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galerie Templon

Nancy et Ed Kienholz, pionniers de l’art de l’installation

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Avec ses saynètes d’une violence crue et sidérante, le duo a choqué l’Amérique en jetant sous ses yeux dès les années 1960 la misère des laissés-pour-compte d’un pays qui voulait faire croire qu’il allait bien. Un petit théâtre de l’absurde à prendre en pleine face à la galerie Templon, à Paris, jusqu’en octobre.
Edward Kienholz, Roxy’s
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Edward Kienholz, Roxy’s, 1960-1961

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Inspirée d’une maison close de Las Vegas, cette vaste installation à l’atmosphère crispante et aux personnages à l’allure de morts vivants témoigne de la condition des prostituées.

Technique mixte • Vue de l’installation à la Punta della Dogana, Venise • Pinault Collection / © Photo Marco Cappelletti / Palazzo Grassi

Sur la banquette arrière d’une vieille carcasse de Dodge, acrobatiquement enlacé, un couple fait l’amour. La fille, figurée par un mannequin de vitrine, a balancé ses dessous et ses chaussures, qui traînent dans l’habitacle. La silhouette de l’homme qui la chevauche est réduite à un moulage en grillage à poule plié et tordu. Du sexe vite fait mal fait, à l’abri du regard des parents et des passants. L’installation nichée dans un recoin du Whitney Museum (et masquée en partie par des plantes vertes) fit scandale et manqua d’être censurée lors de sa présentation en 1966 à New York.

Or, pour cette raison-là et pour tant d’autres, Back Seat Dodge ’38 et son coup d’un soir à la fois un peu sale, cafardeux et attendrissant, tellement à l’image aussi des amours adolescents de l’Amérique d’après-guerre, recèle tout l’art d’Ed Kienholz. Et de sa cinquième femme, Nancy. Réalisée de bric et de broc, à partir de matériaux et d’objets de récupération, cette œuvre incarne d’abord l’art de l’assemblage dont ce mécanicien et charpentier de formation, fils de fermiers stricts et très religieux, fut un des précurseurs. Elle témoigne par ailleurs d’une expérience intime. À 17 ans, Kienholz a bel et bien emprunté la Dodge 38 de son père pour se rendre à un bal. « Cette fille était là et je l’ai invitée dans la voiture. On s’est garés quelque part, on a bu des bières et on a fait des choses. J’ai vite oublié son nom. Et j’ai pensé que c’était là une situation dingue. Ça m’a paru mal. Je me suis mis à réfléchir à tous ces mômes que le monde contraint à se serrer dans des espaces exigus et à la misérable expérience sexuelle qui leur est réservée. C’est ça, les sièges arrière des voitures. »

Edward Kienholz, Five Car Stud
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Edward Kienholz, Five Car Stud, 1969-1972

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Théâtral en diable avec ses feux de voiture en guise de seul éclairage, ce « Tableau » qui pointe sans ambages la violence raciste de l’Amérique est resté quarante ans dans les caves de son collectionneur japonais avant que, restauré, il ne soit exposé aux États-Unis en 2011, puis acquis par la fondation Prada.

vue de l’exposition à la Fondazione Prada, Milan • Coll. Stedelijk Museum, Amsterdam • © Kienholz

L’art de Kienholz va de travers dans une société qui ne file pas droit.

D’un souvenir, Ed Kienholz fait une œuvre qui révèle sans fard les zones d’ombre de l’Amérique, ce qui se tapit dans les fourrés ou sous le capot que claque sa morale puritaine sur la tête et le corps des plus vulnérables. Parmi eux, les prostituées d’un bordel du Nevada, se pliant aux désirs des soldats en permission (Roxy’s, 1961), des patients recroquevillés sur un lit de misère dans la chambre sordide d’un hôpital psychiatrique (The State Hospital, 1966), ou encore un pauvre hère noir castré par un gang d’hommes blancs à la lumière glaçante des phares de leurs voitures perçant les ténèbres (Five Car Stud, 1969–1972).

Chacune des saynètes pue la violence crue et transpire le tragique. Mais se teinte simultanément de dérision grand-guignolesque, de comique bouffon et de farce. Les matériaux ne viennent pas des déchetteries, des casses automobiles ou des magasins de fripes par hasard. En 1977, l’artiste déclare : « J’ai vraiment commencé à comprendre n’importe quelle société en fouinant dans ses marchés aux puces. Je peux voir là, à travers ce qu’on jette, comment finissent les grandes idées. » L’art de Kienholz va de travers dans une société qui ne file pas droit. Il est une ode aux déclassés, aux dominés, aux opprimés, à ceux qui ont raté le train de la croissance et se sont arrêtés à la première sortie sur l’autoroute de l’American Way of Life.

Nancy et Edward Kienholz, The Pool Hall
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Nancy et Edward Kienholz, The Pool Hall, 1993

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La mise en scène, macabre et cauchemardesque, de ces mâles torturant un mannequin décapité illustre la volonté des Kienholz de ne rien cacher des violences faites aux femmes.

