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Excessive, rocambolesque, à peine croyable, la vie de la chanteuse et actrice syrienne Asmahan dépasse tous les mythes hollywoodiens. Née en 1918 sur un paquebot qui manque de sombrer alors que sa famille fuit la Turquie, elle est une authentique princesse druze et la sœur de Farid El Atrache, « sultan du oud » et star des studios du Caire. Elle est surtout la reine des comédies musicales. Sa voix pure n’a d’égale que sa beauté insolente. Au centre de tous les regards et de toutes les intrigues, elle finit hélas par capter trop de lumière. Emportée par les eaux du Nil à bord de sa Rolls-Royce, elle meurt à 26 ans, laissant derrière elle un meurtre non résolu. Et une liste de suspects hallucinante, allant des services de renseignement britanniques à la Gestapo, de son premier mari à son frère Fouad, et jusqu’au roi Farouk Ier… Il n’en fallait guère plus pour inspirer à la dessinatrice Lamia Ziadé le sublime roman graphique Ô nuit Ô mes yeux. Hommage aux femmes fatales qui électrisèrent les nuits du Caire entre 1920 et 1970, cet ouvrage déborde d’anecdotes sur leurs liaisons supposées ou avérées, leurs addictions en pagaille (poker, alcool…), leur sex appeal ravageur. On pourra se faire une petite idée de l’effet que produisait Asmahan avec le montage Love and Revenge, du duo La Mirza & Rayess Bek : des extraits des plus célèbres comédies musicales remixés au rythme de l’électro et du oud électrique. Asmahan, c’est celle qui crève l’écran.
Couverture de « Ô Nuit, Ô mes yeux » de Lamia Ziadé
Éditions P.O.L Paris
Ô nuit Ô mes yeux – Le Caire / Beyrouth / Damas / Jérusalem
par Lamia Ziadié
Éd. P.O.L • 574 p. • 39,90 €
Pour tous, elle est « l’astre de l’Orient », « la mère des Arabes », la « quatrième pyramide », la « voix du peuple » (et de Nasser en particulier). Ne cherchez pas : « Au-dessus d’elle, il n’y a que le Coran. » Sans équivalent dans le monde connu, Oum Kalthoum est un sphinx, une énigme sans fin. Le tarab, cette émotion extatique qui unit le spectateur à l’artiste, ne saurait suffire à définir la transe qui s’emparait de son public chaque premier jeudi du mois quand sa voix était diffusée à la radio. Et que dire de ce 5 février 1975, quand quatre millions de désespérés se pressèrent autour de son cercueil, avec l’envie de résoudre cette énigme suprême : comment croire à la mort de l’Immortelle ? Près de quarante ans plus tard, le film Looking for Oum Kulthum (2017) de l’artiste irano-américaine Shirin Neshat s’interroge encore : comment interpréter l’Interprète ? Chignon, lunettes noires, robe de gala, foulard tendu vers le ciel, la silhouette de la diva est reconnaissable entre mille. Mais comment approcher le mystère Oum Kalthoum ? Comment comprendre l’intensité de celle qui inspira les plus grands poètes et fascina l’ensemble du monde arabe ? Des cafés de Tunis aux cabarets du Caire, nul ne se hasarderait à répondre, mais une chose est sûre : la jeune fille pauvre, qui dut longtemps se déguiser en Bédouin pour chanter aux côtés de son père imam, tenait le monde dans un mouchoir de soie.
Shirin Neshat, Ask my heart, Looking For Oum Kulthum, 2018
Encore sur tirage couleur • Courtesy Noirmontartproduction / © Shirin Neshat
Charles Trenet, qui l’adorait, la surnommait « la pharaonne de la chanson française ». Née au Caire de parents italiens, Dalida est élue Miss Égypte et joue quelques rôles au cinéma, avant de s’envoler pour la France en 1954. C’est là qu’elle chante pour la première fois en arabe : en 1977, bien avant la déferlante raï des années 1990 donc, Dalida la pionnière sort le tube planétaire Salma ya salama, suivi deux ans plus tard par Helwa Ya Baladi. Un hymne d’amour poignant à sa terre natale, entendu place Tahrir pendant le printemps arabe. Cette nostalgie des années bénies, le peintre cairote Chant Avedissian l’a exprimée à son tour dans ses portraits de Dalida, Oum, Warda et autres vedettes du Caire : des icônes sacrément modernes, qu’il constellait de motifs ottomans, persans ou zen, comme des miniatures de la ville-monde. Bien moins glamour, le cinéaste Youssef Chahine a fantasmé la pop star à contre-emploi dans le Sixième Jour (1986). Mais ne restons pas sur ce souvenir crépusculaire. Par-delà la mort, Dalida la solaire surprend encore. On l’annonce ainsi au générique du prochain James Bond, avec une chanson à rendre insomniaque, Dans la ville endormie. Le titre du film ? Mourir peut attendre.
Chant Avedissian, Portrait de Dalida, 2008
Brune ou blonde, dans des décors japonisants ou ottomans, Dalida restera à jamais une icône glamour sous le pinceau de Chant Avedissian.
