom se retrouve sur plusieurs objets insignes – coffret en métal, statue de sphinx, stèle votive… –, indiquant son statut élevé.
Copie du colosse de Taharqa aux couleurs restituées
Torse massif, épaules larges, en position dynamique de marche et vêtu d’un pagne à trois pans… Taharqa se fait représenter sous les traits archaïsants des statues du Moyen Empire. Seuls éléments distinctifs, sa coiffure en forme de bonnet, typique des rois kouchites, et son collier. Les fragments de la statue originale n’ayant pu faire le voyage depuis Khartoum, le musée du Louvre a choisi d’en présenter une fidèle reproduction.
© Musée du Louvre, Paris
Taharqa fait bâtir des temples à la gloire d’Amon. L’île de Philae se pare de l’un de ces monuments. Il fait aussi embellir le sanctuaire de Karnak avec des colonnades, un kiosque et un trésor (salle où étaient conservés les objets précieux du culte). Au nom de leur orthodoxie, les pharaons kouchites puisent leurs modèles archaïsants dans les sites les plus anciens. Pour le temple d’Amon du Djebel Barkal, ils importent ainsi des statues du sanctuaire de Soleb – à 500 kilomètres de là –, datant du règne d’Aménophis III (vers –1391/-1352). Outre leur fonction décorative, ces sculptures viennent cautionner théologiquement la filiation entre les deux entités déiques. Les rites funéraires sont partiellement repris, avec une différence notable : les corps des défunts ne sont pas momifiés. En revanche, les inhumations se font dans des pyramides.
Il existe, d’un côté, les petites pyramides, avec une chapelle funéraire qui en marque l’entrée, comme celles visibles dans la cité de Méroé, héritière directe des royaumes de Kouch. Les fouilles des tombes de Deir el Medineh (Nouvel Empire) ont permis d’établir que cette pratique, pour les particuliers, est parvenue jusqu’au Soudan avec l’administration égyptienne. De l’autre, les pyramides royales apportent quelques subtilités. La chefferie d’El-Kourrou, mère de cette 25e dynastie, enterrait déjà les rois dans des pyramides accompagnées d’une chapelle funéraire. Mais, notamment à Nouri, la deuxième nécropole des rois napatéens créée par Taharqa, les édifices renouent avec la monumentalité des pyramides de Gizeh, datant de l’Ancien Empire (IIIe millénaire av. J.-C.).
Malheureusement, le maintien de l’unité du pays ne pourra tenir bien longtemps face aux attaques répétées de l’empire néo-assyrien. Ce dernier, dont les rêves expansionnistes ne semblent connaître aucune limite, profite d’un moment de faiblesse des Kouchites pour conquérir la vallée du Nil. Assarhaddon puis son fils Assurbanipal mènent trois sièges et assauts en dix ans (en 671, 666 et 663 av. J.-C.) pour faire tomber Memphis. Assurbanipal ordonne de plus le sac de Thèbes, contraignant le dernier pharaon kouchite, Tanouétamani, à se réfugier à Napata. L’aventure égyptienne des Nubiens prend fin en 593, quand Psammétique II, nouvel homme fort de la 26e dynastie, commande une expédition punitive sur Napata et ravage la cité, aidé par des mercenaires ioniens. Cet épisode éloigne définitivement le royaume de son voisin du nord.
Restitution numérique de statues des souverains Taharqa, Tanouétamani, Senkamanisken, Anlamani et Aspelta
Découvertes en morceaux dans une fosse du site de Doukki Gel, près de Kerma (Soudan) en 2003, ces sept statues en pierre granitique sont les témoins de l’expédition punitive de Psammétique II contre la cité royale de Napata. Cassées et mutilées, elles auraient été récupérées et cachées par Aspelta, roi de Napata défait.
© Musée du Louvre, Paris
Elle est l’une des plus brillantes de l’histoire égyptienne, renouant avec un art extraordinaire disparu depuis longtemps.
La 25e dynastie a eu une grande portée historique et politique en Égypte : sa chute a notamment décidé les pharaons autochtones suivants de ne plus jamais laisser le pays aux mains de vassaux. Elle est l’une des plus brillantes de l’histoire égyptienne, renouant avec un art extraordinaire disparu depuis longtemps. Plusieurs temples ont été enrichis par les souverains kouchites, qui ont bien joué leur rôle de réceptacle des dieux sur terre. À Karnak, de nombreux vestiges de la 25e dynastie sont restés en place. Tout au plus, y a-t-on martelé le nom des rois, pour les effacer à jamais de la mémoire collective et nier leur existence. Ce phénomène de damnatio memoriae (« damnation de la mémoire ») survient surtout à la 26e dynastie. Mais dans l’imaginaire, cela a laissé des marques importantes.
