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Galerie Gagosian

Michael Heizer, le géant qui sculptait le désert

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Publié le , mis à jour le
L’œuvre colossale de Michael Heizer, légende vivante du land art, a trouvé dans la galerie Gagosian du Bourget un espace à sa démesure. L’artiste américain, qui défie les lois de l’apesanteur et sculpte le désert, y présente deux de ses œuvres cultes, accompagnées de documents d’archives inédits. Une expérience hors limites, quasi métaphysique.
Michael Heizer, 45°, 90°, 180°, City
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Michael Heizer, 45°, 90°, 180°, City, 1970-2018

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© Michael Heizer / Triple Aught Foundation 2018 © Photo Ben Blackwell / Courtesy Michael Heizer et Gagosian

L’événement est de taille, au propre comme au figuré. Rares, en effet, sont les occasions de voir en Europe des sculptures de Michael Heizer, pionnier et légende vivante du land art. Sur le Vieux Continent, sa dernière exposition remonte à 1996, à la fondation Prada de Milan. C’est dire. S’il peint et dessine, cet Américain à l’allure longiligne, qui vient de fêter ses soixante-quatorze ans, est surtout l’auteur de sculptures à ciel ouvert, volontiers colossales, qui constituent le cœur d’une œuvre déjà historique. Une œuvre indissociable de la terre et des lacs asséchés du désert du Nevada, des vastes territoires et des paysages interminables du nord de Las Vegas, des canyons et des montagnes californiennes de la Sierra Nevada. Quand il ne vit pas à New York, Heizer, originaire de Berkeley, sur la baie de San Francisco, habite un ranch, à Garden Valley, sur un terrain du Nevada de près de huit cents hectares auquel il est viscéralement attaché depuis une cinquantaine d’années.

Michael Heizer, Vue de l’exposition au Bourget : Cilia (1968-1990)
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Michael Heizer, Vue de l’exposition au Bourget : Cilia (1968–1990), 2018

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© Michael Heizer / Photo Thomas Lannes / Courtesy Michael Heizer et Gagosian Gallery

À la fin des années 1960, dans le sillage de l’art minimal et de l’art conceptuel, une petite révolution bouillonne outre-Atlantique. Avec Robert Smithson, Walter de Maria et Michael Heizer, le land art fait ses premiers pas. Une distance abyssale est prise avec les cimaises des galeries et des musées. Il conçoit alors ses premières sculptures monumentales en extérieur, dans les déserts américains, guidé par une nouvelle façon d’envisager l’art en relation avec son environnement : le site-specific art. Les artistes du mouvement trouvent là une alternative parfaite au cadre architectural classique d’un espace d’exposition, qu’ils voient alors comme une contrainte à la création.

Michael Heizer, Vue de l’exposition au Bourget : Slot Mass (1968-2017) et Cilia (1968-1990)
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Michael Heizer, Vue de l’exposition au Bourget : Slot Mass (1968-2017) et Cilia (1968-1990), 2018

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© Michael Heizer / Photo Thomas Lannes / Courtesy Michael Heizer et Gagosian Gallery

Difficile pour les grands formats de Heizer de trouver une galerie à leur mesure. Aménagé dans un ancien entrepôt de l’aéroport francilien, l’immense espace Gagosian du Bourget est l’un des rares à posséder les arguments adéquats pour convaincre le Californien, séduit, qui plus est, par la lumière particulière qu’offre le lieu. Épaulé par une équipe technique conséquente, toujours accompagné de Tomato Rose, son fidèle chien de berger – un Border Collie –, Heizer a passé trois semaines sur place, sur les quatre semaines nécessaires à l’installation de cette exposition couvrant toute la chronologie de son œuvre. Impressionnant de résistance physique, précis et exigeant, l’Américain a orchestré l’accrochage de dessins et de collages, de précieuses archives inédites et de peintures géométriques. Parmi ces dernières, triptyque se référant à ses Munich Optical Paintings (1972), aux motifs minimaux et courbes, optiques sans être cinétiques, qui suggèrent au regard de dépasser la vision périphérique.

