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Chris Kenny, Fetish Map of the British Isles, 2018
Carte imprimée, clous, épingles • 70 × 60 × 16 cm • © Chris Kenny / Photo Gabriel Kenny-Ryder
Dès l’Antiquité, les îles se collectionnent comme des trésors ! En témoigne une superbe mosaïque du IIIe siècle découverte en Tunisie en 1995. Pêle-mêle, le mystérieux puzzle – présenté en ouverture de l’exposition – réunit plusieurs îles méditerranéennes sur une carte imaginaire de 30 m² ornée de coquillages, de poissons et d’angelots navigateurs. Plus loin se déploient de précieuses cartes anciennes, « encore très approximatives et où la fiction s’invite souvent », notent les commissaires Guillaume Monsaingeon et Jean-Marc Besse. Parmi elles, une rare vue de l’océan Indien tirée de l’Atlas Miller (1519). « Les taches colorées qui la parsèment ne représentent pas des territoires réels, mais la sensation d’un joyeux fourmillement d’îles restant encore à explorer… » Preuve que ces petites perles à dénicher ont beaucoup attisé les fantasmes des aventuriers.
Mosaïque aux îles, Haïdra, Tunisie, III-IVe siècle ap. J.-C
Mosaïque • 492 × 536 × 7 cm • Institut national du patrimoine, Tunisie • © Institut national du patrimoine, Tunisie / Photo Rémi Bénali
Lors de son expédition en Terres australes au tout début du XIXe siècle, le naturaliste Charles-Alexandre Lesueur réalisa de nombreuses aquarelles de méduses et d’étoiles de mer. Des œuvres d’une finesse et d’une transparence stupéfiantes, rappelant que les îles ont été des lieux importants de découvertes scientifiques. Mais surtout – la poésie, la littérature et le cinéma en sont témoins –, « les terres insulaires sont constamment liées au rêve et à l’utopie ». La promesse d’un ailleurs fabuleux, à l’écart de la fureur terrestre…
À gauche, “Étoile de mer, espèce indéterminée – famille des Poraniidae ?” par Charles-Alexandre Lesueur (première moitié du XIXe siècle) et à droite, détail des “Possessions” d’Aurélien Mauplot (2013)
Aquarelle et crayon sur papier, 30 x 46 cm. Le Havre, Muséum d'histoire naturelle / Impression numérique, 145 × 530 cm • © Ville du Havre, Muséum d'histoire naturelle. © Aurélien Mauplot
Au fil des salles, tout un archipel d’œuvres contemporaines montre à quel point les îles nourrissent l’imaginaire. Au creux d’un coffre de pirate entrouvert, le jeune artiste Thomas Tronel-Gauthier nous offre l’empreinte de l’une d’entre elles, tandis qu’Aurélien Mauplot a imprimé leurs silhouettes sur les pages du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne… car même leurs formes font rêver ! Pauline Delwaulle a quant à elle parsemé le parcours d’ingénieux « haïkus cartographiques », réalisés par ordinateur. Plus loin, une carte des îles britanniques, hérissée d’épingles multicolores par l’artiste Chris Kenny comme des fétiches [ill. en une], exprime la charge affective de ces terres autonomes…
Créatrice d’univers miniatures, Anne-Sophie Perrot nous réserve une belle surprise : avec 3660 pépins de pomme, cette paysagiste de formation a fabriqué une île minuscule peuplée d’infimes personnages, puis l’a placée dans une grande chambre noire. Là, un dispositif lumineux inspiré des lanternes magiques et du théâtre d’ombres permet d’obtenir, à l’extérieur, une projection agrandie du paysage, qui apparaît entouré d’eau et de nuages mouvants. Une création poétique inspirée d’un passage de La Tempête de William Shakespeare, où le dramaturge évoque une île transformée en pomme, et des pépins semés dans la mer pour engendrer un archipel fabuleux…
David Renaud, L’Île de Monte Cristo, 2019
Installation au château d’If • © Antoinette Gorioux / CMN
Depuis près de vingt ans, David Renaud s’intéresse quant à lui aux îles réelles qui paraissent trop étranges pour être vraies, ou qui bénéficient d’une aura fictionnelle après avoir inspiré des écrivains. C’est justement sur un îlot de ce genre – celui où se trouve le château d’If, ancienne prison d’État reliée au Mucem par un bateau-navette – que le plasticien présente une partie de ses œuvres. Entourée d’eau vert émeraude, cette forteresse de pierre édifiée au XVIe siècle au large de Marseille flotte entre réel et imaginaire depuis que le romancier Alexandre Dumas en a fait le lieu d’incarcération du héros de son roman, Le Comte de Monte-Cristo (1844). Si bien que 100 000 personnes y visitent chaque année « le cachot d’Edmond Dantès », alors que ce personnage n’a jamais existé… et que l’homme réel qui l’a inspiré fut enfermé ailleurs, dans une forteresse italienne ! Un lieu parfait pour David Renaud, qui y investit plusieurs espaces, ornant notamment un plafond circulaire d’une constellation de noms d’îles réelles choisis pour leur connotation poétique : Cachée, Destinée, Nuageuses, Boudeuse, Irrésistible, Félicité, Promesse, Au-delà…
L’exposition n’oublie pas pour autant le versant sombre et ambivalent des îles, qui servent aussi souvent de lieux d’emprisonnement (à l’image d’Alcatraz, de Sainte-Hélène ou de Robben Island – geôle de Nelson Mandela en Afrique du Sud), de sas pour contenir les flux migratoires (Ellis Island, Lampedusa…), ou encore d’espaces stratégiques pour la domination des mers ou l’exploitation de ressources. En témoignent les photographies inquiétantes d’Yves Marchand et Romain Meffre, prises au Japon sur l’île fantôme d’Ha-shima, qui abritait une mine de houille avant son abandon total en 1974, ne laissant plus que des ruines bétonnées servant de décor de cinéma.
L’île abandonnée de Ha-shima, au sud-ouest du Japon
© The Asahi Shimbun / Getty Images
Loin du rêve touristique, certaines îles sont aussi des lieux d’accumulation de déchets… ou le théâtre de tests nucléaires. En Polynésie et dans les îles Marshall, la France et les États-Unis ont ainsi gravement irradié les populations, la faune et la flore insulaires. L’artiste Davide Bertochi y fait référence avec Tropicalnocturnal, une œuvre troublante composée à partir d’images d’archives militaires de ces explosions tropicales. « Ces photographies baignent dans une lumière rougeoyante et crépusculaire, comme celle des couchers de soleil de cartes postales », explique l’artiste qui a voulu montrer « cette ambivalence du « sublime », ce décalage absurde entre paradis terrestre et lieu de mort extrême »…
Le Temps de l’île
Du 17 juillet 2019 au 11 octobre 2019
Mucem - Musée des Civilisations et de la Méditerranée • 1 Esplanade J4 • 13002 Marseille
www.mucem.org
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