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Lubaina Himid, Invisible Strategies, 2017
Installation • Photo Aurélien Mole
À 64 ans, c’est enfin son moment. Entre le prix Turner l’année dernière, plusieurs expositions prévues prochainement à Glasgow, Berlin, Gateshead et enfin celle qui se tient actuellement à Sérignan, Lubaina Himid jouit d’une reconnaissance institutionnelle et internationale bien méritée. Mais bien tardive. La critique n’a pourtant pas boudé cette artiste ou sous-estimé l’ampleur de sa contribution à l’histoire de l’art, mais son travail s’inscrit dans un mouvement (le British Black Art) longtemps observé de manière superficielle, sans tenir compte de la singularité et de la facture des propositions qui en émane. Depuis les années 2000, un travail de réévaluation est fait, à la fois par des universitaires et par des commissaires, notamment grâce à la pénétration de la théorie postcoloniale dans l’art, et d’une prise de parole – entendue – par les populations non blanches.
Lubaina Himid lors de la remise du Turner Prize en 2017
© Anthony Devlin / Getty Images / Afp
Plasticienne, mais aussi militante, écrivaine et commissaire d’exposition, Lubaina Himid est une figure phare de cette mouvance née en Grande-Bretagne qui, depuis les années 1970, déconstruit l’histoire de l’art occidental pour redonner une voix aux figures marginalisées : non blanches, non bourgeoises, non masculines. De la peinture à l’installation, en passant par le collage, cette artiste fait le pari d’une œuvre séduisante, figurative et colorée pour aborder les pans sombres de l’histoire du colonialisme et de l’esclavage. Pour autant, loin de faire le déballage des souffrances ou de s’apitoyer, son œuvre est proactive : il s’agit, selon les mots de Lubaina Himid, de « se souvenir, de participer au devoir de mémoire mais aussi et surtout de se demander comment aller de l’avant ». Parce que : « Nous sommes ici pour que ça change. »
Lubaina Himid, vue de l’exposition « Gifts to Kings », 2018
Photo Aurélien Mole
L’exposition du Mrac Occitanie place ainsi chacun face à ses responsabilités et fait particulièrement écho au contexte français. « Naming the Money », son installation phare, au sein de laquelle le visiteur peut déambuler, fait référence aux esclaves offerts par le roi d’Espagne au roi de France. Une vingtaine de personnages – serviteur, musicien, chausseur… –, peints à échelle humaine sur des planches de bois découpées, occupent presque la totalité de l’espace d’exposition. Extrayant ainsi, tels des tableaux déjà peints, ces figures marginalisées reléguées dans l’ombre ou en arrière-plan dans la peinture historique, Lubaina Himid redonne une place de premier ordre et une dignité à ces oubliés de l’histoire, sur le dos desquels les nations européennes se sont enrichies. Derrière chaque silhouette sont agrafés des petits bouts de tissus anciens sans valeur, glanés dans les musées.
Lubaina Himid, vue de l’exposition “Gifts to Kings”, 2018
Photo Aurélien Mole
Si l’artiste travaille souvent avec les musées, c’est parce qu’ils « demandent à ce que j’entre en conversation avec leurs collections, notamment pour combler les manques », explique-t-elle. S’appropriant les canons de la peinture occidentale, mais aussi grâce à une véritable enquête de chercheur et d’archiviste, Lubaina Himid relit et réécrit l’histoire en mettant en avant ce qui est habituellement tu. Le tableau le Rodeur (2017), qui inaugure l’exposition, fait référence à un épisode tragique. En 1819, les conditions d’hygiène déplorables d’un navire transportant des esclaves font perdre la vie à de nombreux passagers, balancés ensuite dans la mer. Selon la commissaire Sandra Patron, la toile souligne « la difficulté à représenter ce qui ne l’a jamais été. ». Avec sa voix de velours, Lubaina Himid s’explique : « D’une certaine manière, j’ai voulu illustrer la façon dont les évènements traumatiques résonnent à travers l’histoire dans le présent. À moins que nous leur fassions face, que nous les affrontions, leurs vibrations demeurent. » Cette toile dépeint à notre époque un groupe de cinq personnes. Chacune s’ignore, absorbée dans ses pensées. Ces figures fantomatiques semblent aveugles, elles sont plongées dans le passé. Un travail nécessaire pour habiter le présent.
Lubaina Himid. Gifts to Kings
Du 7 avril 2018 au 16 septembre 2018
Musée régional d'art contemporain Occitanie • 146, avenue de la Plage • 34410 Sérignan
mrac.laregion.fr
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