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Activistes Femen devant la “Vénus de Milo”, Louvre, Paris, 3 octobre 2012
© Lionel Bonaventure / AFP
La scène est d’une violence incompréhensible : le lundi 5 mars 2018, l’artiste féministe Deborah de Robertis est brutalement interrompue alors qu’elle intervient dans le cadre d’une conférence TEDx sur la scène du Palais des Beaux-Arts (Bozar) de Bruxelles. Celle qui est célèbre pour s’être dénudée en 2014 devant l’Origine du monde de Courbet au musée d’Orsay est cette fois-ci habillée. Elle explique son travail devant des projections d’images de ses précédentes actions… Son vagin s’affiche en arrière-plan. Deborah de Robertis se lance, sous l’œil médusé des spectateurs, dans une performance… Jusqu’à ce que l’un des organisateurs se précipite sur elle pour la traîner hors de scène ! Elle décide alors de se laisser faire, transformant son corps en un poids mort qui révèle l’agression qui lui est faite. L’image qui restera en tête (et défraiera la chronique) est celle de son torse mis à nu par l’organisateur, qui a saisi sans ménagement son t-shirt pour emporter l’artiste dans les coulisses.
Deborah de Robertis lors de la conférence TEDx au musée Bozar, Bruxelles, 5 mars 2018
Photo Jacob Khrist
La présence policière à la sortie de la salle intensifie le sentiment de malaise : alors que les conférences TEDx du jour sont consacrées au thème « Brave New World » (« Un nouveau monde courageux ») et que l’après-midi est dédiée à la libération de la parole des femmes, une artiste vient bel et bien d’être interrompue (et censurée) alors qu’elle tentait d’expliquer un travail éminemment féministe. Dommage ! Et révélateur.
Adrián Pino Olivera posant nu devant « La Joconde » au Musée du Louvre, Paris, 22 janvier 2018
Photo Ernest Burés
Car il arrive régulièrement que les artistes qui interviennent sans autorisation dans les musées finissent en garde à vue : c’est le cas de l’Espagnol Adrián Pino Olivera, arrêté lundi 22 janvier 2018 alors qu’il posait nu devant la Joconde de Léonard de Vinci. Monté sur le plateau de bois qui entoure et protège la plus célèbre toile du monde, il pose en cachant son sexe – revendiquant, a-t-il ensuite expliqué, une critique de la domination masculine en se castrant symboliquement… Ce qui lui a valu une garde à vue de 24 heures et une interdiction à vie d’entrer au musée du Louvre.
La Joconde n’en est pas à son premier agitateur : en 1994 (puis 1997, avec autorisation du directeur du musée), l’Italien Alberto Sorbelli pose travesti devant la célèbre peinture, paré des atours d’un personnage qu’il a inventé et développé, la « Pute », avant d’être violemment expulsé du musée par des gardiens de salle enragés – ce qui lui inspirera, peu après, le personnage de l’ « Agressé ». La nudité et la mise en scène sexualisée sont récurrentes dans l’histoire de la performance non-autorisée entre les murs d’un musée : elles sont systématiquement politisées, souvent féministes, et obligent le spectateur à assumer sa position de voyeur. Pour Deborah de Robertis, que nous avons interrogée à la suite de l’altercation du TEDx, être régulièrement accusée d’ « exhibition sexuelle » n’est qu’une conséquence de la réaction des institutions à son encontre : « Je prends ma place en tentant une irruption, en tant que femme, dans l’histoire de l’art. C’est une parole que je prends, le reste ne me concerne pas. »
Performance « Tentative de rapport avec un chef-d’œuvre » d’Alberto Sorbelli devant « La Joconde » au Musée du Louvre, Paris, 1994
© Alberto Solbelli / Photo Iris Brosch
Cette position individualiste nous rappelle le texte Asphyxiante culture de Jean Dubuffet (1968), où il proclame : « Je suis individualiste, c’est-à-dire que je considère que mon rôle d’individu est de m’opposer à toute contrainte occasionnée par les intérêts du bien social. (…) Le caprice, l’indépendance, la rébellion, qui sont opposés à l’ordre social, sont des plus nécessaires à la bonne santé d’un groupe ethnique. C’est au nombre de ses contrevenants qu’on mesurera sa bonne santé. » De la part de celui qui a dénoncé l’art mort des « intellectuels de carrière », cette invitation à l’insurrection est véritablement un pamphlet contre l’autorité arbitraire des musées… Invitation que semblent avoir suivi bien des artistes, notamment à travers des performances puissamment humoristiques, révélatrices d’une remise en question du monde de l’art.
