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La Bourse de Commerce

Mike Kelley, l’enfant terrible

Par • le
Punk musicien, performer extrême et créateur inclassable, il a laissé un art percutant, drôle et aussi tragique que son suicide. L’Américain Mike Kelley (1954–2012) a les honneurs de la Bourse de Commerce avec une rétrospective qui éclaire son œuvre, travaillée par les réminiscences de l’enfance.
Mike Kelley, <em>Kandors Full Set </em>[détail]
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Mike Kelley, Kandors Full Set [détail], 2005-2009

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Au cœur de la rotonde de la Bourse de Commerce sont déployées comme une nuée multicolore les maquettes sous cloche que l’artiste a imaginées pour la ville natale de Superman, Kandor City. Une utopie mélancolique.

21 villes, 21 bouteilles, 18 bouchons de bouteille, 6 socles pour les bouteilles, 20 socles pour les villes, technique mixte. • Dimensions variables. • Coll. Musée d’art moderne, Paris / Photo Paris Musées, Dist. RMN-GP / image ville de Paris. Courtesy de West of Rome Inc. / Photo Fredrik Nilsen. Pinault Collection • © Musée d’art moderne, Paris / Photo Paris Musées, Dist. RMN-GP / image ville de Paris. Courtesy de West of Rome Inc. / Photo Fredrik Nilsen. Pinault Collection. © Mike Kelley Foundation for the Arts. Tous droits réservés

L’art, la pensée, la sensibilité de Mike Kelley pourraient se voir comme un écheveau d’obsessions, d’interrogations, d’intuitions sur l’enfance, l’adolescence et les souvenirs que tous, un par un, mais surtout collectivement, nous en gardons.

Quelles traces subsistent en nous de cet âge réputé d’or ? Comment en préserve-t-on fidèlement la mémoire ? À moins que ce ne soit peine perdue. Le temps et l’oubli faisant leur œuvre, notre passé se réinvente au jour le jour. S’ouvre alors des boîtes à souvenirs, faux mais pas moins obsédants pour autant.

Mike Kelley, <em>Ectoplasm Photograph 13 </em>
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Mike Kelley, Ectoplasm Photograph 13 , 1978–2009

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Issu d’une performance, le portrait de l’artiste exhalant des vapeurs cotonneuses le révèle hanté par des esprits.

détail d’une série de 15 photographies (C-print) • 35,6 × 25,4 cm. • Coll. Mike Kelley Foundation for the Arts. Tous droits réservés. © ADAGP, Paris, 2023. • © Mike Kelley Foundation for the Arts. Tous droits réservés. © ADAGP, Paris, 2023.

L’œuvre de l’artiste américain, variée dans ses supports et dédalique dans ses formes, tire mille fils à la fois pour démêler cet écheveau complexe. Musiques, maquettes d’architecture, sculptures, installations pétries de croyances surnaturelles, d’une iconographie et de pratiques populaires, de superhéros ou de poupées pelucheuses, d’objets sauvés du rebut ou de tirages sous-exposés, tout ce qui étoffe les œuvres de Mike Kelley vient en même temps les bordéliser. Et y ouvrir des chausse-trappes, des tunnels comme autant de cavernes où se planquent les fantômes parfois comiques de l’inconscient. L’ample exposition à la Bourse de Commerce macère en tout cas dans cette atmosphère d’inquiétante étrangeté si chère à l’artiste, mort suicidé en 2012, à l’âge de 57 ans.

Né en 1954 dans une famille catholique ouvrière, Mike Kelley grandit en s’ennuyant ferme entre les murs d’un pavillon de la banlieue de Détroit. Dès ses 18 ans, il affirme sa ferme intention de devenir artiste en s’inscrivant à l’université du Michigan, où il ne fera pas que suivre sagement les cours. En ville, il se fait des amis dans les cercles anarchistes et antiracistes, fait scandale sur scène avec son groupe punk amateur, Destroy All Monsters, où Jim Shaw, compagnon déjanté, gesticule à ses côtés en jouant d’instruments improvisés (jouets et aspirateurs) dont les sonorités électro barbent généralement le public qui ne se prive pas de le faire savoir.

Mike Kelley, À gauche, <em>Feeling Bad</em>. À droite, <em>Photographie de Mike Kelley.</em>
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Mike Kelley, À gauche, Feeling Bad. À droite, Photographie de Mike Kelley., 1977–1978 /

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À gauche, le dessin, couvert de textes en forme de mode d’emploi, apparaît comme un espace de projection privilégié pour Mike Kelley et ses visions. À droite, Mike Kelley vers 1983, vêtu du costume de The Banana Man, l’un de ces superhéros américains dont il aimait moquer la toute-puissance.

À gauche, encre sur papier. • 105,4 × 79,4 cm. / • Coll. Mike Kelley Foundation for the Arts. Tous droits réservés. • © Mike Kelley Foundation for the Arts. Tous droits réservés. © ADAGP, Paris, 2023. Photo © Jim McHugh.

