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René Magritte, Les Adieux, 1943
Huile sur toile • 50 x 59 cm • Coll. particulière • © Photothèque R. Magritte/Adagp Images, Paris, 2021
À la fin des années 1930, René Magritte éprouve un besoin profond de renouveau. La peinture l’ennuie. Il ne prend que peu de plaisir à l’ouvrage et considère cette activité comme un passage obligé pour rendre visible sa pensée. En avril 1939, il écrit à Marcel Mariën : « Je suis tellement blasé de la peinture que pour me stimuler il faut une association d’idées pas nécessairement sensationnelle, mais qu’un je-ne-sais-quoi parvient à isoler et à lui donner comme une qualité précise : celle de me faire marcher. »
René Magritte, Le Présent, 1939
Gouache sur papier • 48,3 × 32,4 cm • © Photothèque R. Magritte/Adagp Images, Paris, 2021
Il cite en exemple Le Présent, un « aiglon au veston » dont il semble satisfait. 1939 marque un de ces moments charnières pour l’artiste, où changer d’air devient impératif : au sentiment d’ennui s’ajoutent des difficultés financières, ainsi qu’un contexte politique anxiogène présageant de l’imminence d’une guerre mondiale. La guerre, en effet, est aux portes de la Belgique et, le 10 mai 1940, les Allemands envahissent le pays. Cinq jours plus tard, Magritte est contraint de fuir Bruxelles en raison de ses activités antifascistes. Il fait étape à Paris avant de rejoindre Carcassonne, où il séjourne chez Joë Bousquet, dont la maison est devenue le refuge de nombreux exilés de l’élite culturelle. Georgette Magritte, sa femme, reste à Bruxelles auprès de sa sœur, peut-être aussi de son amant, Paul Colinet. Magritte, qui vit mal cette séparation, finit par rentrer à Bruxelles au mois d’août.
Dès son retour, le peintre transforme l’atmosphère de ses tableaux, le bonheur d’avoir retrouvé sa femme contribuant peut-être à ce changement. Tandis que Les Eaux profondes dégage encore une forme de poésie inquiétante due à la présence de cette femme au visage marmoréen et de ce grand oiseau noir, Le Mal du pays évoque davantage un sentiment de douce nostalgie, de mélancolie : « J’ai réussi un nouveau tableau, qui me semble introduire dans ma peinture une nouvelle atmosphère poétique, je pourrais dire que ce serait une poésie « sentimentale » surréaliste », écrit Magritte à son sujet.
René Magritte, Le Roman populaire, 1944
Huile sur toile • 50,2 × 65,4 cm • Coll. particulière • © Photothèque R. Magritte/Adagp Images, Paris, 2021
Le début de la guerre le conforte dans sa volonté de placer sa peinture sous le signe de l’optimisme. Sensualité et érotisme semblent au cœur de son nouveau projet. Le 4 décembre 1941, se confiant à Paul Éluard, il écrit : « Ma crise de fatigue est presque passée (elle ne finira jamais je crois) et je travaille depuis quelque temps avec intérêt. Il fallait sans doute que je trouve le moyen de réaliser ce qui me tracassait : des tableaux où le « beau côté » de la vie serait le domaine que j’exploiterais. J’entends par là tout l’attirail traditionnel des choses charmantes, les femmes, les fleurs, les oiseaux, les arbres, l’atmosphère de bonheur, etc. Et je suis parvenu à renouveler l’air de ma peinture, c’est un charme assez puissant qui remplace maintenant dans mes tableaux la poésie inquiétante que je m’étais évertué jadis d’atteindre. »
René Magritte, La Voie royale, 1944
Huile sur toile • 65,3 × 50,3 cm • Coll. particulière • © Photothèque R. Magritte/Adagp Images, Paris, 2021
Magritte ne s’arrête pas là. Un jour de 1943, alors qu’il feuillette un ouvrage sur l’impressionnisme, il lui vient l’idée de représenter une des baigneuses d’Auguste Renoir en donnant à chaque partie du corps une couleur différente. Il s’exécute et signe, la même année, sa première peinture « solaire », Le Traité de la lumière. Ce tableau, s’inspirant directement de l’œuvre tardive de Renoir, vaut à ce nouveau style l’appellation « période Renoir ». Magritte s’en défend dans une lettre à André Breton le 24 juin 1946, préférant qualifier cette période de « solaire » ou de « surréalisme en plein soleil ».