Michael Heizer, Ciliata (en haut) et Slot Mass
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Michael Heizer, Ciliata (en haut) et Slot Mass, 1968

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© Michael Heizer 2018. Courtesy Michael Heizer et Gagosian Gallery

Mais, surtout, Heizer a guidé l’importante excavation de l’espace central de la galerie ! Car il a bien fallu inviter les marteaux-piqueurs pour permettre l’installation de deux de ses célèbres sculptures monumentales, nouvelles versions de celles réalisées à la frontière entre la Californie et le Nevada en 1968, Ciliata et Slot Mass. La première se présentait comme un volume rectangulaire aménagé dans le sol, en creux, et traversé par des poutres de bois en saillie évoquant les cils d’une cellule organique. La seconde était composée de deux rails creusés, au bout desquels reposait un bloc de roche imposant. Délibérément réalisées en bois pour ne pas résister aux assauts du temps, ces œuvres ont disparu depuis longtemps ; c’est donc avec une joie à peine dissimulée que Heizer les montre ici pour la première fois dans leur version pérenne, le bois ayant été remplacé par un acier résistant aux intempéries. Quant à la roche de Cilia (le titre a été raccourci par l’artiste), elle affiche vingt-cinq tonnes à la balance et fait écho à une autre œuvre très connue, Levitated Mass, exposée au Los Angeles County Museum of Art.

Michael Heizer, Slot Mass (section drawing)
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Michael Heizer, Slot Mass (section drawing), 1968-2017

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© Michael Heizer 2018. Courtesy Michael Heizer et Gagosian Gallery

Ce vocabulaire formel est né dans les montagnes de la Sierra Nevada. Alors âgé de vingt-trois ans, Heizer transpose des peintures géométriques en sculptures en creusant des failles dans la terre. Monumentale, brute, à la fois simple et complexe, flirtant avec la prouesse physique, voire technologique, son œuvre repose avant tout sur le creux, l’équilibre entre l’artefact et le naturel, la main de l’homme et le géologique, la masse et le vide. Avec le corps comme mesure unique et universelle. Heizer crée en soustrayant. La terre, le béton, l’acier et la roche composent la palette de sa sculpture radicale, ancrée dans les expérimentations américaines des années 1970 avec la dureté du soleil, l’aridité du sol, le ciel et les paysages à perte de vue des déserts de l’Ouest.

Michael Heizer devant « Double Negative »
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Michael Heizer devant « Double Negative », 1969–1970

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Courtesy Michael Heizer et Gagosian © Photo John Weber

Personnage hors limites, auteur de l’œuvre culte Double Negativ– tranchée de plusieurs centaines de mètres traversant un canyon du Nevada dans lequel il déversa toutes les strates de roche dégagées –, Heizer est devenu au fil du temps un véritable ingénieur structures. Ce qui n’empêche pas son œuvre, au-delà de son versant spectaculaire et technique, de se doter d’une âme, d’un lien profond avec la nature, l’espace et le temps, de dessiner sa propre métaphysique. Près de son ranch, d’ordinaire chaussé de bottes de cowboy, Heizer travaille d’ailleurs toujours à la réalisation de City, son œuvre ultime. Un complexe gigantesque constitué de constructions pyramidales, d’avenues ne menant nulle part, de déclinaisons du sol et d’arêtes saillantes, qui évoque autant le site archéologique que les architectures de la civilisation précolombienne.

Michael Heizer, Complex One, City
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Michael Heizer, Complex One, City, 1970–2018

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© Michael Heizer/Triple Aught Foundation 2018 © Photo Mary Converse / Courtesy Michael Heizer et Gagosian

Pratiquement personne n’a vu City, même si Heizer, qui attend la finalisation de son chef-d’œuvre pour le dévoiler au public, a laissé quelques photos circuler. À l’époque où il s’installe à Garden Valley, dans un État que le gouvernement américain a choisi pour ses essais nucléaires, Heizer, pas vraiment adepte de la demi-mesure, déclare : « Mon travail repose en partie sur la conscience que nous vivons dans une ère nucléaire. Nous sommes sans doute en train de vivre la fin de notre civilisation. » La fin du monde n’est pas encore arrivée, et nombreux sont ceux qui attendent avec impatience de voir City, territoire pensé comme un testament de la civilisation américaine, où le majestueux le dispute au vide, et les accents sci-fi à un esprit très beckettien. Un véritable défi au temps. Mieux, un acte de résistance au beau milieu de la nature, comme Heizer sait en créer à la perfection.

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Michael Heizer

Du 16 octobre 2018 au 2 février 2019

Retrouvez dans l’Encyclo : Land art

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