Une légende s’est créée autour de Taharqa, vainqueur des Assyriens et représenté par un griffon dans les bas-reliefs de ces rois orientaux. Cette légende se retrouve jusqu’au XIXe siècle en Europe, avec Aïda, l’opéra de Verdi librement inspiré de la vie de ce pharaon. L’archéologue et fondateur du musée égyptien du Caire Auguste Mariette en signe le livret. Il laisse ainsi transparaître dans cette histoire d’esclave éthiopienne arrivée à la cour de Pharaon son grand intérêt pour cette civilisation napatéenne, dont le territoire était assimilé au XIXe siècle à l’Éthiopie.
Taharqua et le faucon Hémen, Troisième période intermédiaire, fin de la 25e dynastie (vers -663)
Cette statuette exceptionnelle devait être conservée dans le trésor d’un temple et servait probablement à des cérémonies liturgiques particulières. Symbolisant la piété de Pharaon, elle peut aussi se lire comme un hiéroglyphe : « Le roi Taharqa, à genoux, offre des vases
à libation au dieu faucon Hémen. »
bois, bronze, grauwacke (grès), argent et or • 19,7 x 26 x 10,3 cm • Coll. et © Musée du Louvre, Paris, dist. RMN-GP / Photo Christian Décamps
Si elle est aujourd’hui méconnue, cette civilisation kouchite est loin d’être oubliée. Elle ne l’a d’ailleurs jamais été. Ces pharaons des confins ont toujours occupé les esprits, de façon plus ou moins mythifiée. Aïda en est le parfait exemple. Tout le livret fait référence à cette période, et la capitale kouchite est directement citée dans l’aria Le Gole di Napata. La littérature s’est aussi intéressée à cette histoire. Voltaire mentionne dans l’Ingénu « l’eunuque de la reine Candace », qui régnait sur Méroé, empire héritier de Kouch.
Provenance inconnue, Contrepoids de collier-Menat (attribut de la déesse Hathor), au nom de Taharqa, avec scène d’allaitement, 25e dynastie, règne de Taharqa (690–663 av. J.-C.)
Sur cet élément de collier, le pharaon Taharqa est représenté sous les traits d’un enfant nourri au sein de la déesse Bastet. Cette représentation souligne le caractère divin du pharaon, qui puise sa force des dieux.
faïence siliceuse • 9,5 × 4,4 × 0,8cm
Évoqué dans l’Ancien Testament, Taharqa aura survécu à sa condamnation post-mortem et est devenu un mythe. C’est ainsi que les historiens, hagiographes, prêtres et scribes antiques eux-mêmes l’ont raconté, et il y a eu peu d’efforts à faire, une fois que les textes retrouvés ont été traduits, pour transformer cette fulgurante dynastie en véritable épopée intemporelle.
Une période courte mais féconde
Après l’exposition «Méroé, un empire sur le Nil» en 2010, le musée du Louvre remonte encore le temps en poursuivant son exploration de la vallée du Nil toujours plus au sud. Ce deuxième volet de l’histoire antique du Soudan permet de dresser, avec les précisions apportées par les récentes découvertes archéologiques, les contours d’une période courte mais féconde de la production artistique au service de la puissance pharaonique, malgré les incertitudes et dangers liés aux appétits des empires voisins.
Pharaon des deux terres. L'épopée africaine des rois de Napata
Du 27 avril 2022 au 25 juillet 2022
Musée du Louvre • Rue de Rivoli • 75001 Paris
www.louvre.fr
Catalogue de l’exposition
Sous la direction de Vincent Rondot, assisté de Faïza Drici
Les Voyages en Nubie et au Soudan de Louis Maurice Adolphe Linant de Bellefonds (1818-1827)
Par Vincent Rondot, Élisabeth David, Marcel Kurz, Pascale Linant de Bellefonds, Marie Millet
Coéd. Louvre éditions / Mare & Martin • 85€ • 536 pages.
En 1817, Louis Maurice Adolphe Linant de Bellefonds, jeune o cier de marine, arrive en Égypte avec le comte de Forbin, directeur général des musées royaux sous Charles X. De 1818 à 1827, ses talents de dessinateur le feront participer à de nombreuses expéditions scienti ques en Nubie. Les éditions Mare & Martin publient pour la première fois cette somme de documents uniques.
2022, année hiéroglyphique
1822 : Jean-François Champollion déchiffre l’écriture hiéroglyphique. Pour marquer le bicentenaire de cet événement, la Bibliothèque nationale de France ouvre le bal des expositions commémoratives. L’homme et le savant y sont présentés à l’aune d’une lecture contemporaine des enjeux du déchiffrement. Si cette aventure retentit encore de nos jours, c’est que certaines civilisations restent méconnues du fait de l’impossibilité de lire leurs textes. Le Louvre-Lens proposera quant à lui à l’automne une exposition sur la civilisation égyptienne à travers cette «parole divine» et son déchiffrement par le père de l’égyptologie moderne.
L'aventure Champollion. Dans le secret des pyramides
Du 12 avril 2022 au 24 juillet 2022
BnF • Quai François Mauriac • 75013 Paris
www.bnf.fr
Champollion – La voie des hiéroglyphes
Du 28 septembre 2022 au 16 janvier 2023
Musée du Louvre-Lens • 99 Rue Paul Bert • 62300 Lens
www.louvrelens.fr
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