Technique mixte • 245,1 × 250,2 × 138,4 cm • © Kienholz / Courtesy galerie Templon, Paris

Kienholz, lui, a eu la chance de faire du chemin. À 17 ans, il quitte ses parents et arrive à Los Angeles en 1953. Il se met à réaliser des peintures qui sont déjà des sculptures (ou presque), clouant et collant sur des panneaux des fragments de bois peints avec un balai. Mais son activité ne se limite pas à la production. Il se démène pour monter des expositions en invitant d’autres artistes dans divers lieux, généralement des salles de spectacle comme The Coronet, vieux théâtre d’avant-garde sur La Cienega Boulevard. Un critique américain y verra tout sauf un hasard : « Son art est intensément théâtral. Et, dans un monde où les frontières entre les pratiques artistiques étaient plus perméables, il est facile de placer Kienholz en compagnie de Beckett, Ionesco et Pinter à l’enseigne du théâtre de l’absurde. » La Ferus Gallery, qu’il crée avec le commissaire d’exposition Walter Hopps, futur directeur de prestigieuses institutions américaines, devient vite l’épicentre de toute la scène émergente californienne, où pointe notamment la Beat Generation, Wallace Berman et Bruce Conner en tête.

Edward Kienholz installé dans The Beanery, œuvre de 1965 et bistrot des copains.
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Edward Kienholz installé dans The Beanery, œuvre de 1965 et bistrot des copains.

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© Photo Ralph Crane / The LIFE Picture Collection via Getty Images

Kienholz passe néanmoins de plus en plus de temps à son oeuvre, arpentant les rues de L.A. à la recherche de matériaux (en compagnie, à l’occasion, de Jean Tinguely et Arman, que lui présenta sa galeriste de l’époque, Virginia Dawn). C’est qu’il a un projet : regrouper ses sculptures éparses pour constituer ce qu’il nomme des « Tableaux ». L’idée de cette forme, équivalent inanimé des tableaux vivants du siècle passé, lui viendrait aussi du souvenir des crèches de Noël qu’il admira enfant dans l’église du village de l’État de Washington, Fairfield, où il a grandi. Reste que les « crèches » qu’il met en scène sont d’emblée de nature très crue mais surtout très ouvertes au spectateur. L’œuvre d’art désacralisée n’occupe plus une place à part, bien délimitée dans un cadre ou sur un socle. Elle est ramenée, de plain-pied, à l’espace du visiteur qui est autorisé, ou mieux, invité à s’y engouffrer. À l’image de The Beanery, baroque reconstitution d’un bar fréquenté par l’artiste et ses potes de Los Angeles (dont Dennis Hopper et David Hockney). Une poisseuse odeur de bière chaude règne à l’intérieur et les verres des boit-sans-soif-et-sans-heure- pour-rentrer (ils ont pourtant tous une horloge à la place de la tête) s’y entrechoquent une énième dernière fois. Sur le seuil, des journaux affichent à la une « Children Kill Children in Vietnam ». Dans l’indifférence coupable des fêtards enivrés.

Edward Kienholz, The Beanery
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Edward Kienholz, The Beanery, 1965

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Peuplé de pantins à tête de pendule, qui boivent et causent jusqu’à pas d’heure, ce « Tableau » quasi vivant reconstitue l’intérieur bruyant
et moite d’un bar de L.A. où Ed Kienholz et ses acolytes artistes avaient leurs habitudes.

Matériaux divers • Vue de l’installation au Stedelijk Museum, Amsterdam • Coll. et © Stedelijk Museum, Amsterdam / © Kienholz

« Ma vie et mon art ont été incroyablement enrichis par la simple présence de Nancy et j’aimerais, ici, même tardivement, le faire savoir. »

Ed Kienholz

En 1972, c’est à une autre fête qu’Ed Kienholz rencontre Nancy Jo Reddin. Elle a 30 ans. Fille d’un chef de la police de L.A. et d’un agent immobilier, elle pratique la photo en amateur et gagne sa vie comme assistante médicale. Il l’épouse en cinquièmes noces. Les deux feront aussitôt la paire, plaçant l’art audessus de tout. « L’art était plus important à ses yeux que sa propre personne, que moi-même et que nos enfants, déclare Nancy en 2009 au Guardian. Et quand cela est devenu clair, l’art est devenu notre seul horizon et c’était fun. » Elle reconnaît volontiers tout ce qu’elle doit à Ed : « Comme lui, je suis autodidacte, même si je suis allée à « l’école de Kienholz » durant plus de vingt ans. Il m’a enseigné tout ce que je sais de l’art. Il m’a appris à souder, à mouler, à peindre et à croire en mon regard. »

Mais Ed savait aussi tout ce qu’il devait à Nancy. En 1981, à l’occasion d’une exposition à la galerie Maeght, à Zurich, intitulée « The Kienholz Women », surprenant tout le monde – à commencer par sa femme –, il déclare à l’assemblée : « Ma vie et mon art ont été incroyablement enrichis par la simple présence de Nancy et j’aimerais, ici, même tardivement, le faire savoir. Mieux, je sens que je n’ai plus le moindre droit de signer de mon seul nom tout ce travail que nous avons accompli ensemble. » La décision est rétroactive : les oeuvres datant de 1972 jusqu’à la mort d’Ed, en 1994, seront créditées du seul nom de « Kienholz ».

