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Per Kirkeby, Brick Labyrinth, 2018
Briques • Photo Stephane Aboudaram l Wearecontent(s)
Il n’aura pas eu le temps de voir son œuvre achevée. Pourtant, le projet a démarré en 2006, date à laquelle Per Kirkeby a visité le domaine de La Coste, acheté deux années auparavant par le collectionneur irlandais Paddy McKillen. Celui-ci, fou amoureux de la lumière provençale et doté d’un répertoire empli de numéros d’artistes, les invitait généreusement à venir profiter du paysage… Et, s’ils appréciaient le cadre, à proposer une œuvre d’art in situ. Per Kirkeby, touché de pouvoir installer un morceau de lui-même sur le territoire de Paul Cézanne, imagina alors un labyrinthe de briques en quelques coups de crayon. Mais la mise en place d’une telle œuvre (presque cinq mètres de large pour six de hauteur) exige du temps. Le Brick Labyrinth vient donc seulement d’être érigé, après une année de travaux entre 2017 et 2018 et l’emploi de deux hommes à plein temps. À deux pas de la grotte d’Andy Goldsworthy, la sculpture monumentale se trouve au bout d’un chemin et fait face à une vigne. Solitaire, comme son créateur.
Per Kirkeby était malade depuis plusieurs années lorsqu’il est mort à l’âge de soixante-dix-neuf ans, le 9 mai 2018. Isolé sur la petite île danoise de Læsø – moins de deux mille habitants perdus en mer du Nord –, l’homme ne travaillait plus depuis deux ans, à cause d’un accident vasculaire survenu en 2013. Le château La Coste montre toutefois, dans son pavillon destiné aux expositions temporaires, conçu par l’architecte Jean-Michel Wilmotte, des œuvres récentes réalisées en 2008, 2013 et 2014, preuves de l’énergie brûlante de l’artiste. Car son atelier, fourmillant de peintures semi-abstraites aux verts, bruns et bleus profonds, a vu jaillir de ses mains de très nombreuses œuvres, variées et ambitieuses – des toiles monumentales, des sculptures organiques en bronze et des installations en murs de briques de plusieurs mètres de haut.
Profondément lié à la nature – il a d’ailleurs commencé par étudier les sciences naturelles avant de se diriger vers l’art –, Per Kirkeby peint des formes façon paysages expressionnistes, trempées de couleurs brunes, vertes, jaunes, autrement dit des teintes éminemment automnales qui résonnent particulièrement bien avec la saison de son exposition – de novembre 2018 à janvier 2019. Car le domaine de La Coste, très fréquenté en été, dévoile tout son charme en automne : il faut voir les champs de vignes dorées, les feuilles rouges qui tombent sur les chemins et le ciel empli de nuages sculpturaux au-dessus des vallées provençales. Tout y est sublimé, la radicalité du béton de Tadao Ando, l’araignée flottante de Louise Bourgeois, les blocs de Sean Scully… Et, au milieu de toutes ces couleurs, le Brick Labyrinth de Kirkeby apparaît comme un abri parfait, coordonné de façon magique avec l’environnement.
Per Kirkeby, Brick Labyrinth, 2018
Briques • Photo Vincent Agnes
Posée là, dans ce centre d’art, sans toit et ouverte aux vents, cette structure n’a d’autre utilité que de proposer une expérience de la forme et de la matière, une marche méditative.
On tourne alors autour de cet énorme cube fendu d’une ouverture. On entre. Un autre cube, toujours haut et ouvert, mais moins large. On en fait le tour, cerné de toutes parts par la brique, désorienté, puis on y entre. Le regard est emprisonné, se confronte aux briques soigneusement alignées. Elles ont été fabriquées non loin de là, selon des techniques méditerranéennes, et sont donc un peu plus claires que celles qu’utilise habituellement Per Kirkeby. Naturellement, le regard file vers le haut, parcourt six mètres et rencontre le ciel, car notre abri n’a pas de toit, et ses murs sont semés de persiennes élégantes. En sortant, on escalade le talus tout proche pour observer l’œuvre en hauteur et constater ainsi que la lumière, glissant sur les arêtes des murs, en souligne le dessin ; cette architecture labyrinthique et parfaitement géométrique défie la rigidité apparente de son aspect par une poésie pure. Posée là, dans ce centre d’art, sans toit et ouverte aux vents, cette structure n’a d’autre utilité que de proposer une expérience de la forme et de la matière, une marche méditative entre les murs pour en percevoir l’aspect sculptural.
Per Kirkeby, Vue de l’exposition “Matter is Light”, 2018
Courtesy Michael Werner Gallery, New York / Photo Stephane Aboudaram l Wearecontent(s)
Les pieds maculés de boue, on reviendra doucement vers le bas du domaine où se trouve l’exposition, dans une seule et immense salle. Pensée par la galerie Michael Werner, qui représente l’artiste depuis les années 1970, celle-ci invite le spectateur à un rapport aux œuvres très particulier, puisque certaines sont exposées très haut : on se retrouve le nez tourné vers le plafond, encore une fois. Là, plus de minimalisme ni de géométrie, mais la vivacité des couleurs, le geste fou du peintre. L’aspect de la matière picturale est brut ; on pense volontiers à des peintures pariétales, des souffles de vent, des lumières tour à tour aveuglantes et ténues. Idem pour ses sculptures de bronze, marquées de traces diverses, informes, comme des matrices, des vulves ouvertes. Au contact du travail très physique de Kirkeby, l’imagination se trouve inévitablement stimulée : on aperçoit des traces de doigts, des coulures, qui évoquent le moment de la création. Le grand format est ici une évidence. Enveloppé dans la peinture comme dans un terrier, le mystère Per Kirkeby est un appel. L’appel de la terre.
Per Kirkeby - Matter is Light
Du 4 novembre 2018 au 21 janvier 2019
Château La Coste • 13610 Le Puy-Sainte-Réparade
chateau-la-coste.com
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