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Edward Burtynsky, Phosphor Tailings – Pond #4, Near Lakeland, Florida, USA, série Anthropocene, 2012
© Edward Burtynsky / Courtesy Nicholas Metivier Gallery, Toronto / Flowers Gallery, Londres.
Pollution atmosphérique, déforestation, effondrement de la biodiversité, crise migratoire… Pas besoin de deux degrés de plus dans l’atmosphère pour s’en rendre compte : la planète va mal. Témoignant de sa beauté et de sa fragilité, la photographie apparaît comme le médium privilégié pour saisir toutes ces secousses et mettre en lumière les défis écologiques et humains. Pour autant, elle est loin d’être la seule arme d’une résistance qui gronde : peintres, sculpteurs, vidéastes et plasticiens de tous bords se font l’écho de l’écocide en cours. Tous ont une conscience aiguë des enjeux qui agitent le monde, et un objectif commun : mettre l’homme devant ses responsabilités.
L’opinion a besoin de symboles et d’icônes auxquels se raccrocher, qu’ils soient spectaculaires ou documentaires.
Mais là où l’art écologique trouve ses racines dans la contre-culture des années 1960–1970 (avec Joseph Beuys en chef de file), il faut remonter à la première moitié du XXe siècle pour voir la genèse du lien entre image fixe et écologie. Dans la lignée du grand mythe qu’est le paysage, les photographes observent et documentent déjà leur environnement. À commencer par Ansel Adams, dont les clichés du Grand Ouest feront prendre conscience au peuple américain, dès les années 1930, de la nécessité de protéger et préserver ses richesses naturelles. L’opinion a besoin de symboles et d’icônes auxquels se raccrocher, qu’ils soient spectaculaires ou documentaires. Dans les années 1970, Robert Adams photographie lui aussi l’Amérique de l’Ouest, mais s’attarde sur la face cachée de l’American dream.
Jérémie Lenoir, #6561087, Salt Lake, 2017
Abstraction salée
Avec ses reflets fuchsia, le Grand Lac Salé (Utah) en fait rêver plus d’un. Robert Smithson ne s’y est d’ailleurs pas trompé en y faisant le lit de sa Spiral Jetty en 1970. Jérémie Lenoir en fait lui aussi son terrain de jeu dans la série DUST. Des rivages du lac, où s’installent les exploitations humaines (sodium, potassium, pétrole…) il en extrait – sans retouche – des abstractions picturales où la frontière entre l’eau et la terre s’évapore, et où l’on perd toute notion d’échelle. Une esthétique de la disparition.
À voir à Paris Photo (secteur Prismes) – galerie Guillaume, Paris – et Fotofever.
© courtesy Galerie Guillaume, Paris
Avec Lewis Baltz et Stephen Shore, ils font partie de cette nouvelle génération qui s’empare de la photo de paysage pour dénoncer les ravages de l’industrie et de l’armée sur le territoire américain. Surnommés les « photographes du paysage altéré par l’homme » (photographs of a man-altered landscape) en 1975, ils étaient pourtant loin d’imaginer l’ampleur du désastre cinquante ans plus tard. Aujourd’hui, les photos vues du ciel du Canadien Edward Burtynsky donnent le vertige. Mines de phosphore, digues de béton, carrières et autres raffineries…, telle est l’image de l’anthropocène (l’ère où l’activité humaine façonne la Terre) célébrée dans ses formats grandioses et ses contours hypnotiques. Après tout, la catastrophe a toujours fasciné, en témoigne la peinture de paysage du XIXe siècle, aussi friande de tempêtes, naufrages, éruptions et tremblements de terre.
Takashi Homma, Mushroom from The Forest #1, 2011
Champignons post-Fukushima
En septembre 2011, quelques mois après la catastrophe de Fukushima, le gouvernement japonais interdisait la consommation de tout champignon issu des alentours de la centrale. C’était sans compter sur la curiosité de Takashi Homma, qui entreprend de recueillir et photographier sur place une centaine de spécimens. Rassemblés dans un ouvrage publié par la Blind Gallery, ces clichés à l’apparente sérénité dissimulent, pour mieux le révéler, le danger de la contamination radioactive.
À voir à Paris Photo (secteur Éditions) • CASE, Tokyo.