Convaincu que la technique des impressionnistes renforce la nouvelle orientation qu’il entend donner à sa peinture, Magritte délaisse sa manière lisse pour user de leur touche rapide et tourbillonnante. Il emprunte également leur palette : les tons sombres et terreux d’antan sont abandonnés au profit d’une explosion de couleurs chaudes. Et puisque le véritable soleil doit se dégager de ses images, Magritte opte naturellement pour l’impressionnisme en expliquant qu’il reproduit le mieux la lumière physique, différente de la lumière académique à l’éclairage artificiel.
Entre 1943 et 1947, Magritte peint ainsi une centaine d’œuvres solaires, huiles et gouaches confondues. La majorité d’entre elles sont dépourvues de toute noirceur : le poignard de Fantômas est remplacé par une rose (Le Retour de flamme, 1943), un même arbuste produit des fleurs d’espèces différentes (La Préméditation, 1943), l’ombre d’une femme nue prend la forme d’un oiseau aux ailes déployées (Le Principe d’incertitude, 1944), une rose gigantesque et rougeoyante se substitue au soleil (L’Invitation au voyage, 1944).
René Magritte, La Préméditation, 1943
Huile sur toile • 55,3 × 46,2 cm • Coll. particulière • © Photothèque R. Magritte/Adagp Images, Paris, 2021
Durant cette période, il transpose aussi au dessin la technique de la touche en virgule, dans les illustrations qu’il réalise pour Les Chants de Maldoror de Lautréamont, Les Nécessités de la vie et les conséquences des rêves de Paul Éluard, ainsi que pour Madame Edwarda de Georges Bataille.
En défendant le charme et le plaisir en pleine Seconde Guerre mondiale, l’approche de Magritte est loin d’être naïve : il est toujours question d’agir sur le monde. Il prolonge en cela la croyance des surréalistes selon laquelle la peinture et la poésie ont le pouvoir de transformer l’existence. Cependant, Magritte part du constat que le surréalisme n’a jusqu’alors servi qu’à représenter la face sombre de l’humanité. Plus largement, il réfute la tendance générale visant à croire qu’un éclairage tragique est préférable pour donner du relief à la vie. Magritte l’affirme : « Créer du charme est un moyen énergique de s’opposer à cette habitude médiocre et déprimante. »
René Magritte, Le Principe d’incertitude, 1944
Huile sur toile • 65 × 50 cm • Coll. particulière • © Photothèque R. Magritte/Adagp Images, Paris, 2021
Dans un tel contexte, sa contre-offensive picturale ne pouvait faire l’unanimité. Qu’y a-t-il de plus inconvenant que de célébrer le plaisir et la joie au beau milieu d’une guerre ? La profusion de couleurs, la sensualité et l’humour des œuvres solaires agissent comme autant d’éléments contradictoires. Dans un effort de justification auprès de Breton, il insiste encore : « Contre le pessimisme général, j’oppose la recherche de la joie, du plaisir. Cette joie et ce plaisir qui sont si vulgaires et hors de notre portée, il me semble qu’il n’appartient qu’à nous, qui savons un peu comment on invente les sentiments, de les rendre accessibles pour nous ? »
Cette capacité à inventer des sentiments, déjà mentionnée par Paul Nougé en 1929, est reprise dans sa préface au catalogue d’une exposition Magritte en 1946 : grâce à la période solaire, il n’y a désormais plus de sentiments interdits, bien que ceux-ci se nomment sérénité, joie et plaisir.
René Magritte, La Moisson, 1943
Huile sur toile • 59,7 × 80 cm • Coll. particulière • © Photothèque R. Magritte/Adagp Images, Paris, 2021
Magritte n’est pas le seul à avoir révisé son œuvre durant la guerre. Après la Libération, il retrouve Francis Picabia à Paris, qui prépare une exposition à Bruxelles. Dans la préface du catalogue, écrite par Magritte à sa demande, ce dernier note : « En 1946, [Picabia] oppose à tout un passé envahissant le mouvement et les éclairs de la lumière vive qui font voir la vie toute entière dans son isolement grandiose. » Malgré son enthousiasme, l’aventure devait s’arrêter en 1947, quatre ans à peine après Le Traité de la lumière. S’il revient à son style d’antan dès 1948, faute d’avoir rencontré le succès espéré, Magritte conserve de son expérience solaire un éclaircissement notable de sa palette de couleurs. En 1949, il peint son premier Empire des lumières. Le « peintre du mystère » n’a pas dit son dernier mot.
Magritte / Renoir. Le surréalisme en plein soleil
Du 19 mai 2021 au 19 juillet 2021
Musée de l'Orangerie • Jardin des Tuileries - Place de la Concorde • 75001 Paris
www.musee-orangerie.fr
Cet article est extrait de notre hors-série consacré à l’exposition « Magritte / Renoir. Le surréalisme en plein soleil », bientôt disponible.
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