Le travail de l’Américaine Andrea Fraser est particulièrement savoureux : dans les années 1980, invitée par le New Museum of Contemporary Art de New York à proposer une performance, elle s’est fait passer pour une conférencière officielle et s’est inspirée d’extraits de textes de théoriciens et d’artistes pour proposer une visite complètement farfelue, s’arrêtant par exemple près d’une fontaine à eau et la décrivant comme une « œuvre à l’économie et à la monumentalité sidérante (…) qui contraste audacieusement avec la sévérité de sa forme hautement stylisée ». Une dizaine d’années plus tard, cette fois-ci non-invitée et non-autorisée, une caméra cachée la filme dans le musée Guggenheim de Bilbao où elle réagit de façon très littérale et théâtrale au discours de son audio-guide. Allant jusqu’à se frotter contre l’architecture du bâtiment, décrite comme « puissamment sensuelle » par son guide, elle pointe du doigt avec une ironie mordante le langage érotique employé par le musée pour décrire l’architecture de Frank Gehry. Grande lectrice du sociologue Pierre Bourdieu, Andrea Fraser développe ainsi une réflexion (d’apparence hilarante, il faut le dire !) autour des hiérarchies très fortes du monde de l’art, où le musée est aussi bien un symbole de pouvoir qu’une source de différenciation sociale. Et où les travaux des hommes sont valorisés à l’extrême.
« Le milieu du football et celui de l’art contemporain se ressemblent : même rapport à l’argent, utilisation similaire des médias, même violence larvée. »
Aurore Le Duc
Plus récemment, une autre artiste a réussi à faire entrer un humour puissamment subversif entre les murs de grands musées et foires d’art contemporain : la jeune Aurore Le Duc s’est invitée à la Monnaie de Paris, à la FIAC et au Palais de Tokyo en tenue de supportrice de football, brandissant des écharpes à l’effigie d’artistes célèbres (comme Xavier Veilhan) et scandant des slogans où les noms des galeristes Kamel Mennour et Emmanuel Perrotin remplaçaient ceux des clubs de football. Pour elle, « le milieu du football et celui de l’art contemporain se ressemblent : même rapport à l’argent, utilisation similaire des médias, même violence larvée ». Et agir sans autorisation dans les musées lui permet d’imposer son travail de jeune artiste invisible.
Aurore Le Duc, Écharpe de Supporter Kamel Mennour (verso)
Photo Sebastien Baverez (empruntée pour publication)
Lutter contre l’invisibilité, voilà enfin ce qui motive de nombreux militants politiques à venir exposer leur cause dans les musées : encore très récemment, lundi 12 mars 2018, des militants écologiques se sont allongés devant le Radeau de la Méduse de Géricault, exposé au Louvre, pour dénoncer le mécénat du géant pétrolier Total en faveur du musée. Ceux-ci n’en sont pas à leur première action, et espèrent obtenir le même résultat que leurs amis anglais de l’association « Art Not Oil », qui ont réussi à mettre fin à un partenariat entre la Tate Modern et British Petroleum, et entre le Science Museum et Shell. Le Louvre a également vu en 2012 le groupe féministe des Femen protester devant la Vénus de Milo, clamant que, au contraire de la statue démembrée, « nous avons des mains pour stopper les viols ».
Les membres du groupe activiste « 350.org » gisant devant « Le Radeau de la Méduse » de Théodore Gericault, Musée du Louvre, Paris, 12 mars 2018
© Thomas Samson / AFP
Ainsi le musée apparaît comme un lieu de morale – « la culture tend à prendre la place qui fut naguère celle de la religion », explique Dubuffet – où l’action politique (et artistique) s’empare de la visibilité qu’on lui refuse. La suffragette Mary Richardson l’avait elle-même bien compris, elle qui, le 10 mars 1914, poignarda la Vénus au miroir de Diego Vélazquez : « j’ai essayé de détruire l’image de la plus belle femme de la mythologie afin de protester contre le gouvernement qui détruit Mrs Pankhurst (activiste féministe, NDLR), le plus beau personnage de l’histoire moderne », a-t-elle déclaré. Car le musée est vu par les artistes-parasites comme un sanctuaire où les valeurs sont conservées comme dans du formol, immobiles, immuables. Seule la profanation par la nudité, par le cri ou par la parodie peut défier l’immobilisme. Et ouvrir la voie à un autre rapport au monde.
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