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Festival

Les Rencontres d’Arles, une épopée bien frappée

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Cocktail expérimental élaboré par trois amis, le festival a frappé très fort et très vite, alors que le médium traversait sa pire traversée du désert. La recette du succès : une passion dévorante, un zest d’audace et une rasade de génie, passant au shaker les tendances fortes de la photographie. À l’occasion des 50 ans du festival, Beaux Arts revient sur son improbable saga. Flash-back.  
Ouka Leele, Peluquería
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Ouka Leele, Peluquería, 1979

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© Ouka Leele / Agence Vu.

Elle n’était visible nulle part. Ni en galeries, ni dans les musées, et aucun festival ne lui était dédié. Médium fantôme en France, la photographie s’était fait dévorer par la télévision. Hier encore capitale du photojournalisme humaniste, Paris n’avait plus rien à offrir à ses enfants prodiges. Seul espoir pour les jeunes générations des années 1960 : exposer au MoMA de New York, qui, depuis 1940, repérait les tendances les plus avant-gardistes. C’était compter sans Lucien Clergue.

L’équipe fondatrice, en 1970. De gauche à droite : Jean-Claude Lemagny, Todd Webb, Michel Tournier, Lucien Clergue, Jean-Claude Gautrand, Jean-Pierre Sudre, Édouard Boubat, Denis Brihat, Jean Dieuzaide et Jean-Maurice Rouquette.
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L’équipe fondatrice, en 1970. De gauche à droite : Jean-Claude Lemagny, Todd Webb, Michel Tournier, Lucien Clergue, Jean-Claude Gautrand, Jean-Pierre Sudre, Édouard Boubat, Denis Brihat, Jean Dieuzaide et Jean-Maurice Rouquette.

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© Imprimerie Berthier / DR.

En 1965, le photographe arlésien a 31 ans et a déjà fait ses preuves au MoMA. Copain de Cocteau, Éluard et Picasso, découvreur du guitariste Manitas de Plata, ce personnage solaire et volcanique envisage sa terre natale comme une terre d’accueil d’artistes et de poètes. Avec l’ami Jean-Maurice Rouquette, conservateur au musée Réattu, il a une idée de génie : créer le premier département de photographie au sein d’une institution française. Sans complexe, il adresse une lettre à Paul Strand, Man Ray ou William Klein afin de constituer un fonds pour le musée arlésien, victime des bombardements pendant la guerre. Sur 40 géants contactés, 39 font aussitôt don de leurs œuvres pour cette collection pionnière.

Des stars américaines en rase Camargue

Militants acharnés de la cause, les deux compères vont plus loin et accrochent les plus beaux tirages offerts à l’occasion du festival multidisciplinaire de la ville. Mieux, ils s’associent à Michel Tournier, animateur à la télévision de l’émission mensuelle Chambre noire : l’écrivain parisien vient d’emménager à Arles et va bientôt recevoir son Prix Goncourt.

Affiche du festival (pluridisciplinaire) d’Arles, annonçant les premières Rencontres photographiques, programmées du 29 juin au 3 juillet 1970.
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Affiche du festival (pluridisciplinaire) d’Arles, annonçant les premières Rencontres photographiques, programmées du 29 juin au 3 juillet 1970.

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© Marc Pérard / Jean Dieuzaide.

Nous sommes en 1970 : les Rencontres internationales de la photographie sont nées. Un festival de quatre jours durant lesquels les photographes sont invités à sortir de leur isolement pour confronter leurs points de vue, projeter leur portfolio dans la salle des mariages de l’hôtel de ville, animer workshops et masterclasses, découvrir des travaux rarement exposés en France. La présence événement de Jacques Henri Lartigue et Ansel Adams, dès 1974, convaincra les plus réticents (Brassaï, Henri Cartier-Bresson…) de faire le voyage. Émerveillé, l’immense New-Yorkais déclarera, de retour chez lui : « J’ai vu des choses là-bas qu’on est incapable de faire ici. »

Festival à la croissance exponentielle mais sans lieu fixe – ce qui est toujours le cas aujourd’hui –, les Rencontres bénéficient de la bienveillance de la mairie communiste (malgré un casting trop américain à son goût) qui les laisse investir les lieux patrimoniaux, du théâtre antique aux églises romanes. En 1982, Clergue voit l’un de ses rêves se réaliser avec l’ouverture de l’École nationale de la photographie. Joel Meyerowitz, Manuel Álvarez Bravo, Mary Ellen Mark, Willy Ronis… toute la planète argentique déferle à Arles. La cité provençale s’est imposée sur la carte mondiale de la photo mais le festival est en difficultés financières. François Hébel, 28 ans, en prend la direction en 1986.

Télescopage architectural pour un accrochage au sommet : « Michael Wolf – La vie dans les villes » à l’église des Frères prêcheurs, en 2017.
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Télescopage architectural pour un accrochage au sommet : « Michael Wolf – La vie dans les villes » à l’église des Frères prêcheurs, en 2017.

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© Jacques Pénanguer.

Rompant avec l’axe franco-américain qui s’essoufflait, ce transfuge de la Fnac fait place aux jeunes (les quadras Annie Leibovitz, Gabriele Basilico, Miguel Rio Branco…) et noue un partenariat mirifique avec Kodak. En deux ans, Hébel éponge les dettes et ouvre le champ aux grands espaces du parc des ateliers SNCF, friches industrielles aujourd’hui métamorphosées et occupées par la puissante fondation Luma. Après une longue parenthèse à la tête de l’agence Magnum Photos, Hébel reviendra en 2002 pour redynamiser les Rencontres, accusées d’élitisme et de nouveau criblées de dettes. L’heure est à la révolution. L’arrivée du numérique bouleverse les usages et les accrochages ; la couleur et les formats monumentaux éclatent partout. L’identité visuelle du festival est confiée au graphiste Michel Bouvet, qui conçoit des affiches en forme de fruits et légumes ultrapop.

