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Balade dans le Paris de Toulouse-Lautrec

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Publié le , mis à jour le
Cabarets, danseuses légères, proxénètes et aristos à la recherche d’émotions fortes : le petit prince de la bohème décrit cet univers qui macère dans l’absinthe et le french cancan… Jusqu’à sa mort, Henri de Toulouse-Lautrec (1864–1901) restera fidèle au quartier de Montmartre, fréquentant le Moulin Rouge et le cirque Fernando, les cabarets saphiques et les bars du boulevard de Clichy. Il y croque tout un monde interlope aux noms sonores : la Goulue, Mélinite, Grille d’Égout, Valentin le Désossé, Cha-U-Kao… S’ils sont aussi immortels que leur gloire fut passagère, ils le doivent à Toulouse-Lautrec. Direction la butte !

1. Le Moulin de la Galette : une guinguette et une piquette

Cette halle surmontée d’une terrasse panoramique s’étend au pied d’un moulin. Un vrai. Son nom exact est le Blute-Fin – car la délicate mouture de sa farine de seigle a sa réputation. On en fait la « galette », pain plat et rond, que les proprios – la famille Debray – vendaient naguère aux chalands. En face se trouve le Radet, son concurrent : en plus des céréales, ces moulins servent pour les vendanges et, en basse saison, pour broyer le gypse des carrières qui courent en dessous. En 1870, les Debray ouvrent une guinguette. On n’y sert pas de muscat, juste du « vin au saladier » : un récipient bourré de sucre qu’on allonge de l’acide piquette de Montmartre. Juste à côté, on a construit le bal du Moulin de la Galette immortalisé par Lautrec. Au Bal Debray, de son vrai nom, on doit payer sa danse. Au signal, les femmes règlent à l’encaisseur, car bon nombre cherchent plus un client qu’un partenaire pour la vie…

Carte postale colorisée du Moulin de la Galette à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle
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Carte postale colorisée du Moulin de la Galette à la fin du XIXe siècle

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© Bridgeman Images.

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Moulin de la Galette

2. Chez Suzanne Valadon : à la gueule de bois

À l’angle des rues Tourlaque et Caulaincourt, Toulouse-Lautrec loge avec sa protégée, Suzanne Valadon. Le couple y reçoit volontiers ses amis. Henri cuisine avec talent et subtilité. Vêtu en barman avec drapeau américain, il sert à la volée des sherry-gobblers (xérès et Cointreau), des mint julep, des whisky-gin… Suzanne apprécie. Son compagnon la peindra, effondrée sur une table. Avec ce titre élégant : Gueule de bois. En 1897, Toulouse-Lautrec déménage pour la rue Frochot. Seul.

Henri de Toulouse-Lautrec, À gauche : “Gueule de bois” (vers 1887-1888); à droite : 21, rue Caulaincourt, 75018
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Henri de Toulouse-Lautrec, À gauche : “Gueule de bois” (vers 1887-1888); à droite : 21, rue Caulaincourt, 75018

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Crayon noir et bleu, pinceau et encre noire sur papier décoloré • 52 x 66 cm • Coll. Musée Toulouse-Lautrec, Albi • © Bridgeman Images. © Martin Argyroglo

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Chez Suzanne Valadon

3. Le Moulin Rouge : l’observatoire idéal

L’homme de spectacle catalan, Joseph Oller, est le créateur du PMU ainsi que des montagnes russes, qui deviendront l’Olympia. Il invente également, avec Charles Zidler, le Moulin Rouge – allusion directe à celui de la Galette. Son principe est de montrer aux badauds fortunés un visage lisse et fantasmé de Montmartre, où les « filles » et leurs « hommes » jouent du rasoir et des dessous froufroutants. Toulouse-Lautrec lui consacrera dix-sept toiles. Il y a sa table, et surtout sa chaise pour enfant qui lui permet de manger et boire à la bonne hauteur. De son observatoire, il croque ce qui passe, notamment la police, chargée de veiller que les jambes de la Goulue ou de Nini Patte-en-l’air ne montent pas trop haut – et que leur entrecuisse est couvert. Immortalisé par plusieurs peintures, cet officier est affublé d’un surnom qui restera proverbial : Père-la-Pudeur. Il y a aussi Warner, l’imprésario du Lincolnshire, qui traque les danseuses les plus acrobates pour les débaucher… au profit de théâtres rivaux. À l’arrière du Moulin, le terrain est planté d’arbres. On y « culbute » les filles qu’on a « levées » pendant la revue.

