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Paula Rego, The Dance, 1988
Acrylique sur papier monté sur toile • 212,6 x 274 cm • Coll. particulière • © Bridgeman Images
Paula Rego
© Gautier Deblonde
« C’est quelqu’un d’assez timide… quoiqu’elle ait évidemment un sens de l’humour à l’anglaise, un humour à froid qui lui ressemble bien. Paula est une personne très charmante, et très effacée », nous souffle Cécile Debray, directrice du musée de l’Orangerie et commissaire de l’exposition intitulée « Les Contes cruels de Paula Rego ». L’artiste, née en 1935, l’a accueillie plusieurs fois à Hampstead, au nord de Londres, où elle a étudié et vit depuis les années 1970. « C’est dans son atelier qu’on voit le mieux son univers, ses accessoires, ses poupées, aux côtés de ses toiles, de ses palettes, de ses pastels, des meubles crevés… et de tous ses accessoires. » Ainsi est apparue l’évidence de transposer un peu de cet atelier dans l’espace du musée, en présentant dès la première salle quelques-unes des poupées que fabrique l’artiste. Celles-ci sont disposées dans des mises en scènes inquiétantes, et leurs masques monstrueux ne peuvent qu’inspirer l’effroi. Surtout, ces poupées sont utilitaires, car elles servent de modèles pour ses immenses compositions complexes et largement détaillées, certaines en forme de triptyque.
Paula Rego, Snare, 1987
Acrylique sur papier monté sur toile • 150 × 150 cm • Courtesy of the British Council Collection • © Paula Rego
Ces tableaux sont parfois si hauts que l’artiste doit se percher sur un élévateur de chantier afin de pouvoir peindre en restant assise face à la toile. Il faut voir cette petite femme, qui avoue avoir énormément souffert de timidité et de dépression, s’atteler à la tâche de ces peintures extrêmement violentes. Elle est celle qui a peint le dictateur Salazar vomissant son pays (1960), qui a représenté ses amants sacrifiés, qui a dessiné par dizaines la souffrance de femmes avortées pour inciter les Portugais à voter lors du référendum de 1998 : « C’était un acte politique, je voulais montrer que c’était injuste. » Après la mort de son mari, le peintre Victor Willing (1928–1988), elle a inventé le motif de la femme-chien, dédiée à son homme, à ses traces. Il est stupéfiant de constater, en observant ses œuvres, à quel point elle a mis le doigt sur quelque chose de très féminin, d’extrêmement douloureux, une forme d’asservissement à l’homme, à l’amour. Interrogée l’an dernier par son fils dans un documentaire pour la BBC, elle confie volontiers avoir été très obéissante à son mari. Ainsi, Paula Rego, dans toute sa discrétion, son secret bien conservé, a su projeter sur ses toiles l’infinie violence qu’il y avait en elle. On remarquera d’ailleurs que son succès – grâce à ses premières grandes expositions londoniennes (notamment à la galerie Serpentine) – est contemporain de la mort de son mari.
Paula Rego, The Maids, 1987
Acrylique sur papier monté sur toile • 213 × 244 cm • Coll. particulière • Courtesy Marlborough Fine Art / © Paula Rego
Mari qu’elle aimait pourtant désespérément, qui l’a encouragée et, surtout, qui a (malgré lui ?) nourri son œuvre de cette essence vengeresse. Glissant au milieu d’un paysage de chiens morts la figure de l’une de ses maîtresses, le faisant valser avec une autre dans la magnifique Danse (1988) de deux mètres sur trois, Paula Rego a également largement représenté l’invalidité progressive de son époux. Petit à petit incapable de marcher, celui-ci s’est vu dépeint sous les traits de chiens dont s’occupent de drôles de petites filles, ou, dans la Famille (1988), docilement habillé par sa femme, le visage dissimulé et les jambes raides.
Paula Rego, Geppetto Washing Pinocchio, 1996
Pastel sur papier monté sur aluminium • 213,4 × 152,54 cm • Coll. particulière • Courtesy Marlborough Fine Art / © Paula Rego
La peinture de Paula Rego n’est toutefois pas seulement autobiographique, mais également nourrie de références. Elle lit beaucoup, va au cinéma et place la musique au cœur de son quotidien. Nous racontant une journée type de travail, elle explique : « Tous les jours, Lila [son modèle et fidèle collaboratrice, NDLR] vient me chercher et m’emmène à l’atelier. Là, elle met toujours de la musique : de l’opéra le matin et du fado l’après-midi. Elle prend ensuite la pose, et je dessine. Nous nous arrêtons pour déjeuner, puis je fais une sieste avant de me remettre à travailler. »
On imagine facilement que la musique et les rêves provoqués durant la sieste irriguent son travail tout autant que ses lectures… Illustrant des pièces de théâtre telles que les Bonnes de Jean Genet, des textes de la littérature britannique comme Jane Eyre ou Peter Pan, elle s’est également prise de passion pour les contes dans les années 1970 et s’est dès lors plongée dans des recueils d’histoires françaises, anglaises et portugaises – « Les portugaises étaient les plus cruelles, celles qui résonnaient le plus en moi. » Elles lui ont inspiré des dizaines de dessins, que l’artiste a ensuite envoyés, reconnaissante, à la fondation Calouste Gulbenkian pour la remercier d’une bourse accordée alors qu’elle et son mari étaient sans le sou.
Ultra-vivante, violente et virulente, Paula Rego s’est toujours plongée à corps perdu dans ses motifs, répétés et travaillés des dizaines de fois. Elle parle avec obsession d’une peinture « vraie »… Peu exposée en France, son œuvre est un choc. Nécessaire, salvateur, et profondément actuel.
Les contes cruels de Paula Rego
Du 17 octobre 2018 au 14 janvier 2019
Musée de l'Orangerie • Jardin des Tuileries - Place de la Concorde • 75001 Paris
www.musee-orangerie.fr
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