En 2013, elles comptent 50 expositions et battent les records de fréquentation, avec 83 000 visiteurs.

Drôle de ratatouille ? L’idée, plutôt savoureuse, est d’évacuer toute photographie afin qu’il ne s’agisse jamais « de l’année d’untel », explique Hébel. La discipline s’étant entre-temps institutionnalisée – Clergue, toujours pionnier, est le premier photographe élu à l’Académie des beaux-arts en 2006 –, il s’agit moins désormais d’organiser de vastes rétrospectives que de défricher partout, vers l’Inde, le Mexique, la Chine. Ultraprescripteur, le festival se tourne également vers les collections privées, le vernaculaire, le livre d’artiste… En 2010 est lancé l’excellent prix Découverte, en partenariat avec Luma. Les commissaires invités par Hébel (Martin Parr, Raymond Depardon, Christian Lacroix, Nan Goldin…) créent l’événement dans l’événement. Les Rencontres se prolongent jusqu’en septembre. En 2013, elles comptent 50 expositions et battent les records de fréquentation, avec 83 000 visiteurs.

Où l’on rencontre des humains augmentés et des Jésus autoproclamés

Hélas excédé par les litiges avec la mécène Maja Hoffmann autour du parc des ateliers SNCF, Hébel jette l’éponge. Lui succède en 2014 le très diplomate Sam Stourdzé, venu du musée de l’Élysée de Lausanne. Articulant le festival autour de séquences thématiques, le nouveau directeur met à l’honneur les nouvelles pratiques documentaires autant que la réalité virtuelle, revisite l’histoire de la photographie sous tous les angles, sans jamais oublier de nous surprendre et nous faire rire aux éclats, comme en témoignent les affiches renversantes conçues par le studio ABM, façon joyeux sténopés.

Le mercure explose et « Toiletpaper » (alias Maurizio Cattelan & Pierpaolo Ferrari) aussi… Vue caniculaire de la cour des Forges, au parc des Ateliers, en 2016.
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Le mercure explose et « Toiletpaper » (alias Maurizio Cattelan & Pierpaolo Ferrari) aussi… Vue caniculaire de la cour des Forges, au parc des Ateliers, en 2016.

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© Jacques Pénanguer.

La programmation, résolument éclectique, accorde la même importance à d’improbables Jésus du IIIe millénaire (« Le Dernier Testament » de Jonas Bendiksen), des braques de Weimar sur leur 31 (William Wegman), des humains augmentés (« H+ » de Matthieu Gafsou) ou des héros de western camarguais (dont Johnny et Sylvie !) qu’à des enquêtes terrassantes sur Monsanto (Mathieu Asselin) ou l’avortement clandestin (« Une histoire de la misogynie » de Laia Abril). Outre les chapelles et cloîtres de toute beauté, le festival s’infiltre dans des espaces un brin déglingues mais toujours conviviaux (Monoprix compris). Surtout il s’ancre davantage dans le territoire avec le Grand Arles Express (d’Avignon à Toulon, Nîmes et Marseille), et s’exporte jusqu’en Chine avec le festival Jimei x Arles ! Plébiscitées par 140 000 visiteurs l’an dernier, les Rencontres d’Arles (ville de 52 886 âmes) ont connu un bond de 70 % en quatre ans. La cité antique, classée deux fois à l’Unesco pour ses trésors romains et romans, peut s’enorgueillir d’un autre patrimoine, qu’elle a contribué à créer : la photographie.

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Un « jubilé jubilatoire »

Avec pas moins de trois expositions exclusivement consacrées aux 50 ans du festival, Sam Stourdzé, son directeur, annonce un « jubilé jubilatoire ». Premier temps fort, « Toute une histoire ! » révélera un échantillon de la très riche et méconnue collection des Rencontres d’Arles, constituée de tirages offerts par les photographes au fil des 1 234 expositions programmées depuis 1970. Pour l’occasion, ces 3 300 trésors, conservés au musée Réattu, viennent d’être archivés sous forme numérique. Autre incontournable de cette édition anniversaire, la reconstitution de l’exposition fondatrice « Hommage à Edward Weston (1886-1958) », enrichi ici par les premières photographies de Lucien Clergue, « dont la minéralité saisissante résonne avec la vision directe et épurée du maître américain », souligne Sam Stourdzé. Last but not least, chaque année écoulée sera représentée par un chef-d’œuvre de la bibliothèque de Martin Parr, récemment acquise par la Tate Modern de Londres avec le soutien de la fondation Luma. Histoire de rappeler la place centrale du livre et des pratiques éditoriales au sein du festival comme sur toute la planète photo.

« Toute une histoire ! » > Église des Trinitaires

Catalogue : éd. La Martinière • 35 €

« Clergue & Weston » > Croisière

« 50 ans, 50 livres » > Mécanique générale

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Les Rencontres de la photographie - 50 ans, 50 expos, Arles 2019

Du 1 juillet 2019 au 22 septembre 2019
Appli « Arles 2019 » gratuite sur Android et iOS

www.rencontres-arles.com

Retrouvez dans l’Encyclo : Man Ray Raymond Depardon

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