© Takashi Homma / Courtesy Case, Tokyo
Pour Philippe Chancel, qui explore le monde depuis quinze ans avec sa série Datazone, « voir une beauté dans le désastre est la seule échappatoire possible pour en donner une restitution visuelle ». Reste à savoir si cet instinct du sublime associé à l’effroi est toujours efficace aux yeux du public. Nul doute que les abribus délabrés d’Ursula Schulz-Dornburg (qui sera mise à l’honneur à la Maison européenne de la photographie cet hiver) sont moins célèbres que les clichés de Paolo Pellegrin, dont la série sur l’Antarctique a fait la une du Time. La photographe allemande interroge le rapport de l’être humain à son environnement sans sensationnalisme mais avec un regard empreint de poésie. D’autres se jouent des apparences et s’attardent sur les cicatrices silencieuses, comme Takashi Homma et son récit autour des champignons post-Fukushima.
Douglas Mandry, Aletsch #3, série Monuments, 2018
Où sont passés les glaciers ?
Douglas Mandry est un photographe voyageur autant qu’un constructeur d’images. Avec ses lithographies de clichés d’archives rassemblées après une saison passée dans les neiges d’Andermatt, il pose la question de la mémoire et de notre impact sur la fonte des glaces en Suisse. Et pousse encore plus loin l’expérience en créant des photogrammes de fragments du glacier d’Aletsch. Le résultat ? Une image en accéléré du réchauffement climatique, matérialisée sur papier. Glaçant.
À voir au Salon Approche • Bildhalle Gallery, Zurich
© Douglas Mandry / Courtesy galerie Bildhalle, Zurich
Dans un monde saturé d’images, où le changement climatique fait quotidiennement la une, l’enjeu n’est-il pas de renouveler le langage visuel de la catastrophe ? Aux artistes, donc, d’imaginer une langue capable de parler au plus grand nombre. Pour certains, cela passe par la manipulation du médium. Des cyanotypes marins de Meghann Riepenhoff aux photogrammes de forêts mystiques de Roberto Huarcaya, des tirages percés et brûlés de Miguel Rothschild, digne héritier de l’arte povera, aux lithographies sur géotextiles (couvertures utilisées pour ralentir la fonte des glaces) de Douglas Mandry, les exemples sont légion. Le processus même de production appelle à une prise de conscience qui n’interdit pas pour autant élans poétiques et envolées esthétiques. Elsa Leydier y introduit un activisme criant et la volonté de regarder les lieux à travers d’autres points de vue. Dans sa série Elanao, elle reprogramme des images du Brésil trouvées sur le Net, dans lesquelles elle insère les propos homophobes, racistes et misogynes de l’actuel Président brésilien. Ailleurs, elle s’attaque à l’image exotique de la forêt amazonienne qu’elle vulgarise en une nature tropicale aux couleurs vives, volontairement superficielle. En manipulant ces images, elle construit de toutes pièces un discours autre, en décalage avec les réalités du quotidien.
Elsa Leydier, Untitled #7, série Plátanos con platino, 2017
Se jouer des clichés
Avec la série Plátanos con platino, la jeune photographe française a parcouru la région du Chocó, considérée comme la plus pauvre et violente de Colombie, sur laquelle elle pose un regard loin des stéréotypes. Ses images lustrées ramènent à une autre réalité, celle de l’optimisme de ses habitants et de ses richesses naturelles, comme un écho visuel aux « bananes » [plátanos] de platine » imaginées par Gabriel García Márquez.
À voir à Paris Photo (secteur Curiosa) • galerie Intervalle, Paris. Prix de la maison Ruinart 2019.
© Elsa Leydier / Courtesy Intervalle, Paris
Une autre voie, plus technoscientifique, flirte avec l’anthropologie. Féru de géologie et d’archéologie, Yann Mingard, ex-jardinier, mène de véritables enquêtes où les disciplines se confondent. Des diptyques associent des ciels de William Turner à des couchers de soleil incandescents de pollution. Des cristaux extraits de carottes glaciaires se révèlent au microscope envahis de pesticides. Des squelettes millénaires et des peaux de bêtes en voie de disparition sont vendus par Christie’s au plus offrant. Un travail au long cours qui témoigne avec précision de la prédation croissante de l’homme sur l’environnement.
