Article proposé par Exponaute

Film Lumière, n° 91 – Sortie d’usine, I – 1895
Derrière la façade de cubes noirs minimaliste du Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne se cache une impressionnante collection de près de 19 000 œuvres, dont 2 000 pièces de design. À l’occasion de la sixième Biennale internationale de Design ayant cours du 9 mars au 9 avril prochain, le musée vient compléter le regard des expositions disséminées à divers endroits de la ville. « Popcorn » vient souligner les liens que tissent l’art, le design et le cinéma, depuis leurs origines communes à aujourd’hui, et se concentre particulièrement sur les mutations du travail et les mécaniques sous-jacentes à la production des œuvres.
C’est accueilli par des sphynx en référence au film culte et porteur de mythes Cléopâtre réalisé par Cecil B. Demille en 1934 que le visiteur pénètre dans le parcours de l’exposition. Découpé en quatre chapitres distincts, « Popcorn » propose d’emblée une immersion dans le cinéma des origines avec le film « Sortie d’usine » des frères Lumière, où le travail s’impose comme premier sujet cinématographique à l’aune de la Révolution industrielle.

Editions Paul-Martial, Intérieur d’usine, ouvrier au travail, 1951 © avec l’autorisation de Madame Françoise Cestac-Haffelin
Conditions de pénibilité au travail, gestes répétitifs et production standardisée, le développement simultané du design et du cinéma permet de porter la voix des travailleurs. La variété de leurs postures et de leurs mouvements au travail est étudiée, mesurée et photographiée ; le sentiment d’aliénation qui découle de la taylorisation du travail ne tarde pas à faire naître la révolte, traduite au gré de slogans révolutionnaires dans les affiches réalisées par l’Atelier populaire dans les années 60.
Ces affiches disposées dans la première salle d’exposition viennent côtoyer les clichés historiques de Lee Friedlander ou encore, une sélection d’objets issus de la consommation de masse à l’ère des Trente glorieuses.
Le visiteur pénètre ensuite une petite salle intitulée « Cinéma de poche » où défile à l’écran une série de tous petits films réalisés par… des designers ! La petite salle obscure vient traduire le glissement de la fonction depuis le cadre du fonctionnalisme vers des alternatives plus expérimentales, loin des lois du marché. En découlent des films fictionnels et narratifs empreints d’humour, où les objets du quotidien sont détournés ; témoignant de l’existence d’un design « des marges », inventif et novateur, loin du design industriel et normalisé.

Oscar Lhermitte et Kudu, MOON, 2016 © Oscar Lhermitte et Kudu, Photo Sidekick Creatives ltd
Il faut ensuite traverser un film de lumière avant d’atterrir « sur la Lune », avec la salle intitulée « Lune fiction » dédiée à l’exploration de la thématique de la conquête spatiale ; et d’en souligner les conséquences sur l’industrie du cinéma et du design. L’artiste Lisa Hartje-Moura invite le public à immortaliser son passage sur la Lune avec une installation réalisée à partir de carton-pâte, en hommage à la célèbre attraction populaire du tournant du XXe siècle visant à se faire photographier assis sur un croissant de lune, à l’heure où personne n’y avait encore jamais mis les pieds (avant 1969). Cette salle est inspirée du premier film de fiction « Voyage sur la Lune » réalisé par Georges Méliès en 1902, dont nous (re)découvrons quelques extraits, ainsi qu’une pièce magistrale de William Kentiridge intitulée 7 fragments for Georges Meliès (2003).

Richard Prince, Untitled (Cowboy), 1980 – 1986, Collection du FRAC des Pays de la Loire, Photo : Bernard Renoux © Adagp, Paris 2017
Le dernier chapitre de l’exposition s’ouvre sur le western et questionne les conséquences de son format cinémascope sur le design ; Roger Tallon, l’un des plus importants designers du XXe siècle, témoigne de l’influence du cinéma en général et du western en particulier sur sa formation de designer. Un témoignage aussi rapporté par les designers Charles et Ray Eames, moins connus pour leur travail photographique ici mis en scène dans la dernière salle de l’exposition.
Au début des années 40 le couple se lie d’amitié avec le cinéaste Billy Wilder (réalisateur de « Boulevard de crépuscule » ou de « Certains l’aiment chaud »), auprès de qui ils travaillent un temps dans les studios de la MGM. Sur les plateaux de tournage et pendant près de vingt ans, le couple réalise des photographies mettant à nu l’illusion des décors hollywoodiens et montrant la complexité de la production cinématographique. Des milliers de clichés qui en résultent, les Eames composent une projection de diapositives intitulée Movie Sets, un montage dynamique associant les images par groupe de trois ; ce dernier sera projeté en 1971 à Harvard, et aujourd’hui dans l’espace du musée. Dans une forme d’abstraction jouant sur les associations d’images, Movie Sets offre au spectateur la possibilité de formuler sa propre histoire.

Charles and Ray Eames, Movie Sets (1971) et al. (1951 – 1971), Courtesy et Copyright 2016 Eames Office, LLC [eamesoffice.com]
Au gré de ce parcours subdivisé en quatre grands chapitres marquants de l’histoire du cinéma, de l’art et du design, Alexandra Midal et Sébastien Delot, commissaires de l’exposition, nous démontrent en quoi les trois disciplines n’ont cessé de se nourrir depuis leurs origines communes à aujourd’hui ; forts de croisements fructueux et de puissants moteurs d’inspiration.
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