Vue du Moulin Rouge au XX<sup>e</sup> siècle
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Vue du Moulin Rouge au XXe siècle

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© Bridgeman Images

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Le Moulin Rouge

4. Immeuble Bouglione : le paradis des écuyères

C’est son professeur de dessin René Princeteau qui emmène le jeune Henri la première fois au cirque. Frustré par son infirmité qui l’empêche de monter à cheval correctement, Toulouse-Lautrec admire les écuyères et leurs acrobaties, qui inspirent son Manège au cirque Fernando. Pendant son internement pour désintoxication dans une clinique de Neuilly, il dessine tout ce qu’il a vu ici – de mémoire. Mais le cirque fait de mauvaises affaires, et il est racheté par son clown le plus fameux, qui lui donne son nouveau nom, Medrano. Il passera entre plusieurs mains avant de devenir cirque de Montmartre. En 1972, une opération immobilière douteuse le condamne à la destruction. Seul le nom de l’immeuble Bouglione fait référence à la vocation de l’endroit.

Henri de Toulouse-Lautrec, “Au cirque Fernando” (1887-1888) et à droite; le cirque Medrano dans les années 1920
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Henri de Toulouse-Lautrec, “Au cirque Fernando” (1887-1888) et à droite; le cirque Medrano dans les années 1920

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Pastel et gouache sur carton • 60 x 79,5 cm • Coll. Norton Simon Museum, Pasadena • © Bridgeman Images. © Rue des archives / Varma

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Immeuble Bouglione

5. Le Divan du Monde : le règne d’Yvette Guilbert

L’ancien café à bougnat est repris en 1873, la déco repensée dans la mode japonisante du moment. Les serveuses sont en kimono : bien dans le goût de Toulouse-Lautrec, qui adore se faire photographier en samouraï, quand ce n’est pas en train de se faire décapiter au sabre… Le lieu est racheté par le poète Jehan Sarrazin. Ainsi naît le Divan japonais, honoré par le cabaret d’aujourd’hui Divan du Monde. Henri lui consacre une de ses publicités les plus connues, sur laquelle on devine la silhouette maigre d’Yvette Guilbert, la chanteuse roucoulante et grivoise. Le génie de Toulouse-Lautrec ne montre que l’essentiel : ses gants noirs – à une époque où on chantait en gants blanc cassé. Au Divan triomphe aussi la danseuse Jane Avril, alias Jeanne Louise Beaudon, enfant des rues de Belleville. Son énergie lui confère le surnom de Mélinite, cousine de la nitroglycérine qui doit charger les obus qu’on destine au Kaiser. La revanche est dans la tête de tous !

Le Divan Japonais au 75, rue des Martyrs
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Le Divan Japonais au 75, rue des Martyrs

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© Roger-Viollet

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Le Divan du Monde

6. À la Bonne Franquette : la table de Zola et de Cézanne

C’est aujourd’hui l’auberge la Bonne Franquette. À l’époque s’y tient la guinguette les Billards en Bois. La brave tenancière est réputée pour savoir « oublier » de facturer les clients dans la gêne. Palais exigeant, Henri y déjeune souvent, tout comme Zola, Cézanne, Diaz de la Peña ou Van Gogh, qui un jour a peint son petit jardin, avec les tables. Ce sera La Guinguette à Montmartre (1886), à détailler au musée d’Orsay.