D’autres enquêtes choisissent, elles, de se concentrer sur le vivant. Réhumaniser le territoire pour mieux convaincre, comme Bruno Serralongue, qui capture les visages de ces réfugiés des politiques de profit, ou l’Iranien Ebrahim Noroozi, qui préfère s’attarder sur les derniers instants de vie du lac d’Ourmia (Iran) plutôt que sur la tragédie humaine. Récompensé par le prix Carmignac cette année, Tommaso Protti a traversé l’Amazonie brésilienne et rencontré les « gardiens de la forêt », Indiens de la tribu Guajajara organisés en milices pour protéger le poumon de la planète des bûcherons illégaux.
Paolo Pellegrin, Nasa IceBridge Flight Surveying Climate Change in Antarctica, 2017
Archiver la débâcle
De cette image granuleuse émane le craquement sourd des icebergs. Légende du photojournalisme, Paolo Pellegrin est pourtant plus habitué à couvrir les affrontements au Moyen-Orient qu’à capturer les conséquences du réchauffement climatique. En faisant du dégel de l’Antarctique le nouveau conflit à la une du Time l’an dernier, le photographe italien et le journal américain participent au combat contre les climatosceptiques, tout en créant une « archive de notre mémoire collective ».
À voir à Paris Photo • Magnum Photos, Paris.
© Paolo Pellegrin / Magnum Photos
Et si alerter passait aussi par la disparition de l’homme, qui semble désormais programmée ? C’est dans cette fiction résignée que se projettent bon nombre de jeunes artistes. Le duo franco-allemand Simon Brodbeck & Lucie de Barbuat nous emmène dans un monde déserté par l’humanité, comme pour mieux la souligner. Cerise Doucède, elle, imagine ces exoplanètes qu’il nous faudra coloniser et, par là même, nous fait entrevoir la possibilité d’une vie loin de la Terre. Une façon de regarder non pas en arrière, vers les ruines, la destruction et l’abandon, mais vers l’incertitude du futur. La nouvelle génération l’a bien compris : tout ne peut plus tourner exclusivement autour de l’homme.
Paris Photo 2019
Du 7 novembre 2019 au 10 novembre 2019
Grand Palais • 7 Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.grandpalais.fr
Fotofever Paris 2019
Du 8 novembre 2019 au 10 novembre 2019
Carrousel du Louvre • 99 Rue de Rivoli • 75004 Paris
carrouseldulouvre.com
Salon Approche 2019
Du 8 novembre 2019 au 10 novembre 2019
Le Molière • 40 Rue de Richelieu • 75001 Paris
Les Photaumnales – Le temps de l’anthropocène
Du 28 septembre 2019 au 5 janvier 2020
À Beauvais et dans les Hauts-de-France
PhotoSaintGermain 2019
Du 6 novembre 2019 au 13 novembre 2019
Dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés (Paris)
Tommaso Protti – 10e prix Carmignac du photojournalisme
Du 4 décembre 2019 au 14 février 2020
Fondation Carmignac • Piste de la Courtade • 83400 Île de Porquerolles, Hyères
www.fondationcarmignac.com
Ursula Schulz-Dornburg
Du 4 décembre 2019 au 16 février 2020
Maison européenne de la photographie - Paris • 5/7 Rue de Fourcy • 75004 Paris
www.mep-fr.org
Biennale des photographes du monde arabe contemporain - 3e édition
Du 11 septembre 2019 au 24 novembre 2019
Institut du monde arabe • 1, rue des Fossés Saint-Bernard • 75005 Paris
www.imarabe.org
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La Terre, capitale de la douleur
La Terre vue du ciel ? Oui, mais sous l’objectif d’Edward Burtynsky, c’est la terre outragée qui prend de la hauteur. Et la beauté de la nature cède le pas à l’effroi devant les traces des exactions de l’industrie minière. Sans manipulation et en très grand format, le Canadien nous force à regarder de près la douleur du monde. Un face-à-face entre l’homme et la planète à retrouver dans une trilogie de films documentaires, coréalisée avec Jennifer Baichwal et Nicholas de Pencier, et dont le dernier opus, The Human Epoch, sort le 13 novembre.
À voir en solo show à Paris Photo sur le stand de la galerie Nicholas Metivier, Toronto.