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Nil Yalter, Niqab Blues, détail, 2018-2019
Sculpture, tissu, impression sur Dibond • 175 x 140 cm • Courtesy Galerist, Istanbul. Vue de l’exposition « TRANS/HUMANCE », MAC VAL 2019. Photo © Margot Montigny
Nil Yalter, 2019
© Photo Isabelle Arthuis
L’espace immense du MAC VAL, géométrique et vertigineux comme une cathédrale, semble presque trop grand pour les œuvres de Nil Yalter (née en 1938). « Au départ, il m’a un peu effrayée », nous confiera l’artiste ; « mais nous avons réussi à l’humaniser ». Certes, il fallait bien cela pour accueillir plusieurs décennies de travail avec vidéos, peintures, collages et installations… Mais ses œuvres, opposées à toute démonstration de force plastique, sont si intimes, si politiques, qu’elles s’aborderaient aussi bien dans de petites salles simples, où l’on pourrait se laisser pénétrer par l’humanité poignante des travailleurs photographiés, ou par les croyances et mythes enregistrés – tel ce rituel chamanique filmé en 1979. Cela posé, ces 1 000 m2 autorisent un accrochage thématique, qui laisse de côté l’impératif chronologique pour construire un portrait de l’artiste en mosaïque. Les peintures expressionnistes du début de sa carrière côtoient ainsi ses vidéos politiques des années 1970 et ses photographies de Ris-Orangis (1979), aussi bien que sa toute dernière œuvre, Niqab Blues (2019). Avec pour constante : une variété de visages et de cultures, tentant de résister dans un monde bourgeois oppressif.
Nil Yalter, Pixelismus, 1996
Ensemble de 24 peintures, huile sur toile, 47 × 42 cm chaque, vidéo numérique, couleur, son, durée 9’54’’ • Vue de l’exposition « TRANS/HUMANCE », MAC VAL 2019. Photo © Margot Montigny
Née au Caire de parents turcs, Nil Yalter a connu l’exil dès la petite enfance et voyagé tôt. Elle part d’Istanbul à 20 ans pour visiter les villages de l’Iran et de l’Inde avec son jeune époux, le poète Théo Lesoualc’h (1930–2008) – son goût pour les mythologies et les cultures nomades lui vient de cette première expérience (pour l’époque, très audacieuse) sur les routes de l’Est. Puis, rentrée à Istanbul, elle peint sans relâche, s’exerce à l’abstraction et expose à la Biennale de Paris en 1963, avant de s’y installer pour de bon en 1965. Là, elle s’engage dans un travail constructiviste, regarde Kazimir Malevitch, peint des formes architecturales dont l’esthétique habitera encore bien plus tard ses œuvres vidéo. En 1972, après sept années d’expérimentations picturales, elle livre sa première œuvre politique, racontant en plusieurs panneaux la condamnation à mort du révolutionnaire marxiste-léniniste Deniz Gezmiş.
Nil Yalter, À gauche: Affiche pour le parti communiste turc « Grève générale en Turquie » / À droite: Affiche pour le Parti Communiste turc « Liberté pour le parti communiste turc », 1976 / 1979-1982
Vue de l’exposition « TRANS/HUMANCE », MAC VAL 2019. Photo © Margot Montigny
Nil Yalter racontera toute sa vie le monde des invisibles
« L’intérêt de mon travail, ce sont les dates », souligne Nil Yalter, presque trop modeste lorsqu’on l’interroge sur l’aspect documentaire et militant de ses œuvres. « Beaucoup d’artistes l’ont fait ; simplement, je l’ai fait dans les années 1970 ». Autrement dit, en pionnière. Nil Yalter racontera toute sa vie le monde des invisibles : en 1976, elle crée avec trois peintres turcs plusieurs affiches réunies sous le nom de Grève générale en Turquie, témoignant de la grève interdite de 400 000 travailleurs turcs, qu’elle exposera la même année à la Fête de l’Humanité. Communiste engagée, l’artiste fonde en 1979 l’Amicale France-Turquie et multiplie les initiatives culturelles alternatives (elle ne retournera en Turquie qu’en 1993, un an après la légalisation du parti communiste turc). Elle photographie les travailleurs exilés et développe également un intérêt pour l’habitat : en 1975, elle photographie « Chicago », surnom moqueur de Saint-Quentin-en-Yvelines, et en dévoile l’environnement dur et pauvre. Elle accole à ses images l’extrait d’un article du Monde, recopié à la main, qui éclaire le désastre de cette ville nouvelle, où 25 00 habitants s’amassent sans un seul médecin. Même exercice en 1979 à Ris-Orangis, qu’elle expose à la Maison des Jeunes et de la Culture – les conditions d’exposition prolongeant le projet politique de l’œuvre.
Nil Yalter, C’est un dur métier que l’exil, 1983
Photographies et textes contrecollés sur carton et aluminium • Dimensions variables • Courtesy Hubert Winter Gallery, Vienne. Vue de l’exposition « TRANS/HUMANCE », MAC VAL 2019. Photo © Margot Montigny
Le cœur se serre. Mais une question se pose : comment l’artiste a-t-elle pu approcher de si près ce réel complexe ? « Évidemment, on ne va pas voler des images. Je me suis intéressée à des travailleurs venus en France pour des raisons économiques ; donc pour les approcher, j’ai travaillé avec des associations… Et j’ai revu certains d’entre eux longtemps après », nous explique-t-elle. Certes documentaires, ses images fixes ou mouvantes, silencieuses ou sonores, sont souvent agencées en miroir, en héritage de sa culture musulmane et ottomane et des motifs répétés à l’envi sur les murs de faïence des mosquées. Car si Nil Yalter aborde des sujets extrêmement graves comme l’identité, le sexisme (et ce jusque dans les recettes de cuisine), l’oppression, la lapidation… Elle ne se départit jamais de son intérêt pour les essais formels, et multimédias. En témoigne sa toute dernière œuvre, Niqab Blues (2019), qu’elle nous raconte : « j’ai 82 ans aujourd’hui, je ne peux plus travailler comme avant, donc je cherche sur internet des images. Là, j’ai trouvé des vidéos de femmes tournées par elles-mêmes, où elles parlent librement. J’ai filmé avec mon téléphone ces images, très pauvres, et j’en ai fait d’autres images. » Avec incrustations de messages et montage dynamique. Pour éclairer les êtres plus invisibles du monde : les femmes voilées.
Nil Yalter. TRANS/HUMANCE
Du 5 octobre 2019 au 9 février 2020
MAC VAL • Place de la Libération • 94400 Vitry-sur-Seine
www.macval.fr
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