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Toulouse-Lautrec déguisé en femme, vers 1890
© Granger / Bridgeman Images.
Angles de vue et cadrages audacieux, figures coupées sans ménagement, passion pour le mouvement saisi en plein vol… Toulouse-Lautrec avait, sans conteste, un œil de photographe. Visant toujours à capter l’instant fugace et à saisir des bribes du réel dans le feu de l’action, sa peinture est fortement liée à ce jeune médium auquel, bien qu’il n’ait jamais possédé d’appareil, il s’intéresse ostensiblement. Désireux de « faire vrai » et de croquer la vie avec exactitude, l’artiste commande en effet à plusieurs reprises des clichés à des amis professionnels en vue d’en transposer le motif en peinture, et se sert de photographies existantes pour certaines de ses toiles, comme son portrait d’Hélène V. du Kunsthalle de Brême.
Toulouse-Lautrec déguisé, photographié par Maurice Guibert, vers 1890
© Digital image, The Museum of Modern Art, New York / Scala.
Mieux, le peintre prend lui-même la pose devant des photographes, se mettant en scène dans des situations insolites. Assis en tailleur, son légendaire lorgnon sur le nez, le voilà qui louche de manière grotesque, grimé en empereur japonais ! Même costume, nouvelle pose hilarante : l’air solennel, Toulouse-Lautrec tient cette fois sur ses genoux une poupée, vêtue comme lui d’un kimono de samouraï. Sur un autre instantané, il toise l’objectif d’un œil facétieux, affublé d’une robe à carreaux et d’un extravagant chapeau à plumes. Déguisé en Pierrot lunatique, en enfant de chœur ou en victime d’Orientaux sanguinaires, le plaisantin apparaît seul ou en compagnie d’amis qui se prêtent avec lui à une foule de mises en scène comiques où il révèle un véritable don de comédien. Vers 1890, Toulouse-Lautrec a même recours au photomontage pour se représenter dédoublé dans une scène où il incarne à la fois le peintre et son modèle, qu’on pourrait prendre pour des frères jumeaux tant le trucage est bien réalisé…
Double Toulouse-Lautrec photographié par Maurice Guibert
© The Philadelphia Museum of Art / Art Resource / Scala.
À son chevalet comme en photo, l’artiste devient ainsi son propre portraitiste ! Mais Toulouse-Lautrec ne passe jamais derrière l’objectif. Ce sont ses amis, et plus précisément trois d’entre eux, qui s’en chargent à sa demande. Le premier, Paul Sescau, est un photographe professionnel pour qui l’artiste dessine d’ailleurs une publicité amusante destinée à faire connaître son studio installé place Pigalle. Le deuxième, François Gauzi, a été son condisciple dans l’atelier de Fernand Cormon. Mais c’est au troisième, Maurice Guibert, un fêtard fortuné et un incorrigible farceur, que l’on doit l’une des plus amusantes mises en scène : en 1894, l’artiste, les yeux levés au ciel et les bras en l’air, vêtu d’un drap en guise de robe blanche et d’une serviette de bain transformée en turban, joue au muezzin en plein appel à la prière sur le balcon d’une villa… juste au-dessus d’un temple protestant, sous le nez des fidèles interloqués !
À gauche : Toulouse-Lautrec en costume. À droite : Toulouse-Lautrec habillé comme un clown avec un chapeau Footit vers 1894
© Roger-Viollet. © AGIP / Bridgeman Images.
Friand de spectacles et de cabarets, grand amateur de déguisements et de mises en scène, fils d’un comte fantasque qui aimait lui aussi revêtir des tenues excentriques, Toulouse-Lautrec n’attend pas l’alibi photographique pour faire le clown. Pour lui qui a déjà l’habitude de se travestir lors des nombreux bals costumés qui battent leur plein dans la Ville Lumière, ces blagues visuelles sont surtout l’occasion de rire de lui-même avant les autres, une stratégie de défense payante pour celui qu’on surnomme « le petit nain affreux ». Un prolongement de l’autodérision qu’il pratique aussi à travers ses autoportraits dessinés, comme lorsqu’il se représente en garçon vacher sur une invitation conviant ses amis à sa pendaison de crémaillère.
Toulouse-Lautrec nu à Arcachon
©DR.
Sur ces photographies potaches, Toulouse-Lautrec joue en effet de son infirmité. Défiant la maladie des os qui l’a empêché de grandir normalement, entraînant une déformation des jambes et du visage, l’artiste va jusqu’à se faire photographier nu, fanfaronnant sur un bateau pendant ses vacances à Arcachon… ou posant dans son atelier, l’air faussement grincheux et palette à la main, juché sur une pile de gros livres pour compenser (et du même coup souligner) sa petite taille ! De quoi le rendre bien sympathique. Preuve de son humour sans limites, ce descendant de l’une des plus grandes familles nobles de France se laisse même immortaliser par son ami d’enfance, le marchand d’art Maurice Joyant, en train de déféquer sur la plage du Crotoy. Rigolo pour la postérité !
Toulouse-Lautrec — Résolument moderne
Du 9 octobre 2019 au 27 janvier 2020
Grand Palais • 7 Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.grandpalais.fr
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