Pigments et gomme arabique sur papier • 49,7 x 70 cm • © Chant Avedissian
Fairuz, c’est une vie consacrée à révolutionner la chanson et un silence (prudent) de dix-neuf ans, provoqué par la guerre civile au Liban. À 85 ans, la dernière grande diva de sa génération est plus qu’un trésor national : un symbole d’unité. Sur son visage grave se lisent les souffrances de chacun, qu’on soit chrétien, druze, sunnite ou chiite. « Si vous regardez mon visage lorsque je chante, vous verrez que je ne suis pas là. Je pense que l’art est comme la prière », dit-elle. C’est d’ailleurs ce visage de madone qui illustre l’affiche de soutien dessinée par Raphaëlle Macaron au lendemain des explosions du 4 août. À l’arrière-plan demeurent les souvenirs du festival de Baalbek (et ses vestiges romains), sous les gravats du port en ruine. Fairuz hante tant le pays du Cèdre qu’on la retrouve sur d’innombrables murs, notamment une fresque de Yazan Halwani, tout en calligraphie et chant de douleur. Ce chant, inoubliable, s’appelle Le Beirut.
Yazan Halwani, Fairuz
Fairuz à fleur de peau jusque sur les murs de la ville, avec ce graffiti de Yazan Halwani à Gemmayzé, quartier nord de Beyrouth.
Fresque dans le quartier de Gemayzé à Beyrouth • © JSK / Alamy / Hemis
Comme surgie d’un tableau orientaliste du XIXe siècle, Natacha Atlas joue les odalisques alanguies dans les vapeurs d’un passé mythique. Si le thème est daté, la forme l’est aussi. Ces images anachroniques, signées Youssef Nabil, reprennent la technique des photographes de studios des années 1940–1950 qui coloriaient à la main les clichés de stars de Hollywood-sur-Nil. Reine du métissage, la « rose pop » du Nil remonte ce temps photographique aussi aisément qu’elle accorde dans ses chansons rythmes classiques et beats contemporains. Née en Belgique de parents égyptiens, d’origine marocaine et britannique, l’interprète de Mon amie la rose a, comme toutes les divas du Proche-Orient, fait de sa mélancolie et de son exil un sentiment pénétrant. Mais le sien s’accompagne de riffs labellisés world music.
Youssef Nabil, Natacha sleeping, Cairo, 2000
Tirage argentique coloré à la main • © Youssef Nabil / Courtesy Youssef Nabil et Galerie Nathalie Obadia Paris, Bruxelles
Le New York Times la décrit comme « la voix moderne de la musique arabe ». Révélée par le groupe Soapkills, qu’elle fonde à Beyrouth avec Zeid Hamdan en 1998, Yasmine Hamdan devient une figure alternative, sinon underground, avant son départ pour Paris en 2002. Elle y rencontre Mirwais (ex-Taxi Girl, complice de Madonna), avec lequel elle forme le duo YAS et conçoit l’album Aräbology en 2009. Son premier opus solo, Ya Nass, sort en 2013. Entre-temps, Jim Jarmusch lui demande de composer un titre pour son film Only Lovers Left Alive. La séquence montre la diva electronica chanter dans un café du vieux souk de Tanger. Tapis dans l’ombre, deux vampires observent la vamp. Tant de sang neuf méritait bien d’être immortalisé sur grand écran.
Only Lovers Left Alive
De Jim Jarmusch
Film américain • 2 h 03 • 2013
Phénomène hip-hop-électro-folk de 2015, A-Wa a déboulé sur YouTube et sur les ondes en bousculant tout sur son passage. Le très obsédant Habib Galbi est même devenu le tube de l’été en Israël. Le clip en témoigne, ce n’était pas gagné d’avance. À l’origine de ce succès fou, il y a la grand-mère des chanteuses (Tair, Liron & Tagel Haim), qui a appris aux trois gamines survoltées les airs folkloriques de son pays d’origine : le Yémen. Remixant ces mélodies au goût du jour, les trois sœurs ont mis tout le monde d’accord et fêté ça en coordonnant leurs tenues brodées et bijoux XXL à leurs plus belles sneakers. Comme si cela ne suffisait pas, le photographe et designer Hassan Hajjaj a parachevé leur look avec des djellabas de sa conception. Un style post-pop haut en couleur qui lui a valu le surnom d’Andy Walou (Andy « Rien du tout ») de la part de Rachid Taha. Outre la fusion artistique de ces deux univers no limit, on jubile d’entendre aujourd’hui à plein volume un trésor culturel yéménite méconnu dans un dialecte arabe oublié. Qui mieux que nos trois divas et Hassan Hajjaj pour adoucir les mœurs ?
Pochette de l’album « Habib Galbi » de A-Wa, 2016
© Hassan Hajjaj
Divas – D’Oum Kalthoum à Dalida
Du 7 avril 2021 au 26 septembre 2021
Institut du monde arabe • 1, rue des Fossés Saint-Bernard • 75005 Paris
www.imarabe.org
Divas – D’Oum Kalthoum à Dalida
Catalogue sous la direction d’Hanna Boghanim & Élodie Bouffard
Éd. Skira • 224 p. • 150 ill. • 29 €
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Un siècle au Proche-Orient vu à travers ses divines divas et les yeux de Lamia Zadié, à qui l’on doit également la pochette du premier album d’Acid Arab, Musique de France.