Le père de Kelley aussi en a soupé et il coupe les ponts. Comme l’a reconnu son fils plus tard, « être artiste à l’époque était la chose la plus détestable que vous puissiez être dans la culture américaine. Devenir un artiste dans ces années-là n’avait absolument aucune valeur. C’était comme planifier son propre échec. » Kelley, à l’école, fait déjà tout un tintamarre en mettant en scène un Ballet futuriste, happening bruitiste assourdissant joué sans autorisation ni talent dans une salle de conférence et dont il se souvenait que cela ressemblait à « une performance néo- Dada consistant en une série d’événements absurdes et simultanés ».

Des performances néo-Dada absurdes et assourdissantes

« Devenir un artiste dans les années 1970 n’avait absolument aucune valeur. C’était comme planifier son propre échec. »

Mike Kelley

C’est ce genre de pièces sans queue ni tête que le jeune Kelley s’obstine à mettre sur pied à CalArts, jeune et novatrice école californienne qui brasse toutes les pratiques, y compris celles du corps. Il commence cependant à produire des objets, qui idéalement sont voués à être utilisés par des oiseaux puisqu’ils prennent la forme de nichoirs, mais munis d’un mode d’emploi. À travers cette série de pièces dérisoires et étrangères à l’art, Kelley comiquement se paye une lecture des canons esthétiques, moraux et culturels. Ainsi, « le nichoir gothique » est coiffé de toits empilés qui s’élèvent vers les cieux tandis que le nichoir catholique est percé de deux trous : l’un, fort large (la voie facile), mène « vers un tout petit puits profond », l’autre, fort étroit (la voie difficile), vers « la lumière et l’étendue ». Une parodie de leçon de catéchisme.

La mythique Kandor City où est né Superman

Mais c’est aussi de la parole sainte de l’industrie du divertissement et de la publicité que Mike Kelley se moque en en pervertissant les effigies. Dans les années 1980, tout en collaborant avec Paul McCarthy, grand fossoyeur sous des litres de ketchup et de crème chocolatée des personnages des contes pour enfants (de Santa Claus à Blanche-Neige), il met en scène, sous mille et une formes grotesques, des héros populaires aux États-Unis, dont un certain Banana Man. Mais ses poupées, petits fœtus de tissu et de laine rembourrée, restent ses plus fameuses incarnations de l’enfance et de ses projections imaginaires.

Mike Kelley, <em> Red Stain</em>
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Mike Kelley, Red Stain, 1986

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Sur un drap bordé de pompons, deux silhouettes apparaissent comme les deux facettes d’un homme qui se dévoile en demi-teinte.

acrylique sur coton avec franges et pompons • 190,5 × 213,4 cm • Coll. Pinault Collection. • © Mike Kelley Foundation for the Arts. Tous droits réservés. © ADAGP, Paris, 2023 / Photo Joshua White.

« En fait, dans une culture, il n’y a pas beaucoup de différences entre la mémoire des individus et celle du groupe. »

La série intitulée Half a Man prête à ces doudous un état pitoyable, la faculté de se chamailler et un genre impossible à identifier. Comme s’ils incarnaient un troisième sexe et avaient leur propre vie. Que l’une d’elles ait illustré la pochette d’un album de Sonic Youth, groupe rock noisy new-yorkais proche de l’artiste, contribue en 1987 à accroître sa renommée. Alors bien identifié comme un artiste West Coast, membre de cette clique sauvageonne férue de contreculture (Raymond Pettibon, Tony Oursler, avec qui il a créé le groupe de rock The Poetics, Jim Shaw, Richard Jackson…), Kelley dans la décennie 1990 étoffe son travail de séries d’installations plus imposantes. Et lie étroitement mémoire individuelle et mémoire sociale en revisitant les grands mythes populaires contemporains.

Mike Kelley, <em>Memory Ware Flat #17 </em>
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Mike Kelley, Memory Ware Flat #17 , 2001

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Dans cette importante série, l’artiste s’est emparé d’une technique d’art populaire consistant à figer dans le ciment des objets de pacotille.

technique mixte sur panneau de bois • 229,5 × 318,5 × 14 cm • Coll. Courtesy de Jablonka Galerie. / Photo Nic Tenwiggenhorn, Düsseldorf. Pinault Collection. • Courtesy de Jablonka Galerie. / Photo Nic Tenwiggenhorn, Düsseldorf. Pinault Collection.

