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Louis Jammes, Keith Haring Twice, 1984
Photographie • 120 × 120 cm • © DR
« J’espère que ça va pas faire genre « on ressort les vieux du frigo ». Enfin, ceux qui sont pas morts. » Ces mots d’Hervé Di Rosa, entendus à bord de l’avion affrété par le Fonds Hélène & Édouard Leclerc pour la culture afin d’acheminer à Landerneau les artistes présentés à l’exposition « Libres Figurations − Années 80 », traduisent bien l’un des enjeux de l’événement. Certains, comme le peintre brésilien Roberto Cabot, qui signait K-Bô en 1982 dans les couloirs du métro parisien, craignent de voir ressortir des travaux anciens qui sont à mille lieux de ce qu’ils produisent aujourd’hui. D’autres sont morts, en effet.
Robert Combas, Vaudou, Voudou, 1981
Acrylique sur carton • 143 × 195 cm • Coll. Bischofberger Männedorf-Zurich • © ADAGP, Paris 2017
Robert Combas n’a pas fait le déplacement. L’enfant terrible de la Figuration libre a refusé que l’exposition s’intitule « Figurations Libres » considérant sans doute que l’expression, inventée par Ben en 1981, ne pouvait être reprise ainsi. Au frigo, Combas ? Pas du tout ! L’artiste est fidèle à lui-même. Pour le reste, les œuvres des quelque cinquante plasticiens et plasticiennes accrochées aux cimaises du domaine des Capucins de Landerneau témoignent d’une expérience esthétique intacte, réjouissante, singulière et incarnée.
Toute une époque, qui va de l’inauguration de Beaubourg à la galerie new-yorkaise Schafrazi en passant par le Berlin de Bowie et Iggy Pop.
La commissaire Pascale Le Thorel a souhaité fédérer les différents courants esthétiques et géographiques de ce mouvement apparu à la fin des années 1970 aux États-Unis, ce qui n’avait encore jamais été fait jusque-là. Les artistes eux-mêmes ne l’avaient pas envisagé. C’était la mondialisation avant l’heure. L’équivalent artistique de « la sono mondiale » conceptualisée au même moment par le magazine Actuel. Du coup, toute une époque, qui va de l’inauguration de Beaubourg à la galerie new-yorkaise Shafrazi en passant par le Berlin de Bowie et Iggy Pop, voire la boîte parisienne le Palace, ressurgit. L’exposition a valeur historique.
Elle débute par un espace consacré aux Français de la Figuration libre (Combas, Di Rosa, Blanchard, Boisrond y apparaissent légèrement éméchés). Place ensuite au mouvement américain Graffiti (Basquiat, Haring, Scharf, Crash), au Neue Wilde allemand (Bach, Castelli, Fetting, Salomé, groupe Normal) puis aux Nouveaux artistes issus de l’ancienne URSS. Ceux-là sont sans doute les plus marquants, après-coup. Assez peu vus, les collectifs Les Nouveaux Compositeurs, les Mitki, les artistes Timour Novikov, Ivan Sotnikov, Afrika ou Inal Savchenkov témoignent d’un temps où les explosions de peinture préfiguraient la démolition du mur de Berlin.
Luciano Castelli et Rainer Fetting, Room Full of Mirrors, 1982
Pigments naturels sur toile • 500 × 1 000 cm • Coll. particulière, Suisse • © ADAGP, Paris 2017
En voilà quelques-uns qui n’avaient pas peur de se confronter à la toile. Pas de la candeur, mais bien une audace folle et une liberté plastique impossible à retranscrire autrement.
D’autres plasticiens, mouvements ou collectifs français sont également présents tel le Speedy Graphito de la grande époque, la touchante Catherine Viollet, les délirants Musulmans fumants, les réjouissants frères Ripoulin avec Nina Childress, Philippe Hortala ou encore le photographe plasticien Louis Jammes [ill. plus haut]. Au-delà de l’utilisation brute de la peinture et du gimmick graphique que constitue le cerne noir, la plupart des artistes de ces libres figurations ont été documentés et leurs emprunts aux univers du rock, des médias, de la publicité et de la BD plusieurs fois cités.
Alors, quel intérêt à les ressortir du frigo ? D’abord à cause des formats. Se prendre de plein fouet Bacchanales avec Gros Bacchus de Combas (1985, 240 × 200 cm), Florentine Red de Basquiat (1983, 198 × 156 cm), L’Attaque de la rue du Malheur de Di Rosa (1984, 189 × 202 cm) ou encore le gigantesque Room Full of Mirrors de Luciano Castelli et Rainer Fetting (1982, 500 × 1 000 cm) relève d’une expérience émotionnelle qui n’a rien perdu de sa saveur. En voilà quelques-uns qui n’avaient pas peur de se confronter à la toile. Pas de la candeur, mais bien une audace folle et une liberté plastique impossible à retranscrire autrement. La comparaison avec les reproductions du catalogue est criante et révèle tout l’intérêt d’une exposition.
Dans les années 1980, époque de grande libéralisation qui allait en finir avec l’ancien monde, les artistes avaient quelque chose à dire. Un propos que résume bien Combas dans le catalogue : « La solution que j’ai eue, c’est d’être en colère ; en vérité pour moi, c’est une rédemption, ce travail. » Voire, à l’opposé, les mots de l’artiste allemand Salomé, auteur de l’une des plus belles pièces de l’exposition, Nackte Hellblau (1981, 240 × 200 cm) : « Tout devait être légèreté, même en peinture. On voulait provoquer une réaction immédiate. On ne devait pas se poser la question : « Mais qu’est-ce que c’est ? », c’était ça, le vrai concept des années 1980. » Le travail très sérieux de recherche et de commissariat d’exposition de Pascale Le Thorel mérite d’être salué. Un processus d’autant plus méritant qu’il s’est construit autour d’une génération parfois méprisée et que l’on croyait perdue. La voilà aujourd’hui pleinement réhabilitée hors des institutions. C’étaient les années 1980, certes, mais les artistes et les commissaires d’aujourd’hui devraient en prendre de la graine.
Libres Figurations – Années 80
Du 11 juin 2021 au 2 janvier 2022
Musée des Beaux-Arts de Calais • 25 Rue Richelieu • 62100 Calais
mba.calais.fr
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