Vue actuelle de la Bonne Franquette
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Vue actuelle de la Bonne Franquette

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© Martin Argyroglo

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La Bonne Franquette

7. Théâtre des Variétés : la courbe du dos de Marcelle Lender

Dans ce théâtre des Variétés plutôt chic, la chanteuse-danseuse rouquine Marcelle Lender interprète le boléro de l’opéra-bouffe Chilpéric, que l’on doit à Hervé, rival bien oublié d’Offenbach. Carnet de croquis glissé sous son grand pardessus, Toulouse-Lautrec se rend plus de vingt fois à la représentation. Dans la pénombre de la salle, il dessine et redessine, obsessionnel : il veut saisir la minute, la seconde précise du boléro où la Lender montre au public la courbe parfaite de son dos.

Vue du Théâtre des Variétés
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Vue du Théâtre des Variétés

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© Roger Viollet

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Théâtre des Variétés

8. Au Lapin Agile : il boit l’absinthe en hérétique

À ma campagne, c’est le nom que porte alors le restaurant, ancien Lapin à Gill, et futur Au Lapin Agile. L’établissement a été racheté en 1886 par une ex-danseuse du Moulin Rouge, la Mère Adèle. Elle en a fait un caf’ conc’ où se produit Aristide Bruant. Dans son sillage vient naturellement Toulouse-Lautrec, le traîne-la-patte hérétique qui ose siroter l’absinthe étendue de cognac. Dans la tradition des goguettes, des joutes musicales d’amateurs y ont lieu en fin de semaine – tout comme celles des marlous, qui y jouent du surin pour vider leurs querelles.

Carte postale du Lapin Agile à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle
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Carte postale du Lapin Agile à la fin du XIXe siècle

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© Roger-Viollet

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Au Lapin Agile

9. Le Hanneton : un bar lesbien disparu

En 1898, à l’emplacement de l’actuel magasin d’instruments de musique du 75, rue Jean-Baptiste Pigalle, un établissement sacrément culotté ouvre : Le Hanneton, ancêtre des bars lesbiens. Dans Nana, Émile Zola en donne un avant-goût savoureux avec le restaurant Chez Laure, qui en est directement inspiré. La patronne, juchée derrière sa caisse, y donne le baiser de bienvenue à ses hôtes et fait régner l’ordre d’une main de fer lorsque celles-ci chahutent trop en salle. Derrière la porte, une salle tendue de rideaux rouges accueille des clientes venues s’échanger en toute quiétude cigarettes, caresses et baisers. Cet endroit interdit à la gent masculine est, à l’époque, l’objet de tous les fantasmes et la cible des critiques les plus virulentes. Quelques hommes ont cependant le privilège de pouvoir y pénétrer, comme l’illustrateur Jean-Louis Forain ou Toulouse-Lautrec. Ce dernier y a sa table attitrée et s’y rend plusieurs soirs par semaine. Madame Armande et ses clientes savent bien que du haut de son mètre cinquante-deux, Toulouse-Lautrec n’est pas un homme comme les autres. Dans le Paris canaille, ses érections quasi continues lui valent le délicat surnom de « la Cafetière » ! Le Hanneton est alors un passage obligé du Paris underground, d’autant qu’à la différence des premiers salons lesbiens secrets du XVIIIe siècle, le cabaret montmartrois donne sur rue…

Henri de Toulouse-Lautrec, La Grande loge
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Henri de Toulouse-Lautrec, La Grande loge, 1897

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Lithographie en couleurs • 51 × 39,7 cm • © akg-images

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Le Hanneton

10. Son dernier atelier : le refuge d’un syphilitique

En bas de Montmartre, en retrait de la place Pigalle, l’avenue Frochot est un endroit bien calme. C’est pourquoi, en 1897, Henri y installe son atelier : son dernier. Depuis quelque temps, il est victime d’hallucinations : les assauts de la syphilis. Il doit délaisser l’endroit en 1900 et se mettre au vert en province. Il revient l’année suivante pour classer ses peintures. Il quitte une dernière fois la capitale dans le feu d’artifice du 14 juillet 1901 et meurt deux mois plus tard, au château Malromé, en Gironde. Sa tombe n’est pas loin, à Verdelais.

L’avenue Frochot dans le 9e arrondissement de Paris
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L’avenue Frochot dans le 9e arrondissement de Paris

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© Photo12 / Gilles Targat / AFP

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Le dernier atelier de Toulouse-Lautrec

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