Edward et Nancy posant dans leur œuvre, « The Merry Go-World or Begat by Chance and the Wonder Horse Trigger » en 1993.
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Edward et Nancy posant dans leur œuvre, « The Merry Go-World or Begat by Chance and the Wonder Horse Trigger » en 1993.

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L.A. Louver Gallery • Photo Ann Summa / Getty Images

Dès son mariage, le couple décide de s’installer une partie de l’année à Berlin. Leur œuvre est d’emblée mieux reçue en Europe, où ces représentations sarcastiques et miteuses de l’Amérique heurtent sans doute moins. En outre, dans les années 1970, le néo-expressionnisme allemand pictural des Jörg Immendorff, Albert Oehlen, voire Martin Kippenberger, cultive d’un pinceau punk une figuration brouillonne où les personnages peints titubent et tombent en vrac. À deux pas de ceux des Kienholz. Quand ils ne sont pas à Berlin, Ed et Nancy se retirent dans un village de l’Idaho ironiquement nommé Hope. Là, à la fin des seventies, dans les locaux d’une ancienne école, ils construisent un atelier et une galerie (The Faith and Charity in Hope Gallery), où ils exposent l’été des artistes aussi renommés que Francis Bacon, Jasper Johns ou Robert Helm, et d’autres encore, inconnus. Et au-dessus de l’atelier, un bar.

C’est là, avec sa bande d’amis, qu’Ed Kienholz a passé sa dernière soirée, jouant au billard et aux cartes comme d’habitude, fumant cigarette sur cigarette et levant le coude plus que de raison, au rythme des morceaux de jazz. Le lendemain, il est frappé d’une crise cardiaque. Sa sépulture est une œuvre en soi. Selon ses dernières volontés, ses amis ont creusé un large trou, au loin, dans les montagnes. Ils ont assis le corps d’Ed, embaumé, sur le siège passager de son coupé Packard 1940 marron, à la place du mort, avec en poche un dollar et un jeu de cartes, ont déposé à ses pieds une bouteille de chianti 1931 et sur le siège arrière les cendres de son chien, Smash, mort quelques jours plus tôt. Ils ont enfin fait basculer la voiture dans le trou.

Nancy et Edward Kienholz, Jody, Jody, Jody
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Nancy et Edward Kienholz, Jody, Jody, Jody, 1993-1994

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Cette pièce, ultime collaboration du couple, lui aurait été inspirée par un fait divers triste à pleurer : une fillette de 4 ans, recueillie sur l’autoroute par un shérif, lui avait confié que son père l’avait priée d’attendre là « sa nouvelle maman ».

Technique mixte • 243,8 x 274,3 x 121,9 cm

Depuis la mort de l’artiste et jusqu’à la sienne, l’an dernier, Nancy a continué à oeuvrer, depuis Hope et Houston, réalisant ses propres assemblages et des tableaux où, par effet d’optique, un sujet peint se transforme en un autre, en trois dimensions. Le Christ en croix se métamorphose en Père Noël, une rue pavée d’or devient une route semée de pistolets, une fille perdue dans une rue désolée se réincarne en statue de la Liberté. Pas exactement dans la même veine plastique, macabre et mâtinée d’humour noir, qu’auparavant. Mais la plaie creusée par le couple durant des décennies reste encore à vider. Nombre de pièces ne ressortent au grand jour que ces dernières années. La preuve avec Roxy’s, de la collection François Pinault, montrée à la Punta della Dogana en 2011 après une longue éclipse, et de nouveau cet été.

La preuve encore avec cette exposition à la galerie Templon, riche d’inédits en Europe, dont ce « Tableau assemblé », Jody, Jody, Jody (1993–1994), un des derniers réalisés par le couple. Intitulé comme un cri du coeur, il met en scène une fillette agrippée à un grillage auquel l’accule une énorme Dodge. Au volant, un homme tout puissant et cruel. À cette reconnaissance, qui a subi des hauts et des bas, Ed Kienholz avait trouvé une bonne raison. « Ce que je dis essentiellement, c’est ceci : « Vous allez mourir. » Mais les gens ne veulent pas l’entendre. »

Edward Kienholz: The Story of an Artist (1961)

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Un documentaire disponible sur YouTube, qui suit Kienholz en pleine préparation d’une exposition à la Ferus Gallery, à Los Angeles. Ne pas rater ce passage où il négocie âprement avec un brocanteur et cet autre, où, clope au bec, il dépèce puis scie en deux un mannequin.

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Ed & Nancy Kienholz

Du 5 septembre 2020 au 31 octobre 2020

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À lire

Kienholz: Televisions

Par Peter Goulds et Lisa Jann

Catalogue d’une exposition réunissant les pièces du couple où la télé s’invite dans le tableau. Disponible gratuitement en ligne sur le site de la galerie américaine L.A. Louver.

Ed L.A. Louver • 80p. • environ 30€

 

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