Il confie à l’historien de l’art Jean-Philippe Antoine : « En fait, dans une culture, il n’y a pas beaucoup de différences entre la mémoire des individus et celle du groupe. Mes souvenirs font tellement partie de mythes culturels, de films, de livres et de magazines, de tout ce genre de choses, et tant de mes souvenirs sont de toute façon des fabrications fondées sur ces modèles, que je ne vois pas de grande différence. Tout ce que je fais, moi, c’est de fournir des détails pour que ça ait l’air vrai. »

Mike Kelley, <em> Ahh…Youth!</em>
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Mike Kelley, Ahh…Youth!, 1991-2008

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Cette bande de photos illustre un album du groupe Sonic Youth, dont Kelley était l’ami.

tirages pigmentaires • 49,8 x 32,7 cm chaque. • Coll. part / Photo • © Christie’s Images / Bridgeman Images

Toute l’œuvre de Mike Kelley vise les gouffres insondables de la mémoire et de l’inconscient, ceux des traumatismes sociaux et individuels.

Et il n’y va pas de main morte avec Kandors Full Set, déployé en majesté dans la rotonde où scintillent, sous cloche de verre, les couleurs vives et surnaturelles de la mythique Kandor City où est né Superman et que le méchant Brainiac, le « collectionneur des mondes », a miniaturisée dans une bouteille. Dans la bande dessinée, l’architecture en change à chaque épisode. L’œuvre de Kelley, à la fois futuriste et mémorielle, instable et malléable, était donc vouée à être titanesque. De 2005 à 2009, il en a livré une vingtaine d’occurrences.

Des ectoplasmes hagards d’une inquiétante étrangeté

En effet, c’est aussi cette manière molle et visqueuse qu’est parfois la mémoire que Kelley va sculpter désormais, sans cibler nécessairement un souvenir précis. Fidèle à ses sources d’inspiration techniques, il en passe par la pratique des memory ware, venue du Canada, qui consiste à agglutiner dans des objets en ciment une myriade de bibelots (boutons, épingles, coquillages, pièces de monnaie). Il en fait, lui, d’immenses tableaux ou monticules ventripotents, presque organiques. Les menus trésors englués dans la pâte grise dessinent aussi des paysages méandreux et des deltas insondables qui charrient tout ce dont est faite la culture populaire.

Mike Kelley, <em>Perspectaphone</em>
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Mike Kelley, Perspectaphone, 1978

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De ses performances réalisées durant ses années d’études à CalArts, il n’avait conservé que peu de traces. Cette photo en est une.

performance au Los Angeles Contemporary Exhibitions (LACE). • Coll. Mike Kelley Foundation for the Arts. Tous droits réservés • © Mike Kelley Foundation for the Arts. Tous droits réservés

Enfin, l’artiste retourne à l’école. Il fait en effet du système éducatif son sujet dans une série de maquettes qui reproduisent, plus ou moins fidèlement, la structure architecturale des écoles où il est passé. Le cadre éducatif, labyrinthique, contraignant mais aussi plein de secrets, de couloirs terrifiants, d’espaces et d’activités censément émancipatrices, de rituels étudiants plus ou moins bienveillants, s’étend dans d’imposantes maquettes, est documenté dans des séries de photos et parfois est reproduit, avec une grande part d’imaginaire, dans des installations pénétrables. À l’image de la reconstitution d’un souterrain inaccessible de CalArts, dans les profondeurs merveilleusement inquiétantes duquel l’artiste pousse le spectateur à s’engouffrer.

Mike Kelley, <em>More Love Hours than Can Ever Be Repaid The Wages of Sin </em>[guéridon à gauche]
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Mike Kelley, More Love Hours than Can Ever Be Repaid The Wages of Sin [guéridon à gauche], 1987

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Sur le mur, un tableau all over (format connotant, dans l’histoire de la peinture américaine, une virilité conquérante) mais fait en tricot : Kelley se plaît ici à mêler les fils et les genres.

Au centre, peluches trouvées et couvertures tricotées sur toile, maïs séché. À gauche, bougies en cire, bois, métal. • Au centre, 243,8 × 322,6 × 12,7 cm. À gauche, 132,1 × 58,4 × 58,4 cm. • Coll. Courtesy du Whitney Museum of American Art. • © Mike Kelley Foundation for the Arts. Tous droits réservés. © ADAGP, Paris, 2023.

Toute l’œuvre, pourtant si éclectique, fuyante, glissante de Mike Kelley vise finalement ces gouffres insondables mais agités d’une matière en ébullition, celle de la mémoire et de l’inconscient, des traumatismes sociaux et individuels. Une matière à la fois fascinante et inquiétante, donc, qui s’incarna à merveille dans « The Uncanny », l’exposition collective qu’il orchestra à plusieurs reprises, en 1993 à Arnhem (au Pays-Bas) puis en 2004 à Liverpool, et qui faisait prendre la lumière à des sculptures et des photographies représentant des êtres ou des fragments de corps (par Robert Gober, Cindy Sherman, les surréalistes…). Une exposition envahie par des ectoplasmes hagards, dont l’« inquiétante étrangeté » se voulait à l’image du monde si peu rationnel qu’habitait Mike Kelley. Et qu’il n’a jamais cessé de mettre en forme

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Mike Kelley. Ghost and Spirit

Du 13 octobre 2023 au 19 février 2024

Retrouvez dans l’Encyclo : Mike Kelley

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